‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 24 sur 27 · ORGON · texte numérisé non relu

ORGON

Le pauvre homme !

Quel est-il donc, ce personnage si tendrement aimé?

Mon frère, vous seriez charmé de le connaître,

Et vos ravissemens ne prendraient point de fin.

C'est unhomme... qui... ah!... un homme... unhomme, enfin,

Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde,

Et comme du fumier regarde tout le monde.

Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;

Il m'enseigne à n'avoir d'affection pour rien ;

De toutes amitiés il détache mon âme;

Et je verrais mourir frère, enfants, mère, et femme,

Que je m'en soucierais autant que de cela.

MOLIÈRE. — TARTUFE. T>iô

Je commence à le connaître ; je vois se dessiner son profil mystérieux; j'entends sa voix pateline conseiller le renoncement, l'anéantissement, la mort de lame; je vois sa main jeter de la cendre sur les sentiments légitimes; je le vois marcher, triomphant, sur le cœur de l'homme.

Il s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser.

Il a perdu l'innocence ; elle est fanée en lui, et pour jamais, cette fleur plus embaumée que les violettes du mois de mai. 0 punition! ô châtiment ! Ne plus croire à la bonté des autres ! Être un homme d'embûche et se prendre soimême dans ses propres pièges; voir sa laideur morale sur la face d'autrui ! — Alors, Cléante, l'honnête Cléante , éloquent , ému , indigné ; Cléante, la parole du bon sens, l'avocat du vrai, l'homme de bien, le galant homme :

îl est de faux dévots ainsi que de faux braves :... Et comme je ne vois nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, Ancune chose au monde et plus noble et plus belle Que la sainte ferveur d'un véritable zèle ;

Aussi ne vois -je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place .

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément, et se joue, à leur gré.

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ;

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,

Font de dévotion métier et marchandise,

£t veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ;

Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune,

Par le chemin du ciel courir à leur fortune;

Qui, brûlans et prians, demandent chaque jour,

Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,

Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment

De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment ;

D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,

Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,

Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,

Veut nous assassiner avec un fer sacré.

C'est l'accent même d'Alceste, ou plutôt, messieurs, c'est celui de Molière. Quelle solidité! quelle naturelle grandeur ! quelle simplicité fière ! Voilà cet admirable style dont il a emporté le secret; voilà cette langue incomparable du

siècle de Louis XIV. Mais quoi! si tous les personnages parlaient comme Cléante , avec cette hauteur et cette gravité, où serait la comédie?... L'entendez-vous qui rit, agitant ses grelots, et frétille sur les lèvres de Donnée Orgon, naïvement, saintement, destine sa fille à l'ami particulier de Dieu; Mariane voudrait résister; elle n'ose. Comment faire?...

MARIANE

Contre un père absolu que veux-tu que je fasse?

Ce qu'il faut pour parer une telle menace.

Quoi?

Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui ; Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ; Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire, C'est à vous, non à lui, que ce mari doit plaire; Et que si son Tartufe est pour lui si charmant; Il le peut épouser sans nul empêchement.

- i HARANGUES DE L 1CX1L.

Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire. Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.

Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas . L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas?

Ah! qu'envers mon amour ton injustice est grande, Dorine! Me dois-tu faire cette demande ? T'ai-je pas là dessus ouvert cent fois mon cœur'r Et sais-tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ?

DORINE

Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,

Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche?

Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter ; Et mes vrais sentimens ont su trop t'clater.

DORINE

Enfin, vous l'aimez donc?

MAEIANE.

Oui, d'une ardeur extrême,

DORINE

Et selon l'apparence il vous aime de même?

MARIA* E

Je le crois.

DORINE

Et tous deux brûlez également De vous voir mariés ensemble ?

MARIANE

Assurément.

DORINE

Sur cette autre union quelle est donc votre attente :

M ARIANE

De me donner la mort, si l'on me violente.

dorixï:.

Fort bien. C'est un recours où je ne songeais pas. Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras. Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage.

MARIANE

Mais que veux-tu? si j'ai de la timidité.

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