‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 25 sur 27 · BOBINE · texte numérisé non relu

BOBINE

Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté,

MARIANE

Mais n'engardé-je pas pour les feus de Valère': Et n'est-ce pas à lui de m'obteniv d'un père?

DOBINE.

Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé, Qui s'est de son Tartufe entièrement coiffé Et manque à l'union qu'il avait arrêtée, La faute à votre amant doit-elle être imputée?

HARIANE.

Mais, par un baut refus et d'éclatans mépris, Ferai-je, dans mon cboix, voir un cœur trop épris:

MOLIÈRE. — TARTUFE. "iij

Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille.

De la pudeur du sexe et du devoir de fille?

Et veux -tu que mes feux par le monde étalés?...

DOMINE

Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez

Être à monsieur Tartufe ; et j'aurais, quand j'y pense,

Tort de vous détourner d'une telle alliance.

Quelle raison aurais-je à combattte vos vœux?

Le parti de soi-même est fort avantageux.

Monsieur Tartufe ! oh! oli ! n'est-ce rien qu'on propose?

Certes, monsieur Tartufe, à bien prendre la chose,

N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;

Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié.

Tout le monde déjà de gloire le couronne ;

Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;

Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri :

"Vous vivrez-trop contente avec un tel mari.

Mon Dieu ! . . .

MARIANE

TKUÏINE.

Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme, Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme !

Ah! cesse, je te prie, un semblable discours;

Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.

C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.

DORIKt.

Non, il faut qu'une tille obéisse à son père,

Voulût-il lui donner un singe pour époux.

Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous :

Vous irez par le coche en sa petite ville,

Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,

Et vous vous plairez fort à les entretenir.

D'abord chez le beau monde on vous fera venir.

Vous irez visiter, pour votre bienvenue,

Madame la baillive et madame l'élue,

Qui d'un siège pliant vous feront honorer.

Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer

Le bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes,

Et parfois Fagotin et les marionnettes ;

Si pourtant votre époux...

Ah ! tu me fais mourir..

De tes conseils plutôt songe à me secourir.

DORINE

Je suis votre servante.

MARIANE

Hé ! Dorine, de grâce...

DORINE

Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.

Ma pauvre fille,

mariant:.

DORINE

Non,

MARIANE

Si mes vœux déclarés.

DORINE

Point ! Tartufe est votre homme, et vous en tâterez.

Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée : Fais-moi...

DOKINE.

Non, vous serez, ma foi ! tartufiée.

Faut-il que je vous initie à la scène suivante, renouvelée de cette charmante comédie du Dépit amoureux? Faut-il que je laisse parler Mariane et Valère comme parlaient, il y a un an, Ergaste et Lucile? Recommencerons-nous le donec gratus eram tibi? Avez- vous oublié tant de grâce et de finesse? Se peut-il que vous n'ayez plus souvenance de ce tableau sur lequel Molière a répandu de si suaves couleurs? Non, les jeunes, au besoin, le referaient; les vieux?... Les vieux n'ont-ils pas été jeunes? Ils savourent le ramentevoir; remember.

D'ailleurs, voici Tartufe! Il entre, on a froid; il s'avance, on a peur ; il parle, je ne sais quelle odeur de sacristie se répand dans la salle.

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le ciel vous illumine.

molière: — tartufe. 353

ai l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.

« Donnez-moi cet argent, dit Timothée, dans •• la Mandragore, afin que je fasse quelques a aumônes. »

Cependant, la femme d'Orgon, Elmire, par un sacrifice héroïque, s'est décidée à démasquer l'imposteur. Au repos du foyer, à l'avenir des enfants de son mari, elle immole, pour un moment, sa dignité d'épouse. Je me trompe, elle ne fut jamais plus digne, car ce stratagème auquel répugnait sa bonne foi, si elle l'adopte, c'est pour sauver la famille menacée. — J'ai entendu un homme d'État qui n'est plus, je l'ai entendu s'écrier : « Je sacrifierais tout à la république et * à la patrie, tout, même l'honneur (1)! » La famille, messieurs, c'est la patrie de la femme. — Elmire a fait demander à Tartufe un moment d'entretien. Il accourt, plein d'une secrète et honteuse espérance. Alors commence ce dialogue immortel où d'une coquetterie innocente, et d'autant plus perfide, Elmire irrite la convoitise de l'hypocrite; où celui-ci, dans un jargon

(1) Mot du général Cavaigoac.

mystique, enveloppe des intentions charnelles; dialogue incomparable ; situation difficile que le génie de Molière pouvait seul imaginer et dominer. Vous admiriez tout à l'heure 1 éloquence de Géante? Vous en aimiez la verdeur? Que dirai-je de l'éloquence de Tartufe? Souple, mielleuse, tortueuse, elle marche, elle rampe, elle se glisse, elle se coule ; c'est d'abord comme un cantique, un souffle de séraphin :

Que le ciel, à jamais, dans sa toute bonté, Et de l'âme et du corps vous donne la santé, Et bénisse vos jours autant que le désire Le plus humble de ceux que son amour inspire !

.le suis fort obligée à ce souhait pieux.

Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.

TARTUFE, assis.

Comment de votre mal vous sentez- vous remise?

ELMIRE, assise.

Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

MOLIÈRE. — TAKTl FE.

Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ; Mais je n'ai fait au ciel nulle dévote instance Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.

Voire zèle pour moi s'est trop inquiété,

On ne peut trop chérir votre chère santé; Et, pour la rétablir, j'aurais donné la mienne.

C'est pousser un peu loin la charité chrétienne , Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.

TARTUFE

Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.

J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, Et suis bien aise, ici, qu'aucun ne nous éclaire.

J'en suis ravi de même ; et, sans doute, il m'est doux, Madame, de me voir seul à seul avec vous. C'est une occasion qu'au ciel j'ai demandée, 'Sans que, jusqu'à cette heure, il me l'ait accordée.

Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien, Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien.

Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux mon âme tout entière Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits Des visites qu'ici reçoivent vos attraits Ne ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine. Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, Et d'un pur mouvement. . .

Je le prends bien ainsi, Et crois que mon salut vous donne ce souci.

iAKTTFE. prenant lu main d' Elmire, et lui serrant les doigts. Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle...

F.LMIRE.

Ouf! vous me serrez trop.

TARTUFE

C'est par excès de zèle.

De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein, Et j'aurais bien plutôt...

(Il met la main sur les genoux d' ' Elmire.)

ELMIRE

Que fait là votre main ?

