CINNA
Et vous pouvez juger Que je veux l'affranchir ensemble et la venger;
depuis l'aveu de cette étrange doctrine par où la haine personnelle dégrade et pervertit la haine politique, Cinna hésite, indécis, alarmé, en proie à je ne sais quelle nonchalance de volonté vainement démentie par l'arrogance de son langage. Emilie alors, inexorable :
Il suffit, je t'entends, Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner. Tu me veux de su main plutôt que de la mienne ; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : Il peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses États, De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde ; Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir.
« Et cuncta terrarum subacta, prœter atroccm animinn Catonis. — Justum et tenacem propositi...
« Si, fractus illabatur orbis, impavidum ferient ruinœ. »
Emilie est de la race de ceux qui inspirèrent aux poètes ces vers stoïques. — En relisant, loin de mon cher pays, cette déclaration d'inflexibilité, je me souviens de la grande tragédienne, de Rachel à la voix grave, frémissante, voix des entrailles, à l'attitude marmoréenne : avec quel geste et quel accent, avec quel regard meurtrier elle enveloppait Cinna éperdu des replis de son ironie, de son amour et de sa colère !
Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie; Abandonne ton âme à ton lâche génie ; Et, pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras; C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie, M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie : Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me fallait mourir.
"S HARANGUES DE LEXIL.
Je t'eusse par ma mort dérobé- ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive. J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi, Et te donner moyen d'être digne de moi.
Pardonnez -moi, grands dieux , si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en sou lieu supposé.
A qui comparerai-je cette Emilie, messieurs? A Chimène? à Camille? à Hermione? Oui, elle est chaste comme Chimène, emportée comme Camille, fière comme Hermione. Mais surtout elle est Romaine ; sur ses lèvres palpite Yhorrendum carmen. .Adorable furie, disait Balzac. A quelle femme du théâtre moderne ressemble-t-elle? Ni Claire de la tragédie d'Egmont, ni Eléonore du drame de Fiesque, ni Portia de J. César ne sont ses sœurs. Lady Macbeth?... Celle-ci souffle à son mari la fureur de l'assassinat, mais elle sait bien qu'elle le mène à l'infamie ; « le sang du roi Duncan souille ses mains que la mer ne pourrait laver; » au lieu qu'Emilie, en poussant Cinna au tyrannicide, elle, croit l'envoyer à la gloire. Elle reste donc sans compagne, dans une sorte de solitude virile ; je me trompe, à la
fin elle redevient femme, et pour moi je ne puis lui pardonner depouser (avec l'assentiment d'Auguste, et sa bénédiction) ce pleutre de Cinna !
Cependant la conspiration est découverte; Maxime a reçu son salaire. L'empereur, eu proie à ces hésitations dont parle Sénèque :
Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?
Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
Si donnant des sujets il ôte des amis,
Si tel est le destin des grandeurs souveraines
Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
Et si votre rigueur les condamne à chérir
Ceux que vous animez à les faire périr.
Pour elles rien n'est sûr : qui peut tout doit tout craindre.
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi ! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné ! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De combien ont rougi les champs de Macédoine, Combien en a versé la défaite d'Antoine, Combien celle de Sexte, et revois tout d'un temps Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants; Remets dans ton esprit, après tant de carnages, De tes proscriptions les sanglantes images, Ou toi-même, des tiens devenu le bourreau, Au sein de ton tuteur enfonças le couteau :
Et puis ose accuser le destin d'injustice
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
Et que, par ton exemple à ta perte guidés,
Ils violent des droits que tu n'as pas gardés !
Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise :
Quitte ta dignité comme tu l'as acquise ;
Rends un sang infidèle à l'infidélité,
Et souffre des ingrats après l'avoir été.
Le remords, la conscience parlent. Il y a donc une conscience, et j'avais raison de dire que les poètes sont ses confesseurs et ses vengeurs. Imaginez Corneille étalant avec leurs maladies honteuses, les âmes de Tibère, de Néron, de Séjan, d'Alexandre VI, du duc d'Albe, de Catherine de Médicis! Même dans les souvenirs d'Auguste, son héros, il introduit le remords, cette larve qui hante les âmes cadavéreuses :
Depuis ce jour, mon crime a sué goutte à goutte Cette sueur de sang qu'on nomme le remords,
soupire le vieux Job dans les Burgraves : Corneille en baigne le chevet de l'empereur.
