SACCO
Cette nuit! et rien n'est fait, et le soleil décline déjà à l'horizon...
Sans doute, cela est beau et plus conforme à la vie. Ces détails, réels à la fois et poétiques, la nature associée au drame me touchent et me remuent. Combien cependant je suis ébranlé par la harangue de Cinna! Le poète français hésite le plus souvent à peindre la réalité des choses, soit par respect pour la tradition aristotélique, soit par une sorte de pudeur. Mais combien celle-ci est singulière! La tragédie française recule devant la vérité matérielle; elle se plonge jusqu'au fond dans la vérité abstraite ; elle n'ose montrer Hippolyte en lambeaux, ni Agamemnon égorgé, ni Œdipe aux yeux crevés et sanglants, ni César percé de vingt-quatre blessures, mais
elle étale, armée d'une redoutable analyse, les plaies morales, les angoisses de Phèdre, la jalousie d'Hermione, l'infamie de Narcisse, l'ambition d'Athalie et la férocité d'Octave.
Cependant celui-ci, fatigué de l'empire, suivant une tradition de Suétone, convoque pour les consulter, qui? Cinnaet Maxime. — Ils viennent étonnés, inquiets :
J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu ; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu.
Et ce grand blasé de la toute-puissance feint d'aspirer au repos de Sylla.
Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême : Le grand César mon père en a joui de même; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé, Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé : Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat.
Ces exemples récents suffiraient pour ni'instruire, Si par l'exemple seul on se devait conduire : L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur. Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur ; Et l'ordre du destin qui gêue nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées : Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt un autre est conservé.
Voilà, mes cbers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain ; Kome, Auguste, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque ou d'une république ; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.
Alors s'élève ce débat à jamais mémorable entre Cinna et Maxime ; alors se déroule cette scène fameuse où chacun, tour à tour, discute le gouvernement monarchique et le gouvernement populaire. Quelle hauteur! quelle profondeur! quelle concision! « Véritable traité du droit des gens, » disait Voltaire. Où donc Cor-
neille a-t-il appris le secret de cette sobre éloquence? Corneille, digne, tout à l'heure, de Salluste et de Tacite par la peinture des guerres civiles, égale et annonce Montesquieu par la sûreté du coup d'œil politique. Nulle déclamation, nulle emphase : la langue du droit, prompte, pleine, sensée ; la langue d'un disciple d'Aristote et de Cicéron, l'idiome d'un fils d'avocat à la table de marbre ; un vague écho des états de provinces ou des parlements, un souvenir des états généraux.
Me trompé-je, messieurs? ce souvenir n'estil pas un présage? — Mirabeau à la tribune de la constituante, sur la question du veto, du droit de paix et de guerre, sur toutes les capitales questions du gouvernement, Mirabeau ne rappellera-t-il pas la logique de Corneille?
Après cet entretien où Cinna se déshonore par les conseils hypocrites qu'il prodigue à Auguste :
Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; Yotre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté : Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté,
Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée ; Mais une juste peur tient son âme effrayée : Si, jaloux de son heur, et las de commander, Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder, S'il lui faut à ce prix en acheter un autre, Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, Si ce funeste don la met au désespoir, Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez- vous, seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; Et pour mieux assurer le bien commun de tous, Donnez un successeur qui soit digne de vous ;
depuis cette froide préméditation que je suis tenté d'appeler le guet-apens de la dialectique et que ne justifieront pas les sophismes de la scène suivante lorsque, à Maxime stupéfait et qui l'interroge :
MAXIME
Quel est votre dessein après ces beaux discours ?
Cinna répond :
Le même que j'avais, et que j'aurai toujours.
MAXIME
Un chef de conjurés flatte la tyrannie !
CI SX A.
Un chef de conjurés la veut voir impunie !
MAXIME
Je veux voir Rome libre.