TARTUFE

Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse

ELMIRE

Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

(Elmire recule son fauteuil, et Tartufe se rapproche d'elle.)

tartufe, maniant le fichu d' Elmire.

Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux î On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ;

LES HAr.ANCUES. T. I. 23

Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.

ELMIRE

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi, Et vous donne sa fille. Est-il vrai ? dites-moi.

TARTUFE

Il m'en a dit deux mots ; mais, madame, à vrai dire, Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

TARTUFE

Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.

Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici bas n'arrête vos désirs.

TARTUPE.

L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ; Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.

Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;

Mais il étale en vous ses plus rares merveilles;

Il a sur votre face épanché des beautés

Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ; .

Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,

Sans admirer en vous l'auteur de la nature,

Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,

Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peinl

D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète

Ne fût du noir esprit une surprise adroite ;

Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut.

Vous croyant un obstacle à faire mon salut .

Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,

Que cette passion peut n'être point coupable.

Que je puis l'ajuster avecque la pudeur ;

Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.

Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande

Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ;

Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté,

Et rien des vains efforts de mon infirmité.

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;

De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,

Heureux, si vous voulez; malheureux, s'il vous plait.

La déclaration est tout a fait galante ;

Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.

Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein.

Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

Un dévot comme vous, et que partout on nomme. .

Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme.

Comme s'il voulait reprendre cet aveu, ressaisir cette vive parole, Tartufe enlace Elniire des caresses de son discours :

De mon intérieur vous fûtes souveraine ; De vos regards divins Pinneffable douceur Força la résistance où s'obstinait mon cœur ; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes vœux du coté de vos charmes.

Puis, l'ange, tenté, fait place au casuiste :

Votre honneur avec moi ne court point de hasard,

Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.

Tous ces galants de cour dont les femmes sont folles.

Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;

De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;

Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer ;

Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,

Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie.

Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret,

Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.

Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée ; Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur, De l'amour sans scandale, et du plaisir sans peur.

Enfin, l'instinct l'entraîne, la bête l'emporte :

Vous considérerez, en regardant votre air,

Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.

Tout à l'heure, messieurs, Tartufe, enhardi, brûlé par une de ces flammes impures qui ne s'allument qu'en de certaines âmes; Tartufe, traître à l'amitié, traître à l'hospitalité; dirai-je traître à l'amour? non, je ne donnerai pas ce nom sacré à sa fringale; Tartufe demandera des preuves; impatient, et cependant habile, il s'efforcera de corrompre, de ternir la pureté d'Elmire :

Madame, je sais l'art de lever les scrupules. Le ciel défend, de vrai, certains contentemens ; Mais on trouve avec lui des accommodemens. Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.

Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, Et ce n'est pas pécher, que pécher en silence.

Je me demandais : Quel est cet homme? Eh! messieurs, il sème la division, le soupçon et la haine; il sait l'art d'endormir les consciences, d'énerver les volontés; il est avide, âpre au gain, facile aux séductions; je le connais : les Provinciales l'ont peint. Son nom est sur toutes vos lèvres. — Le fils est exilé de la maison paternelle; il persiste. La fille est sacrifiée; il persiste. Même lorsqu'il est démasqué, il persiste. Orgon le chasse de sa maison; il sy installe :

C'est à. vous d'en sortir, vous qui parlez en maître : La maison m'appartient, je le ferai connaître, Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ; Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injuie; Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, Venger le ciel qu'on blesse, et faire repent ir Ceux qui parlent ici de me faire sortir.

En effet, lui-même, au dernier acte, vient arrêter Orgon, lui, Tartufe!

MOLIÈRE. — TARTUFE. r'lir>

TAETTJTE.

Tout beau, monsieur, tout, beau, ne couvez point si vite Vous n'irez pas plus loin pour trouver votre gîte ; Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier.

OKGON.

Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier : C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies ; Et voilà couronner toutes tes perfidies.

TARTUFE

Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir; Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.

Ainsi la comédie finit comme elle a commencé. Les allures de Tartufe sont changeantes, mobiles, déliées. Sa volonté est immuable. L'intérêt du ciel, la gloire de Dieu, le service du prince, masques divers dont il couvre son irrévocable ambition. Dorine l'a peint d'un seul trait : il veut être maître. Je sens frémir en cette âme hypocrite toute la haine que les faux dévots portent aux obstacles de leur fortune. Marchons, disent-ils, marchons à la richesse,

aux honneurs, unis, serrés, disciplinés, implacables; marchons perfas et nef as, à travers le juste ou l'injuste, ad majorent Dei gloriam; et, s'il le faut, les pieds dans le sang ou dans la fange ! Mesurez, si vous le pouvez, mesurez une ambition qui s'appuie sur l'infini. Dites- moi, messieurs, où s'arrêtera l'intérêt humain qui se réclame insolemment de l'intérêt de Dieu }. Quelle sera sa limite, sa loi, sa règle, son frein? Il est plus profond, plus sombre et plus avare que l'Océan.

Que Molière soit donc béni pour nous l'avoir montré dans toute sa hideur ! Tartufe n'est pas seulement une arme, c'est une sauvegarde. Il nous venge et il nous avertit. Désormais, si nous sommes trompés, que la peine retombe sur nous seuls, car le poète nous a signalé les embûches.

Guillaume deLorris et Jean de Meung avaient donné à l'hypocrisie un coup de patte, Machiavel un coup de dent, Rabelais un coup de griffe, Molière lui donne un coup de couteau. Renardie, Papelardie , Timothée sont raillés , bafoués , conspués ; Tartufe est crucifié.

Qu'est-ce donc que ce vice, cette lèpre sans

cesse renaissante? Certes, messieurs, à la juger par son ancienneté, par sa persistance, par son àcreté, il semble qu'elle soit je ne sais quel mal chronique de lame. Mais j'affirme qu'elle est fatalement engendrée par l'intolérance religieuse et par le despotisme politique. Pourquoi? Parce qu'ils produisent la timidité de la pensée, l'incertitude et la peur de la raison; parce qu'ils nous enchaînent au dogme et nous rivent à l'arbitraire. L'hypocrisie, c'est le vice de la domesticité de l'esprit. Comment proclamer la vérité devant une Église qui brûle, pend, égorge, excommunie, exile les dissidents? Comment affirmer le droit en face d'un pouvoir qui s'adore lui-même, et transforme ses fantaisies en idéal d'équité et d'honneur? Comment affirmer sa foi devant l'infaillibilité du pape, ou l'omnipotence du prince? — Les volontés hésitent, s'amollissent. On assiste à de navrants spectacles, et l'histoire raconte l'universel abaissement. Alors, Cicéron flatte César; alors, Galilée abjure la science ; alors, Cuvier la prosterne aux pieds de la Genèse; alors, les conventionnels s'ensevelissent sous la pourpre impériale, moins belle pourtant que les haillons de la

ôtiti HARANGUES DE L EXIL.

liberté. — Seuls, quelques indomptables restent debout : Savonarole brave les bûchers, le grand Luther se rit des foudres romaines, le vicomte d'Orthez écrit à Charles IX qu'il n'a pas trouvé d'assassins; Guillaume le Taciturne embrasse Marnix clans la foi à la réforme et à la patrie; Caton se lève de son tombeau et tend la main à Condorcet.