Apaisé, mais non purifié par cette évocation des spectres du triumvirat, Auguste dans son entretien avec Cinna accable ce conjuré sous le
poids de la majesté impériale et sous le fardeau de sa propre ingratitude :
Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire
Ne peuvent pas si tôt sortir de la mémoire ; Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna, te t'en souviens, et veux m'assassiner.
Tu veux m'assassiner demain, au Capitole,
Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal ; La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai- je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé : Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; —
Apprends à te connaître, et descends en toi-même :
On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux : Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis -moi ce que tu vaux, Conte- moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, Et tout ce qui t'élève au dessus du vulgaire.
« moins guindé pour les pensées que ceux du « Cid , on peut dire que ceux de cette pièce ont « quelque chose de plus achevé que ceux d'ifo- « race , et qu'enfin la facilité de concevoir le «sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidens, « ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est « passé avant le commencement de la pièce, est « une des causes sans doute de la grande appro- « bation qu'il a reçue. »
Je consens à cette apologie de Balzac : « Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle « peut être à Paris , et ne l'avez point brisée en « la remuant. Ce n'est point une Rome de Cas- « siodore, et aussi déchirée qu'elle était au siècle « des Théodoric ; c'est une Rome de Tite-Live « et aussi pompeuse qu'elle était au tems des « premiers Césars. Vous avez même trouvé ce « qu'elle avait perdu dans les ruines de la Répu- « blique, cette noble et magnanime fierté ; et « il se voit bien quelques passables traduc- « teurs de ses paroles et de ses locutions ; mais « vous êtes le vrai et le fidèle interprète de ses « mœurs et de son courage. Je dis plus, mon- « sieur , vous êtes souvent son pédagogue, et « vous l'avertissez de la bienséance quand elle
« ne s'en souvient pas. Aux endroits où Rome « est de brique, vous la rebâtissez de pierre; « quand vous trouvez du vide, vous le rem- « plissez d'un chef-d'œuvre, et je prends garde « que ce que vous prêtez à l'histoire est tou- « jours meilleur que ce que vous empruntez « d'elle, v
Ce que Corneille prête à l'histoire, dans Cinna, c'est l'austère et vaillante figure d'Emilie, et la figure abjecte de Maxime (abjecte, non aux premiers actes, mais aux derniers lorsqu'il s'avilit au rôle de délateur, présage des mœurs de la décadence). — Emilie fille du proscrit Toranius, tuteur d'Auguste, est l'âme même de la conjuration ; elle seule et sa vengeresse beauté poussent le faible Cinna ; en elle on sent battre le cœur ulcéré de la République romaine , en elle vivent implacables la cause personnelle et la cause de la patrie ; c'est à elle que Cinna raconte les résolutions des conjurés :
Plût aux dieux que vous-même, eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle ! Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,
LES haràhgobs. t. i. 2
clusion de cette tragédie est pour moi la plus grave, la plus impartiale, la plus sévère et la plus consolante qui fut jamais. Cinna succombe non seulement sous la majesté d'Auguste, mais sous sa propre infirmité. La gît la théorie des révolutions. Il faut (c'est leur glorieuse condition, et le pacte qui les lie au droit), il faut qu'à un État corrompu, à un idéal souillé, elles substituent un idéal plus pur, une cité plus libre, plus religieuse et plus juste. Hors de là, je ne vois que débauches de la force, saturnales du succès. — Renverser ce qui est pour continuer, sous d'autres noms, les mêmes abus et s'en repaître, c'est un crime; jamais, jamais je ne décernerai le nom respecté de révolution aux fantaisies des Prétoriens, aux ambitions des Sforce ou des Borgia, au 18 brumaire de Bonaparte ! Le progrès, qu'est-ce, sinon un accroissement de la justice?... Et ne voyez-vous pas que l'idéal de Cinna étant inférieur à celui d'Auguste, Corneille a eu raison d'immoler le neveu de Pompée à l'héritier de César? Cette sentence est dure, mais elle est méritée ; j'ose dire qu'elle est la sentence des siècles. Voulez-vous apprendre à détrôner la tyrannie? soyez meilleurs, plus