J'associais l'autre jour Cornélie à Caton, la fidèle et l'inflexible. Il convient d'associer Molière à ces grands hommes, et de mêler la main de ce comédien excommunié à leur droite héroïque. Il a été sincère, courageux, non seulement pour son temps, mais pour le nôtre. En effet, Tartufe est de toutes les époques; il a vécu au sein de l'antiquité ; il a souillé le règne de Louis XIV; il vit, il renaît, il ressuscite, il se propage, il se multiplie; Tartufe est mort! Vive Tartufe ! . . . Qui sait ? il m'écoute peutêtre...

Combien de masques il a pris, déposé, repris ; combien de langues il a parlé!

Qu'était-ce que ce Pisistrate, tyran d'Athènes, qui recueillit les chants d'Homère? Tartufe do la gloire poétique. — Que dirai-je de Jules Ce-

sar, brisant les lois à son retour de l'Espagne et des Gaules? Que dirai-je de Bonaparte, effaçant au 18 brumaire les derniers vestiges de la république, disciplinant à la besogne ténébreuse des coups d'Etat les soldats épiques des campagnes d'Egypte et d'Italie? Tartufes de la gloire militaire. Que penser de César Octave qui pardonne à Cinna, après avoir rempli Rome et Pérouse de sang, et de funérailles? Tartufe de clémence. — Et cle ce tribun , fameux pour avoir provoqué l'exil de Marcus Tullius, de ce Clodius, de race patricienne, épouvantant le forum et la ville par le meurtre et l'incendie, embrigadant des assommeurs, afin d'assurer la sincérité des votes et l'honnête liberté des citoyens? Tartufe du suffrage universel.

De nos jours, combien de caractères nouveaux, taillés sur ce type éternel! Que de petitsfils de Tartufe, légitimes ou non! Depuis le Tartufe de l'industrie qui s'enrichit aux dépens de la sottise publique, jusqu'au Tartufe de philosophie qui, prenant la souplesse pour la hardiesse, affirme que la foi mystique et la raison sont sœurs, issues toutes les deux de l'entende-

ment humain, et feint de ne pas voir que la première est parricide.

Et je n'ai rien dit du Tartufe de patriotisme et de socialisme, de cet étrange ami des peuples, qui se dit héritier de la révolution et sort, en effet, des corps de garde du moyen âge et de ses hôpitaux ; apostat du droit, indifférent à la monarchie, à la république ou à l'empire, excitant dans la plèbe les instincts voraces et batailleurs, proscrivant l'idéal, divinisant le ventre, satisfait de servir, pourvu qu'il dégaine et qu'il mange, ajournant la liberté après la conquête, et sous le capuchon de l'égalité ou le manteau de la gloire dissimulant la convoitise d'un moim et la brutalité d'un reître.

Ah! si Molière vivait!... Mais les auteurs contemporains sont les amis, les familiers, les commensaux des vices qu'ils châtient. Ils déjeunent des dividendes, dînent des miettes de l'autel et soupent à la gamelle des casernes. Nulle haine, nulle généreuse colère ; une molle indulgence; non pas celle du juste, mais celle du complice. Le grand ton de la comédie disparaît, parce que le cœur s'en va, et que l'esprit seul ne suffit pas aux vastes œuvres. On dit : C'est

politesse, urbanité, douceur de la civilisation et des mœurs?... Honte à cette politesse qui baise les mains à l'infamie! — Figurez- vous Molière, élève des jésuites, ami des jésuites, jésuite luimême, faisant jouer Tartufe devant un parterre de jésuites. Voilà où nous en sommes. C'est l'abdication de la morale.

Messieurs, il faut réagir contre cette universelle indifférence; il faut protester, par la force de la volonté, par la dignité de l'attitude, par la sincérité de la parole. Aj^ons enfin le courage de dire aux hypocrites : Vous n'êtes ni de notre race, ni de notre loi! Pour être forts, soyons sincères. Jeune homme, sois sincère dans ton ambition, dans ton travail, dans tes amitiés, dans tes amours! Femmes, soyez sincères dans votre dévouement, dans votre vertu! Homme, sois sincère dans tes convictions et dans les combats que tu livres pour elles ! La sincérité, c'est le bouclier formidable, l'arme vengeresse, l'étincelant idiome de la vérité.

Hypocrisies, capitulations de la parole, langes étouffants de la pensée, balbutiements des timides, terreur du vrai, effroi du juste, disparaissez, ruines! à votre ombre, l'esprit perclus

frissonne et se meurt. Place eaux audacieux , aux véridiques, aux sincères ! ils portent en eux le verbe de l'avenir!

.1 janvier 18C1.

Messieurs,

Il est, parmi les auteurs, de rares et puissants esprits dont il semble qu'on n épuisera jamais l'étude. Plus on revient à eux, plus on considère de nouveau et de près leur œuvre multiple, plus elle nous paraît vivante; nous y découvrons des trésors ignorés et des richesses inconnues. Comme ils ont travaillé en pleine nature humaine, leurs types sont éternels et nous les reconnaissons toujours. Ils nous attirent par une ressemblance immortelle. Non seulement les lettrés, les doctes, mais les ignorants et les simples, au premier coup d'œil, reconnaissent ces portraits. Parler des peintres

qui les ont légués à la postérité, n'est donc pas un régal de pédagogues, de clercs et d écoliers; c'est une récréation morale à laquelle tout le monde est convié. — J'avoue ma faiblesse pour ces amis de la multitude, pour ces instituteurs des peuples. Certes, je ne veux pas médire des sources claires et discrètes, d'où s'épanchent, à flots mesurés, la science et l'art sur le front de quelques élus. Mais combien j'aime mieux ces larges fleuves auxquels s'abreuvent les générations ! Corneille, Racine, Boileau ; nul plus que moi ne respecte ces modèles de la littérature française. Je me suis efforcé de vous initier à leurs beautés tantôt douces, tantôt sévères. Vous avez dû, néanmoins, vous apercevoir de mon penchant pour La Fontaine, de mon goût pour Voltaire. « Pour être professeur, on n'en est pas moins homme. « Homme, c'est à dire esclave de ses amours et de ses préférences. Eh bien, ce que j'éprouve pour Voltaire et pour La Fontaine, vous le savez, messieurs, je le ressens pour Molière. Celui-là aussi est le véritable ami du peuple. Oui, son ami : il l'aime, il le conseille, il ne le flatte pas. Il est son moraliste et non son courtisan. Pendant que certains