CORNEILLE. — CLNNA. 4S
humains, plus généreux que vos tyrans ! Eli ! ne savez-vous pas que la corruption, la couardise, l'indifférence des peuples sont le lit où dorment les maîtres absolus? — 0 nations misérables, que l'histoire nous montre courbées sous les verges, accroupies dans la honte, nul plus que moi n'est ému du spectacle de votre calamité. A Dieu ne plaise que je prononce sur vous cette dure parole : « Toute nation a le gouvernement « qu'elle mérite. » Non, je n'ajouterai pas, pauvres martyres des annales du monde, je n'ajouterai pas ce dédain et cette injure à vos souffrances ; je vous aime encore et je vous vénère même dans l'abjection, patries infortunées, ô nos sœurs, ô nos mères ! Où donc ai-je appris à chérir la liberté, cette santé des peuples, sinon en sondant les plaies sacrées de votre esclavage? — Vous êtes nos initiatrices et nos gardiennes, tristes victimes de la fatalité! — Non, je ne vous outragerai pas dans vos tombes ! — Mais qu'il me soit permis de dire à ceux de mon temps : Vous cherchez vos maîtres hors de vous? ils sont en vous. C'est là qu'il faut regarder. Hommes de peu de foi, si vous êtes fermes et hardis, modérés et vaillants, indulgents et
46 HAIUXGUES DE L EXIL.
honnêtes ; si vous unissez à la probité de la raison la probité du cœur, le respect de la tradition au culte du progrès, si du vent du passé vous enflez les voiles harmonieuses de l'avenir, si vous êtes plus grands que vos pères, que craignez-vous?... sinon, sachez que Cinna courbe justement la tête sous l'insolente clémence de César!
Mais cet Auguste majestueux et clément, superbement drapé dans la poésie de Corneille, cet Auguste de la légende et de la tragédie, est-il celui de l'histoire? Devons-nous rester sous le charme de cette éloquence? Non, je ne subirai aucun joug, pas même celui du génie. Il nous convient de chercher la vérité sous les voiles de la tradition. C'est là ce qui donne à nos entretiens quelque valeur morale. La parole? ah! je l'ai dit bien souvent : elle n'est rien si elle ne sert la justice; non pas seulement la justice de chaque jour, contemporaine et vivante; mais celle du passé déjà lointain. Imitons l'exemple de Voltaire : que chaque blessure de l'innocence, dans le temps, nous irrite! que chaque victoire de la vertu nous console! Associonsnous à l'humanité, jugeons les hommes enseve-
lis, apprenons à connaître le droit et à le dire! que notre parole soit la servante de l'équité des siècles !
Sur la jeunesse d'Octave je n'ai rien à apprendre à' personne. Tout le monde est d'accord. Suétone raconte les cruautés du triumvir; Corneille les rappelle ; il suffit de regarder un portrait ou un buste d'Octave pour pénétrer le fond de cette âme violente et fausse. Mais l'empire du monde a-t-il corrigé et transfiguré le compagnon de Lépide? Celui qui de sa main arracha les yeux à Quintus Gallus, préteur, après l'avoir fait appliquer à la question comme un esclave; celui qui lorsque son collègue faisait espérer aux sénateurs que la clémence allait enfin mettre des bornes aux châtiments, répondait qu'en cessant de proscrire, il se réservait toute liberté de punir; je demande si la souveraine puissance l'a changé, si l'histoire romaine nous offre en lui je ne sais quel ancêtre du roi Louis XII qui refusait de venger les injures du duc d'Orléans?
Ici, messieurs, je cède la parole aux historiens et aux philosophes.