le méprisent, pendant que d'autres l'oublient, pendant que de plus coupables s'en emparent comme d'une proie désignée à leur ambition, le trompent, le bercent et l'enivrent de caresses mensongères, d'impossibles chimères, pour le mieux asservir ; Molière le redresse et l'éclairé. Comment? Par le bon sens et par la vérité. Tout son théâtre repose sur ces deux principes ; je suis tenté de dire : sur ces deux vertus.

Est-ce donc que la comédie est une école de morale, pure comme l'Evangile, austère comme le stoïcisme? Sommes-nous, au théâtre, pareils aux pêcheurs galiléens sur les bords du lac de Tibériade, ou bien aux disciples de Zenon sous les colonnades du Portique? Non, messieurs, tant d'austérité effarouche la comédie. Ceux qui lui reprochent l'aimable liberté de ses allures, le laisser-aller de son dialogue , la légèreté de son intrigue, la gaîté de ses reparties, son humeur vagabonde, son tempérament frondeur, sa parole leste et ses regards parfois effrontés, me rappellent les comédiens du Théâtre -Français dont je vous parlais après Champfort : Ceux-ci ont fait peindre Molière sous l'habit d'Auguste; ceux-là voudraient l'affubler d'un froc de Ser- LES HARANGUES. T. I. 2i

monnaire. — En l'étudiant aujourd'hui pour la troisième fois, mon seul vœu, mon unique désir sont de vous persuader que la morale n'est pas, à toute force, rechignée et triste comme les petits du hibou; qu'on peut en faire, et de trè* bonne, en riant; que Démocrite vaut Heraclite : en un mot, malgré le dépit de quelques gens chagrins, qu'une comédie est autre chose qu'une homélie.

C'est l'opinion de MM. Saint-Marc Girardin et Géruzez. Le premier a dit, presque dans le? mêmes termes :

Ne demandons pas au théâtre la pureté de la morale chrétienne ; ne lui demandons pas non plus la morale sévère 1 1 guindée du Portique. Tant d'austérité l'épouvante.

Le second a écrit :

Molière n'est ni édifiant, ni scandaleux, il fait réfléchir et il fait rire; or la réflexion est salutaire et le rire est hygiénique Il ne faut pas demander à la comédie ce qui n'est point de so.. ressort et suivre dans leurs scrupules exagérés ces rigoureux censeurs qui, appliquant au théâtre, des principes d'un autreordre, s'alarment des peintures hardies de la scène et de quelques saillies d'humeur g..uloise qui sont les privilèges du genre. Ceux à qui Molière « fait venir de coupables pensées, « peuvent

toujours se tenir à l'écart; chacun de nous doit savoir s'il apporte ou non dans cette épreuve les dispositions convenables. « Fais-je mal d'aller au théâtre? « disait une femme d'honneur à un sage prélat de nos jours : celui-ci répondit : « Je vous le demande à vous-même. « Il n'y a pas d'autre solution à ce problème moral que cette réponse du bon sens et de la religion indulgente. La vérité est que Molière, moraliste profond, est loin d'être un poète immoral, et que Thompson a pu dire sans flatterie : « La comédie de Molière châtiée et soumise aux règles, pleine d'esprit et de sens, exempte de folle extravagance, ave3 toute la grâce d'une gaieté qui coule de source, était la vie ellemême. »

Moliere's scène Chastis'd and regular, with well judg'd wit, Not scatter'd wild, and native humour grac'd, Was life itself.

Tartufe et le Misanthrope, les deux types puissants par lesquels la comédie de Molière touche au drame, m'ont fourni le sujet de deux études sur lesquelles je ne reviendrai pas. Qu'il me suffise de vous rappeler que rien, chez les anciens, ni chez les modernes, n'égale la vigueur, la solidité de ces deux caractères observés, fouillés par l'artiste que Despréaux appelait le Contemplateur. Jamais l'âme humaine ne fut mieux sondée, et comme surprise d'une lumière

r,76 HARANGUES DE L EXIL.

plus intense; remuée dans de plus intimes profondeurs; jamais le rire n'éclata d'un son plus franc, plus cordial, plus tragique; jamais l'ironie, cette muse des Aristophane, des Plaute et des Machiavel, ne secoua plus de grelots et d'étincelles sur les spectateurs d'Athènes, de Rome ou de Florence. Autour de ces magistrales figures de l'hypocrisie et de la sincérité, se développe harmonieusement l'œuvre comique de Molière. L'ombre de la première, la clarté de la seconde, vous diriez qu'elles accompagnent tous ses personnages, qu'ils en sont accablés ou illuminés. Nulle monotonie cependant, nulle méthode pédantesque, nul parti pris. Au contraire, la variété la plus éblouissante, une fécondité que rien n'arrête, une verve intarissable, un entrain, une rondeur qui rappellent la manière de certains maîtres flamands. Les batailles de Wouvermans, les fêtes populaires de Téniers ou de Gérard Dow, n'ont pas plus de rondeur, d'entrain, de fougue, de malice, que ces mêlées rieuses d'hommes, de femmes, de jeunes filles, de servantes et de valets, ces kermesses françaises qu'on appelle les comédies de Molière. Ah! c'est en effet une fête perpé-

tuelle pour l'esprit et pour le cœur! Que de longues heures, rapidement envolées, j'ai passées avec cet enchanteur! — Quelle tristesse tiendrait contre sa jovialité? Quelle blessure de l'orgueil ne serait pas adoucie par ce moqueur de toutes les vanités? Quel désespoir ne serait pas calmé par ce poète de la verte espérance? Qui pourra, qui pourra résister à ce Mentor charmant qui nous apprend comment on aime? — Messieurs, Jean-Jacques Rousseau disait de lui-même, avec un orgueil naïf : « Si quelqu'un « s'avisait de se croire plus vertueux que moi, « après avoir lu les Confessions, qu'il ne vienne « pas me le dire ! Je sens que de ma vie, je ne « pourrais aimer cet homme-là! » Si quelqu'un, après avoir lu Molière , s'avisait de ne pas l'aimer, qu'il ne vienne pas me le dire, je serais capable de le prendre, non pour un homme, mais pour un échappé du journal l'Univers!