Tacite à flétri la servilité des contempo-
rains : « Les génies ne manquaient pas, mais « l'adulation arrivant, ils s'affaiblirent. r>
Montesquieu : «Auguste, rusé tyran conduisit « les Romains à la servitude. Il n'est pas impos- « sible que les choses qui le déshonorèrent le « plus aient été celles qui le servirent le mieux. « S'il avait montré d'abord une grande âme, « tout le monde se serait méfié de lui... Au- « guste, c'est le nom que la flatterie donna à « Octave, établit l'ordre, c'est à dire une servi- « tude durable, car dans un État libre, où l'on « vient d'usurper la souveraineté, on appelle « règle tout ce qui peut fonder l'autorité sans « bornes , et on nomme trouble , dissension , - mauvais gouvernement tout ce qui peut main- « tenir l'honnête liberté des sujets. »
Voltaire : « Auguste était un fort méchant « homme, indifférent au crime et à la vertu, se « servant également des horreurs de l'un et des « apparences de l'autre, uniquement attentif à « son seul intérêt n'ensanglantant la terre et ne « la pacifiant, n'employant les armes et les lois, « la religion et le plaisir, que pour être le maî- « tre et sacrifier tout à lui-même. »
Gibbon : « Les égards respectueux d'Auguste
COKNEILLE. — CINNA. 49
« pour une constitution libre qu'il avait lui- « même renversée, ne peuvent être expliqués <■• que par une connaissance approfondie de ce « tyran subtil. Une tête froide, un cœur insensé sible, une âme timide, lui firent prendre, à « l'âge de dix-neuf ans, le masque de l'hypocrisie, « que jamais il ne quitta. Il signa de la même « main et probablement dans le même esprit, « la mort de Cicéron et le pardon* de Cinna. »
« Ai-je bien joué la comédie de la vie? disait « Auguste mourant, applaudissez! » — « Non je « ne t'applaudirai pas, s'écrie avec une mâle élo- « quence, M. J. J. Ampère; non je ne t'applau- « dirai pas pour avoir trompé le monde qui ne « demandait qu'à l'être!... Et qu'as-tu fait pour « être applaudi? Le peuple romain était fatigué, « et tu as profité de sa fatigue pour l'endormir. « Quand il a été endormi tu as énervé sa virilité. « Tu n'as rien préparé, rien renouvelé. Tu as « étouffé, tu as éteint. Quand ton successeur et « ton continuateur Tibère viendra, il s'écriera : « 0 hommes préparés pour la servitude ! » Mais « qui les avait préparés, si ce n'est toi? »
Il y a dans Gibbon une remarque profonde : « Le souvenir de leur liberté, l'histoire de leur
HARANGUES DE LEXIL.
patrie rendait odieuse aux Romains leur servitude. r> — Les esprits conservant quelque hardiesse sous l'abaissement des caractères, ils la subirent en la détestant.
4 janvier 1858.
Messieurs,
« En tel état entra Pompeius dans sa tente « (après la perte de la bataille de Pharsale) : là « où il demeura assis quelque temps sans par- « 1er ; jusqu'à ce que plusieurs des ennemis « entrèrent pesle mesle avec les gens fuyants « dedans son camp ; et lors encore ne dit-il autre « parole sinon: comment jusques en notre camp? « et non autre chose; mais se levant, prit une « robe convenable à sa fortune et sortit. Quand « Pompeius fut un peu loin de son camp, il « laissa son cheval, ayant peu de monde autour « de lui ; et voyant que personne ne le poursui- « vait, il marcha à pied lentement, avec telles
« imaginations en son entendement qu'on peut « penser que devait avoir un personnage, lequel « avait accoutumé par l'espace de trente-quatre « ans de vaincre continuellement et d'être tou- « jours le plus fort, là où il commençait lors « premier à essayer sur sa vieillesse ce que c'est <■■ que se trouver vaincu et de fuir, et qui discourait en lui-même, comment il avait perdu, « en une seule heure , la gloire , la puissance et « l'autorité qu'il avait acquises par tant de « guerres et tant de batailles , et pour laquelle « il était naguère suivi et obéi de tant de mil- « liers d'hommes de guerre, de tant de chevaux « et d'une si grosse flotte de vaisseaux ; et lors « s'en allait ainsi petit et réduit à si petit « train que ses ennemis même qui le cher- « chaient le méconnaissaient. Passé qu'il eut la « ville de Larisse, il entra dedans la vallée de « Tempe, là où ayant soif, il se coucha sur le « ventre et but en la rivière, puis se relevant, « chemina tant qu'il arriva sur le bord de la « mer dedans une pauvre cabane de pêcheurs. » C'est en ces termes simples, douloureusement naïfs que Plutarque traduit par Amyot, raconte l'écroulement de cette fortune prodi-
gieuse. Quelle mélancolie clans ce récit! combien de regrets ! Il m'est impossible de le relire, sans songer aux grands vaincus de l]histoire et sans m'efforcer de relever ces victimes.