Comment l'auteur du Misanthrope a-t-il amassé tant de richesses? Vous le savez : Je vous ai montré Molière étudiant les anciens, initié de bonne heure aux essais du théâtre italien et de la scène espagnole, prenant son bien partout où il le trouve, plagiaire à la façon de son ami

La Fontaine; marquant ses trouvailles d'une empreinte ineffaçable et personnelle. Lorsqu'il sentit son génie grandir, et qu'il toucha à ce moment de la vie où la jeunesse un peu emprunteuse, un peu copiste sans le savoir, se change en une virilité originale; heure grave où nous pensons enfin, où je ne sais quelle voix parle en nous et nous enlève à la direction de nos maîtres, à l'influence de nos souvenirs, pour nous appeler au gouvernement de nous-mêmes; heure qui sonne, tôt ou tard, selon la force interne de l'esprit, et qui ne sonnera jamais, hélas! pour ces pauvres créatures que la frayeur enlace et que l'ignorance enchaîne; lorsque vint ce jour marqué chez Corneille par le Cid, chez Racine par Andromaque, chez le jeune avocat par la première cause, chez le médecin par le premier malade, chez l'artiste par le premier applaudissement, chez l'ouvrier par le premier salaire ; jour où nous nous sentons devenir des hommes, des hommes responsables, des hommes laborieux, capables de gagner notre pain, Molière s'écria : « Je n'ai plus que faire » d'étudier Plante et Térence et d'éplucher les « fragments de Ménandre; je n'ai qu'à étudier

- le monde. » — On venait de jouer pour la première fois les Précieuses ridicules. Un vieillard du parterre , apostrophant l'auteur qui jouait le rôle de Mascarille : « Courage! Mo-

- lière, s'était-il écrié, courage : voilà la bonne « comédie! »

A ce cri, suivant l'expression de Segrais,

- Molière sentit s'enfler son courage. » Il comprit le rôle considérable, l'importance sociale de la comédie moderne. Renonçant aux imitations de l'antique, il chercha ses inspirations et ses modèles autour de lui. Par là, supérieur à la plupart de ses contemporains pour lesquels l'antiquité fut en même temps un berceau et une tombe, il agrandit la scène comique du vaste champ des caractères nouveaux. Plaute et Téience, Aristophane etMénandre avaient peint les hommes de leur temps, ondoyants et divers, sur la toile immobile de la nature humaine. Molière ajouta d'innombrables broderies à ce canevas éternel. Semblable à Corneille, il transforma le théâtre. Avant lui, quelle pauvreté! Non pas d'invention, car les intrigues étaient des imbroglios ; mais de méthode, de développement, de style. La comédie française, aux mains de

Hardy, de Rotrou, de deVilliers, était une école aussi cynique, moins spirituelle et moins gracieuse que la comédie athénienne. Avec une audace que ne tempérait aucun bon goût, que ne réglait aucune discipline, et qui débordait toute bienséance, les poètes étalaient des aventures dignes de la Mandragore de Machiavel, parlaient un langage quelquefois révoltant et que n'aiguisait pas l'incisive plaisanterie de Boccace ou de l'Arioste. Le comique naissait, au hasard, d'un tissu d'événements romanesques, invraisemblables, surchargés d'incidents. Simplicité? A quoi bon? Clarté? Quelle pitié! Enseignement moral? Ah bien, oui! Parlez -moi d'une bonne intrigue, bien obscure, dont l'auteur tient le fil en sa main, qu'il embrouille à loisir, dans laquelle il se perd, et qu'il explique a grand'peine au dernier acte! — Ainsi parlaient les auteurs du temps.

Les comiques de ce tems-là Valaient bien au moins ceux du nôtre.

Molière renversa ce système, et « tirant le comique du fond des caractères, » suivant la remarque de Chamfort , « il mit sur la scène la

morale en action, et devint le plus aimable précepteur de l'humanité, qu'on eût vu depuis Socrate. » — Ne vous étonnez pas de ce rapprochement : Il est non seulement dans la manière du dix-huitième siècle qui rapportait tout à la philosophie ; mais il est encore dans la fidélité de l'histoire. Socrate condamné à mort, que faisait-il, en effet, dans cette prison à jamais illustrée par ses entretiens philosophiques? Après avoir légué à Platon sa sagesse, après avoir fait resplendir ce cachot de l'intolérance antique des rayons les plus purs de sa doctrine sur l'immortalité de lame, après avoir donné à la Grèce sa mère ce dernier baiser que les dialogues platoniciens ont recueilli sur ses lèvres mourantes, baiser de paix, de science et de pardon, Socrate mettait en vers les fables d'Esope, s'efforçant une dernière fois d'orner des grâces de la poésie et des charmes délicats du langage, une morale humaine et familière. Chamfort avait raison : la philosophie circule et respire au sein de la fable et de la comédie; Molière, Socrate, La Fontaine ont mérité le titre de précepteurs de l'humanité.

« La comédie, sans doute, n'est pas à elle

« seule toute l'histoire d'un peuple, écrivait « M.Villemain. Mais elle explique, elle supplée « cette histoire. Elle ne dit rien des événements « politiques, depuis Aristophane ; mais elle est « un témoin de l'esprit et des mœurs publiques, « qui souvent ont donné naissance à ces événe- « ments. Sans nommer personne, elle écrit les « mémoires de tout le monde. Connaîtriez-vous « parfaitement le siècle de Louis XIV sans Mort lière? Sauriez-vous aussi bien ce qu'étaient la « cour, la ville et Tartufe surtout? Il n'est aucune « pièce de Molière jusqu'au drame fabuleux de « Don Juan, qui ne vous montre quelque côté « curieux de l'esprit humain dans le dix-sep- « tième siècle, qui ne vous fasse sentir le mouve- « ment des moeurs, et deviner le travail même « des opinions, sous le calme apparent de cette « grande et majestueuse époque. »

Savez-vous, messieurs, pourquoi Molière est un témoin, pourquoi il semble qu'il ait écrit les mémoires de tout le monde? Comme La Fontaine, comme La Bruyère, il était observateur. Le premier passait tout un jour à regarder les nuées, à écouter les oiseaux dans la volière, à compter vaguement les brins d'herbe ou les feuilles des

arbres : amant de la nature, interlocuteur des insectes, courtisan du jasmin et des marjolaines; le second,. en un coin des salons du prince de Condé, épiait les allures des aristocrates, et sous leur grandeur empruntée, devinait leurs faiblesses. — Observation, coup d'œil paisible et sûr, contemplation muette, méditation tranquille ; armé de ces qualités fondamentales , lîacon régénérait la méthode et créait le novum organum; avec elles, le seizième siècle détrônait l'alchimie et confondait les astrologues ; grâce à elles, Pascal dévoilait les mystères et les scandales d'une compagnie fameuse ; plus tard, appuyés sur elles, Voltaire et Diderot, discernant les véridiques clartés de la raison des fausses lueurs d'une foi imbécile, constituaient les principes de la société moderne. L'observation signale la fin du règne des charlatans de l'art et des Fontanarose de la science : elle a été, elle demeure la garantie et la déesse protectrice du progrès et des découvertes. La terre se meut, les astres roulent, le firmament s'étend et se prolonge, l'Océan se lamente, l'histoire déplie ses annales, l'humanité s'avance à travers les ûges, le monde marche; l'homme observe, et par

là, chaque jour soulève un coin du voile, s'unit à la vérité, dérobe à la nature ses secrets, et s'empare de l'univers, son paternel domaine.

Avec quelle ténacité Molière observait la cour, la ville et la province ! Moins artiste peut-être que La Fontaine, mais plus philosophe ; moins raffiné que La Bruyère, mais plus passionné et plus profond, il étudiait le monde, ne trouvant rien au dessous de son étude, sachant bien qu'il n'est détail si humble que la science ne relève, et, qu'aux yeux d'un savant, la mousse est sœur des chênes.

On montre encore à Pézenas, dans le midi de la France, un fauteuil où il s'asseyait, dit-on, tous les samedis, chez un barbier fort achalandé, pour y étudier la physionomie des clients de ce Figaro provençal. A Paris, à Versailles, dans les salons, au théâtre, au cabaret avec Chapelle, à Auteuil avec Boileau, à son foyer, partout, il se montrait silencieux, préoccupé, mélancolique. Un pâle sourire rarement épanouissait ses lèvres . D'un œil caché sous d'épais sourcils, puissants et mobiles, d'un œil grand, fier, triste et doux, il pénétrait au fond des âmes : peu expansif , d'ailleurs, et peu brillant.

Vuus connaissez l'homme, dit Élise dans la Criliqi'e de l'Ecole des femmes, et sa naturelle paresse à soutenir la conversation. Célimène l'avait invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot', parmi une demi douzaine de gens à qui elle avait fait fête de lui. Il les trompa fort par son silence.

Dans la comédie de Zélinde , de de Villiers, ennemi de Molière, un marchand de dentelles de la rue Saint-Denis, le sieur Argimont, entretient dans la chambre haute de son magasin une dame de qualité, Oriane. On vient dire qu'Elomire (c'est l'anagramme de Molière) est dans la chambre d'en bas. Oriane, curieuse, comme beaucoup de dames de qualité, et même sans qualité, désirerait qu'il montât, afin de le voir à son aise. Le marchand s'empresse, descend, comptant bien l'amener : il revient seul! « Madame, je suis au « désespoir de n'avoir pu vous satisfaire. Depuis « que je suis descendu, Elomire n'a pas dit une « seule parole. Je l'ai trouvé appuyé sur ma « boutique dans la posture d'un homme qui rêve. « Il avait les yeux collés sur deux ou trois per- « sonnes de qualité qui marchandaient des den- « telles ; il paraissait attentif à leurs discours, et « il semblait par le mouvement de ses yeux qu'il

586 HARANGUES DE LEXIL.

* regardait jusqu'au fond de leurs âmes pour y « voir ce qu'elles ne disaient pas. »

Qu'y voyait-il, en effet? Les mouvements secrets, les instincts cachés, dérobés au public, quelquefois à nous-mêmes. Il y surprenait, toutes frémissantes, les fibres de l'amour, de la jalousie, de la vanité, de l'avarice, de la coquetterie, de l'égoïsme, de la peur. Aucune note du clavier humain n'échappait à cet artiste : depuis les plus éclatantes en gaîté jusqu'aux plus plaintives, il les faisait résonner sous sa main souveraine. Quels accords! Quelle harmonie large, simple, émouvante, il a su tirer de ce divin instrument qu'on appelle le cœur de l'homme ! — Certes, messieurs, je n'ai ni la prétention, ni le loisir, de vous faire parcourir avec moi toute l'œuvre de Molière. L'œuvre de Molière, c'est la vie elle-même ! Comment l'analyser en un seul entretien? Comment en marquer les points principaux, essentiels? Par une rare sagesse de composition, par une merveilleuse entente de l'humeur des personnages, par la distribution savamment calculée des rôles, les plus petits attirent et commandent l'attention comme les plus grands. Sublime privilège des génies créa-

teurs ! On dirait qu'ils ont imprimé à leurs travaux cette égalité proportionnelle de la nature au sein de laquelle se meuvent et s'ordonnent les règnes. Rien n'est inutile chez eux, rien ne dépare ni ne déroge. — Dans les drames de Shakespeare, qu'aimez-vous mieux? Richard III ou Falslaff? Pour moi, tous les deux me sont sujets d'étude; devant tous les deux, je m'arrête et je médite. Entre les sorcières de Macbeth et la fée Mab, entre Ophelia et Portia, entre Cléopâtre et Titania, j'hésite : les premières me troublent, la seconde m'enchante, la troisième me touche; Portia? je la vénère. Cléopâtre? elle me séduit. Titania? elle me charme. De même lorsque je frappe à la porte hospitalière de la comédie, lorsque Molière m'accueille à son foyer, tous ces types créés par sa fantaisie, tous ces enfants de sa famille, robustes, sains, allègres, bien portants, l'étincelle aux yeux, le rire aux dents, la flamme au coeur, je les vois qui passent, qui vont et viennent, qui chantent, raillent, discutent, pleurent; les uns aimés pour rien : ce sont les jeunes. — (Pour rien? qu'ai-je dit là? Pour la jeunesse.) — Les autres, amoureux malgré tout et quand même : ce sont les vieux. Ceux-ci hâ-

bleurs, voleurs, menteurs : les valets. Celles-là fines, doucettes, discrètes, volontaires, rusées, accomplies : les jeunes filles. Elmire, fidèle au pauvreOrgon; Célimène infidèle atout le monde. Que vous dirai-je? Chacun est à sa place; chacune est en son lieu. Que cette société est bien ordonnée! On y célèbre tous les bonheurs, on y vénère toutes les sincérités, la feintise en est bannie; les avares y sont moqués; les jaloux bafoués ; les faux dévots hués ; les précieuses restent filles; on y châtie les parvenus; tout marche, tout concourt au but moral, tout respire, tout se meut; la passion du poète anime toutes ces passions ; son souffle agite et transfigure ce microcosme, mens agitât molem; son originalité persiste sous ces portraits; son tempérament s'unit à tous ces caractères ; il est partout et nulle part; je le sens, je le devine, je l'admire; il ne paraît pas; proportions, perspectives sont ménagées et observées ; Sganarelle vaut Tartufe, Flipote vaut Bélise, Mascarille vaut Alceste ; ou plutôt une seule chose est vaillante : c'est la grande âme de Molière.