Mais ici, messieurs, ni le vaincu, ni le vainqueur, ni Pompée, ni César ne méritent detre absous ou justifiés. De cette guerre de deux ambitions qui se disputent Rome et le monde, le droit est absent. — Je vois qu'ils se vantent de combattre au nom de la république, et je me persuade qu'en effet ils aspirent tous deux à l'immoler. J'entends qu'ils se réclament chacun de la constitution et des lois, et je sais qu'ils les ont maintes fois et tour à tour invoquées et trahies. Cicéron et les consuls étaient parmi les soldats patriciens de Pompée. Bibulus, Antoine et les tribuns combattaient avec les troupes plébéiennes et barbares de César. Ainsi ils déchiraient, sous les drapeaux romains, le sein de de la patrie romaine. Après la guerre sociale, après la guerre servile où l'esclavage révolté fit hésiter et pâlir le destin de la cité sibvlline; après les meurtres, les confiscations , les proscriptions et les funérailles, deux hommes restaient : l'un héritier de Marius, l'autre jadis
LES IIAIUNGCES. T. I. 4
lieutenant de Sylla; ardents, âpres à la curée des dignités, adorés du sénat ou de la multitude; César, représentant l'égalité populaire, Pompée, soldat de l'aristocratique liberté. C'est ainsi qu'ils sont nommés par la plupart des historiens. Mais moi, je ne leur décerne pas ces titres sonores , et je sais leur véritable nom : ils sont les types du pouvoir militaire, les représentants armés de la souveraineté de la force, les premiers des prétoriens. Ces hommes -là paraissent aux époques de décadence, lorsque la guerre prolongée des castes et des classes engendrant la haine, la peur, la jalousie et les soupçons, les citoyens désertent la place publique ou n'y vont que pour se vendre ; lorsque l'intérêt chasse le devoir, et que, renonçant aux grandes tâches de l'esprit , les peuples se précipitent au devant de la servitude. Et d'ailleurs quand il serait vrai que Pompée représentât l'aristocratie et la liberté; quand il serait vrai que Jules César défendit l'égalité et la démocratie, je repousse, pour ma part, une aristocratie qui écrase la pauvreté, exploite le travail, humilie ma dignité; je refuse le nom vénéré de démocratie à cette plèbe envieuse et avide, inso-
lente et mercenaire, et jamais assouvie qui proscrit les intelligences, bafoue l'héroïsme, se raille des génies, se joue des lois, et fait sombrer la république romaine sous l'empire des Césars.
Si donc j'avais à juger les héros de ce drame et de cette épopée de Dyrrachium et de Pharsale, je le ferais avec la sévérité de la loi; je courberais ces deux têtes sous le niveau de l'équité. Mais je me propose un autre but : j'aspire à vous montrer le déclin majestueux de Corneille, je veux vous faire assister au spectacle de ce soleil couchant ; le contempler avec vous dans la pourpre occidentale de ses derniers rayons. — Quant aux violateurs des institutions de leur patrie , vaincus ou triomphants , on sait assez ce que j'en pense.
Lorsque, en seize cent quarante et un, Pierre Corneille fit représenter pour la première fois la tragédie de Pompée, il avait déjà donné à la scène française Méclée, le Ciel, Horace, China et Poïyeucte. A chaque essai, son génie prenait un nouvel essor. Depuis Méclée jusqu'à Poïyeucte, il s'élevait sans cesse, naturellement porté par les ailes de l'inspiration et de la méditation. Le
Ciel, cette aube de sa jeunesse, avait charmé les yeux et les coeurs de ses contemporains, séduit, captivé leurs imaginations :
Tout Paris pour Ckimène eut les yeux de Rodrigue.
Et nous-mêmes, messieurs, ne sommes-nous pas encore épris de cette fière enfant en qui l'amour et ses tendresses combattent le devoir et ses austérités? Horace révéla aux Français, étonnés et ravis, la simplicité, la vaillance, l'inflexibilité romaines.
Peindre Caton galant et Brutus dameret,
c'était le défaut des poètes éclos tout enrubannés de l'hôtel Rambouillet. Corneille ressuscita l'âme de Rome. On la vit la vieille et pauvre cité latine sortir de son sépulcre de pierre, et cette vision fut la vision même de l'héroïsme. En Cinna, Corneille désormais trempé par la lecture des anciens, jadis compagnon d'Horace et de Tullus Hostilius, se fit le contemporain d'Auguste, le complice de Cinna et son juge. On put alors mesurer la profondeur politique de ce génie. Les plus grands hommes d'Etat, les plus heureux capitaines applaudirent ; le grand
Condé pleura. Jamais , sur aucun théâtre , non pas même sur ceux d'Athènes ou de Corinthe, on n'entendit autant de maximes hautes et sévères; jamais on ne frémit de plus d'enthousiasme à des accents plus chaleureux ; jamais le cœur de l'homme ne se sentit à la fois plus élevé et plus attendri. C'est là, sans doute, et dans Polyeiœte que madame de Sévigné frissonnait à ces sublimes tirades où parle la vertu et où l'honneur respire. Que je voudrais revenir encore et m'arrêter à ces beaux jours de la jeunesse de Corneille ! Que je voudrais effeuiller de nouveau ces fleurs de sa verte saison! Qu'il me serait doux de serrer devant vous la main loyale de Rodrigue, de baiser les cheveux blanchis de don Diègue et du vieil Horace, de dire à Emilie : sois ma sœur! de dire à Chimène : je vous aime! d'assister à la conjuration qui doit venger Rome et l'univers! Que je voudrais, une dernière fois , vous ouvrir l'âme d'Auguste hantée par le remords, ou l'âme de Camille habitée par la vengeance, ou le cœur de Maxime souillé par l'infamie !
Mais non : ils sont passés ces entretiens où je pouvais m'abandonner à ma vénération pour
Corneille; où l'admiration, à bon droit, débordait la critique ; où nous pratiquions ensemble le culte de la Beauté. Ils sont passés... Qu'au moins leur souvenir demeure parmi nous ! qu'il protège à la fois l'auditeur, l'orateur et le poète !
Quel était, messieurs, ce Pompée dont la mort inspire la tragédie? Il n'y paraît pas; mais on peut dire avec Voltaire que « son ombre la remplit et l'anime ; » non pas une ombre vivante, un spectre comme celui de Banquo ou du père d'Hamlet, traversant la scène d'un pas lugubre et lent, laissant échapper de ses lèvres pâlies et desséchées les secrets de la mort ; non pas une de ces créations fantastiques familières au génie de Shakespeare qui, de leur poitrine transparente et trouée, fait sortir le souffle des tombes ; mais une ombre abstraite, une mémoire, un reflet de la grandeur disparue , un souvenir de la gloire éteinte, un écho de la puissance écroulée. Pompée mort ou vivant, vous ne le voyez pas, vous ne l'entendez pas. Il vous entoure de sa destinée comme d'une atmosphère invisible; c'est en lui que s'agitent les autres personnages. — Nous devons le connaître tel
que Corneille l'a reçu des mains de Lucain , de Velleius Paterculus, de Cicéron et de Plutarque.
Vous savez tous l'admiration que professait l'auteur du Ciel pour le poète de la Pharsale. Les critiques ont remarqué avec raison l'affinité de ces deux génies. Le talent espagnol, éclatant, de Lucain s'alliait à merveille à l'esprit hautain de Corneille. L'un et l'autre sont curieux de grandeur, parfois même ils recherchent l'exagéré et le colossal. Ni le Français, ni le Cordouan ne sont satisfaits s'ils ne donnent à leurs héros des proportions surhumaines, à leur style une ampleur démesurée. Déjà Lope de Vega, Guilhem de Castro, les romanceros avaient attiré l'imagination de Corneille. Cette terre espagnole, ce sol chevaleresque semblait être la patrie de celui qui fit si fièrement parler la bravoure. Ce pays où tout le monde est gentilhomme, depuis le mendiant jusqu'au roi, depuis l'alcade jusqu'au détrousseur de grands chemins, ce pays de l'égalité dans la vanité , Corneille en fut volontairement le fils adoptif.