Étudions, si vous le voulez, relisons ensemble quelques passages des comédies de sa jeunesse.

Jamais écrivain ne commença de façon plus plantureuse; jamais gaîté plus alerte, burlesque mieux choisi et de meilleur aloi n'éclatèrent chez un disciple de Rabelais. Je ne parle pas ici du Médecin volant, de la Jalousie du Barbouillé, de ces essais d'un génie qui s'interroge, essais que le temps n'a pas épargnés. Ces premières perles, peut-être un peu grossières, il les semait à pleines mains, sans compter, à Pézenas , à Avignon, à Montpellier. Protégé par le prince de Conti, il parcourut longtemps les vieilles villes de la Provence et duComtat, les égayant de mille saillies, préludant à la comédie par la farce, et se promenant par les bourgs et les bourgades comme un héros du Roman comique de Scarron. — Je parle de l'Étourdi, joué à Lyon, en 1653, repris plus tard à Paris. C'est là que Molière invente enfin, et qu'il se révèle comme un maître de la langue théâtrale. Ni l'observation savante, ni les doctes peintures de ces grands drames n'apparaissent dans cette pièce d'intrigue, menée lestement comme la plupart des comédies italiennes. Mais quelle rapidité ! quel choc de bons mots ! quelles reparties! Le dialogue court, vole, fait jaillir en passant mille étincelles.

LES BARANGDES. T. I. î't

Le bonhomme Anselme tout rêveur est accosté par Mascarille.

Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre ! J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien, Et jamais tant de peine à retirer le sien ! Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie , Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie, Et dont avecque peine on fait l'accouchement. L'argent dans une bourse entre agréablement : Mais le terme venu que nous devons le rendre, C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre Baste ! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus ; Encore est-ce un bonheur.

mascarille, àpart les quatre premiers vers.

0 Dieu ! la belle proie A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie Si je pourrais un peu de près le caresser. Je sais bien les discours dont il faut le bercer... Je viens de voir, Anselme...

ANSELME

Et qui?

MASCARILLE

Votre Nérine.

ANSELME

Que dit-elle de moi, cette gente assassine ':

MASCA1ULLE.

Pour vous elle est de flamme.

ANSELME

Elle?

MASCARILLE

Et vous aime tant, Que c'est grande pitié.

ANSELME

Que tu me rends content !

MASCARILLE

Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure. « Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure, Quand est-ce que l'hymen unira nos deux cœurs , Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs? »

ANSELME

Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées ? Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées !

Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? quoique vieux, J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

MASCARILLE

Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable; S'il n'est pas des plus beaux, il est des agréable.

ANSELME

Si bien donc?...

mascarille veut prendre la bourse.

Si bien donc qu'elle est sotte de vous, Ne vous regarde plus...

ANSELME

Quoi?

MASCARILLE

Que comme un époux ;

Et vous veut.

ANSELME

Et me veut?...

MASCARILLE

Et vous veut quoi qu'il tienne,

Prendre la bourse. . .

La?

mascarille prend la bourse et la laisse tomber.

La boucbe avec la sienne.

Ce n'est point encore la bonne comédie ; mais déjà le génie de Molière prélude à cette série de personnages en quoi consiste un des plus grands charmes de son théâtre. Anselme, l'amoureux barbon, est le même type que Sganarelle du Cocu imaginaire, que M. Arnolphe de la Souche de l'École des femmes, qu'Harpagon de V Avare. (Un rare esprit de nos jours, M. de Balzac, créait aussi comme Molière, des types qu'il aimait à reproduire en ses romans).

Déjà nous voyons se profiler narquoisement la figure du fourbe Mascarille, du valet le plus savant, le plus lettré, le plus habile, le plus fécond en stratagèmes, le plus fripon, le plus cauteleux, le plus à pendre qui fut jamais ; de

Mascarille, petit-fils du poète Villon, et grandpère de Figaro.

Ne nous commettons point à faire de l'éclat,

Et tirons les marrons de la patte du chat.

Allons donc nous masquer avec quelques bons frères ;

Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères.

Je sais où gît le lièvre et ne puis, sans travail,

Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.

Croyez que je mets bien mon adresse en usage :

Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage.

Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés

Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés,

... On m'a dit qu'en justice, il m'avait recherché ;

J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,

De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure

Quej'aye peine aussi d'en sortir par après,

Contre moi dès long-tems, on a force décrets ;

Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,

Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie.

... Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête

A me peindre en héros, un laurier sur la tête,

Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or :

Vivat Mascarilliis, fourbiïm imper ator!

Après l'Étourdi, Molière donna en 1654 le Dépit amoureux. — A travers l'invraisemblance

et le convenu banal des déguisements et des reconnaissances, le Dépit amoureux, suivant l'excellente remarque de M. de Sainte-Beuve, offre dans la scène de Lucile et d'Éraste une situation de cœur éternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie :

Douée gratus eram tihi

Tant que j'ai su te plaire, que nul rival préféré n'a entouré de ses bras ton beau col... « Molière la reprendra lui-môme dans Tartufe et dans le Bourgeois gentilhomme, avec plus d'habileté peut-être, avec une connaissance plus sérieuse du cœur humain; mais ici, la grâce verdoyante de la jeunesse, le souffle du printemps, l'inspiration d'un cœur qui aime et que la trahison n'a pas encore refroidi. Plus tard viendra le doute mêlé à l'espérance. Aujourd'hui, c'est une aube matinale. Quand on est jeune, on est si pur! Ah! gardez-la cette belle candeur, amis qui m'écoutez! restez jeunes longtemps, bien longtemps, et que votre vieillesse conserve sous ses rides la sérénité des premiers jours! — Qu'est-ce que Lucile et Éraste? Deux amoureux, deux promis qui se brouillent. Elle

a j are de ne plus l'aimer ; il a lait serment de ne la plus revoir. Ils se revoient pourtant. On se revoit toujours... par hasard :

MAKI NETTE

Je l'aperçois er.cor; mais ne vous rendez point.