« Je me contenterai de t'avertir, dit-il au
« lecteur dans la préface de Pompée , que celui « dont je me suis le plus servi a été le poète « Lucain, dont la lecture m'a rendu si amou- « reux de la force de ses pensées et de la majesté « de son raisonnement, qu'afîn d'en enrichir « notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire « en poème dramatique ce qu'il a traité en « épique. Tu trouveras ici cent ou deux cents « vers traduits ou imités de lui. J'ai tâché de « suivre ce grand homme dans le reste, et de « prendre son caractère quand son exemple m'a « manqué. ?
Lucain, en maint endroit de son poème, célèbre les brillantes qualités du vaincu de Pharsale. Il parle, en homme de parti, du chef qui conduisait les troupes sénatoriales aux combats suprêmes où devait périr la liberté. Même sous le règne de Néron, à Pompée fugitif, pauvre, dénué, proscrit, assassiné, il conserve cette fidélité vengeresse de laquelle M. Victor Hugo a si bien dit :
Sombre fidélité pour les choses tombées
Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain !
Certes, messieurs, cela est assez rare pour
CORNEILLE. — POMPÉE. Gl
valoir qu'on l'admire. — La Pharsale de Lucain, tant moquée par Boileau, et moi aussi j'y pourrais marquer des fautes : l'emphase, l'enflure, la déclamation. Mais quoi! ne sommes-nous pas fatigués des poèmes qui chantent les victorieux? Est-ce que le succès n'a pas fait assez de bruit dans le monde, et ne faut-il pas accorder un triste salut, un souvenir pieux au livre qui embaume religieusement la mémoire des vaincus? L'Iliade est le poème des guerres de la Grèce et de l'Asie; V Enéide est le poème des origines de Rome ; la Pharsale est le poème de la fidélité ; c'est le dernier cri de l'âme romaine. — Lorsque Pompée est mort, Caton prononce sur lui les paroles funèbres :
Civis obit, inquit, multùm majoribus impar Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis sevo Cui non ulla fuit justi reverentia... etc. —
« Il nous est mort un citoyen qui sans doute « n'eut pas la rigidité de nos pères pour com- « prendre la mesure de ses droits , mais qui « néanmoins fut un utile exemple dans cet âge «.où s'est perdu tout respect de la droiture. Il
« fut puissant, sans que la liberté périt, et seul « quand le peuple l'eût accepté pour maître, il « voulut rester citoyen. Ce fut le chef du sénat, « mais du sénat souverain. Il ne s'arrogea rien « par le droit de la guerre. Il fut trop riche, « mais il mit plus d'argent dans le trésor public « qu'il n'en garda pour lui. Il saisit le glaive, « mais il sut le déposer. Il préféra les armes à « la toge, mais il aima la paix sous les armes. « Sa maison fut chaste. Jadis la liberté fut « étouffée par les triomphes de Marius et de « Sylla : Pompée mourant, nous en perdons « même l'image. Désormais on ne rougira « plus de régner. Heureux toi qui trouvas « la mort après la défaite. Savoir mourir, " c'est pour l'homme de cœur le premier des « biens. »
Tel est, messieurs, le Pompée de Lucain. — Velleius Paterculus n'est pas moins prodigue d'éloges : « Il était beau, plein de dignité et de « fermeté; capitaine accompli; citoyen modeste; « tenace en ses amitiés ; prompt à pardonner ; « facile à satisfaire, n'usant de son pouvoir que « pour le bien. » — Cicéron, dans ses lettres où son âme paraît plus agitée, plus mobile et plus
incertaine que les destinées de la république, où nous assistons à ces combats , à ces angoisses d'une conscience que n'éclaire plus la justice et qui chancelle de Pompée à César, au lieu de se tenir dans la ferme assiette de sa résolution ; lettres éloquentes et amères que l'on pourrait appeler le testament du Droit, le procès- verbal de l'agonie de la Loi ; Cicéron nous présente Pompée sous mille aspects divers, il le peint de couleurs changeantes ; vous diriez qu'il reconnaît en lui les hésitations de sa propre nature. Je pense en effet que le général d'armée qui abandonna l'Italie à César, embarqua ses légions et livra bataille aux rudes soldats du vainqueur des Gaules, avec des patriciens à moitié ivres et couronnés des roses du festin, je pense que Pompée manqua de cette décision rapide et obstinée par laquelle nous étonnons et domptons la fortune. — Quant à Plutarque, il raconte « sa beauté, sa grâce, sa libéralité, son élo- « quence, sa majesté toute royale, la douceur de « ses yeux, la fleur de sa jeunesse, sa dignité « virile, sa foi en sa parole, son adresse, sa « tempérance , les qualités , les vertus et le « charme qui en firent le favori du peuple ro-