LUCILE

Ne me soupçonne pas d'être faible à ce point.

MARIN ETTE

11 vient à noua

ÉRASTE

Non, non, ne croyez pas, madame, Que je revienne encor vous parler de ma flamme. C'en est fait ; je me veux guérir, et connais bien Ce que de votre cœur a possédé le mien. Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense M'a trop bien éclairé de votre indifférence, Et je dois vous montrer que les traits du mépris Sont sensibles surtout aux généreux esprits. Je l'avoùrai, mes yeux observaient dans les vôtres Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autr ; Et le ravissement où j'étais de mes fers, Les aurait préférés à des sceptres offerts. Oui, mon amour pour vous, sans doute, était extrême ; Je vivais tout en vous; et je l'avoùrai même,

Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique outragé.

Assez de peine encore à me voir dégagé :

Possible que malgré la cure qu'elle essaie,

Mon âme saignera longtems de cette plaie,

Et qu'affranchi d'un joug qui fesait tout mon bien,

Il faudra se résoudre à n'aimer jamais rien.

Mais enfin, il n'importe ; et puisque votre haine

Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène,

C'est la dernière ici des importunités

Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.

LUCILE

Vous pouvez faire aux miens la grâce tout entière, Monsieur, et m'épargner encor cette dernière,

Hé! bien! madame, hé bien! ils seront satisfaits. Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, Puisque vous le voulez. Que je perde la vie Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie !

LUCILE

Tant mieux ; c'est m' obliger.

Non, non, n'ayez pas peur Que je fausse parole ; eussé-je un faible cœur

Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage, De me voir revenir.

LUCILE

Ce serait bien en vain,

ÉRASTE

Moi-même de cent coups je percerais mon sein, Si j'avais jamais fait cette bassesse insigne De vous revoir après ce traitement indigne.

Soit; n'en parlons donc plus.

Oui, oui, n'en parlons plus; Et, pour trancher ici tous propos superflus, Et vous donner, ingrate, une preuve certaine Que je veux, sans retour, sortir de votre chaîne, Je ne veux rien garder qui puisse retracer Ce que de mon esprit il me faut effacer. Voici votre portrait ; il présente à la vue Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue ; Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, Et c'est un imposteur enfin que je vous rends.

GROS-RENÉ

Bon!

LUCILE

Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre, Voilà le diamant que vous m'avez fait prendre.

MARINETTE

Fort bien.

ÉRASTE

Il est à vous encor ce bracelet.

LUCILE

Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet.

éraste lit.

u Vous m'aimez d'une amour extrême, a Éraste, et de mon cœur voulez être éclairci ;

« Si je n'aime Éraste de même, a Au moins aimé -je fort qu'Eraste m'aime ainsi.

» LUCILE. ii

Vous m'assuriez par là d'agréer mon service ; C'est une fausseté digne de ce supplice.

(Il déchire la lettre.)

LUCILE Ut.

a J'ignore le destin de mon amour ardente, « Et jusqu'à quand je souffrirai; « Mais je sais, ô beauté charmante!

» Que toujours je vous aimerai.

» ÉRASTE. a

Voilà qui m'assurait à jamais de vos feux ; Et la main et la lettre ont menti toutes deux.

(Elle déchire la lettre.)

GROS-RENÉ

Poussez.

ÉKASTE.

Elle est de vous : suffit ; même fortune.

MARINETTE, à LutiU.

Eerme.

LUCILE

J'aurais regret d'en épargner aucune.

gros-rené, à Êraste.

N'ayez pas le dernier.

MARIN ETTE, à Llicile.

Tenez bon jusqu'au bout

LUCILE

Enfin voilà le reste.

ÉEASTE.

Et, grâce au ciel, c'est tout.

Que sois-je exterminé, si je ne tiens parole !

LUCILE

Me confonde le ciel, si la mienne est frivole !

ÉRASTE

Adieu donc.

LUCILE

Adieu donc.

MARINETTE, à Lucile.

Voilà qui va des mieux.

gros-rené, à Êraste.

Vous triomphez.

MARINETTE, à Lucile.

Allons, ôtez-vous de ses yeux.

gros- .RENÉ, à Éraste.

Retirez-vous après cet effort de courage.

MARINETTE, à LuciU.

Qu'attendez -vous encor?

gros-rené, à Eraste.

Que faut-il davantage?

Ah ! Lucile, Lucile, un cœur comme le mien Se fera regretter, et je le sais fort bien.

LUCILE

Éraste, Éraste, un cœur fait comme est fait le vôtre Se peut facilement réparer par un autre.

ÉRASTE

Non, non, cherchez partout, vous n'en aurez jamais De si passionné pour vous, je vous promets. •Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie ; J'aurais tort d'en former encore quelque envie. Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger ; Vous avez voulu rompre ; il n'y faut plus songer :

Mais personne, après moi, quoi qu'on vous fasse entendre, N'aura jamais pour vous de passion si tendre.

Quand ou aime les gens, on les traite autrement ; On fait de leur personne un meilleur jugement .

Quand on aime les gens, on peut, de jalousie, Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie ; Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet Se résoudre à les perdre; et vous, vous l'avez fait.

LUCILE

La pure jalousie est plus respectueuse.

ÉKASTE.

On voit d'un œil plus doux une offense amoureuse.

LUCILE

Non, votre cœur, Éraste, était mal enflammé.

Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé.

Hé ! je crois que cela faiblement vous soucie. Peut-être en serait-il beaucoup mieux pour ma vie, Si je... Mais laissons-là ces discours superflus : Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus.

Pourquoi!

Par la raison que nous rompons ensemble, Et que cela n'est plus de saison, ce me semble.

ÉRASTE

Nous rompons ?

LUCILE

Oui vraiment ; quoi ! n'en est-ce pas fait ?

Et vous voyez cela d'un esprit satisfait ?

LUCILE

Comme vous.

ÉRASTE

Comme moi?

Sans cloute. C'est faiblesse De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.

Mais, cruelle! c'est vous qui l'avez bien voulu.

Moi? point du tout. C'est vous qui l'avez résolu.

ÉRASTE

Moi? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême.

LUCILE

Point; vous avez voulu vous contenter vous-même.

Mais si mon cœur encor revoulait sa prison ; Si, tout fâché qu'il est, il demandait pardon ?

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