« main. » Jamais popularité ne fut égale à la sienne, en éclat ni en durée. Il semblait avoir fixé cette déesse des carrefours dont Caïus et Tibérius Gracchus avaient auparavant connu les caresses et les morsures. Vainqueur de Domitius en Afrique, de Perpenna et d'Herennius, lieutenants de Sertorius, en Espagne; vainqueur des pirates et des corsaires, du roi Tigrane et du roi Aristobule ; consul avec Crassus , trois fois triomphateur, consul unique sur la proposition de Caton, maître en un mot de la république, maintenant il fuit devant les troupes de César dont les plus vaillantes étaient composées de vos ancêtres. 0 retours inattendus ! 0 revers inconcevables ! 0 inconstance des armes ! Le grand Pompée va demander asile au roi d'Egvpte, qui lui doit sa couronne, au jeune Ptolomée , frère de Cléopâtre. De tant de faste et de puissance et d'espérances , il ne lui reste rien... Je me trompe : il lui reste la consolation suprême : une femme dévouée, ferme, fidèle : Cornélie , veuve de Crassus et fille de Scipion.
La tragédie de Corneille s'ouvre par une délibération entre Ptolomée et ses conseillers Pho-
tin, Achillas et Septime. Que faut-il résoudre? dit le roi : Pompée est vaincu :
Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre :
S'il couronna la père, il hasarde le fils ;
Et, nous l'ayant donnée, il expose Memphis.
Il faut le recevoir, ou hâter son supplice,
Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.
L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux;
Et je crains d'être injuste, ou d'être malheureux.
Alors Photin duquel Plutarque dit « qu'il menait son roi, r> Photin avec une insolence de maximes, avec un cynisme de conseils qui n'appartiennent qu'aux familiers de la tyrannie :
Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées, La justice et le droit sont de vaines idées ; Et qui veut être juste en de telles saisons Balance le pouvoir, et non pas les raisons.
Voyez donc votre force et regardez Pompée, Sa fortune abattue, et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état : Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale ; Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains ; Il fuit le désespoir des peuples et des princes
Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces, Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés : Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, Et fait le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis? L'espoir de son salut en lui seul était mis, Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé, Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable ; Et la fidélité qu'on garde imprudemment, Après un peu d'éclat, traîne un long châtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles, Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles. Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux ; Rangez-vous du parti des destins et des^ dieux ; Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage, Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage ; Quels que soient leurs décrets, déclarez- vous pour eux, Et, pour leur obéir, perdez le malheureux.
Voilà, dès l'exposition, la vigueur du vers cornélien. Mais combien cette préméditation de l'assassinat, malgré d'éclatantes beautés et sa sombre énergie , me paraît inférieure à la déli-
CORNEILLE. TOjIPEE. G7
bération d'Auguste, de Cinna et de Maxime! Déjà les atteintes de la décadence vous pouvez les apercevoir sur ce mâle génie. Sans doute, Voltaire avait raison de dire : « Un homme qui « veut faire passer son avis ne lui donne point « de si abominables couleurs. La Saint-Barthé- « lemy ne fut point présentée dans le conseil de « Charles IX comme un crime, mais comme une « sévérité nécessaire. » Il s'agissait de sauver l'ordre, la religion et la famille.
Achillas et Septime se rangent à l'avis de Photin. La mort de Pompée est résolue. Un roi conspire un meurtre et se fait l'artisan d'une trahison ; un roi se prépare à violer l'hospitalité ! Autour de lui tout le monde l'approuve , ou se tait. Vous croiriez que le crime est le droit commun de cette maison. Le palais de Ptolomée rappelle le palais des Atrides. Seule une femme (ô grand cœur de Corneille! il savait que la pitié est leur propre vertu), Cléopâtre, s'indigne contre cette défaillance de l'honneur royal :
CLÉOPÂTRE
Seigneur, Pompée arrive et vous êtes ici !
J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime. Et lui viens d'envoyer Achillas et Septime.
CLÉOPATRE
Quoi ! Septime à Pompée, à Pompée Achillas !
PTOLOMÉE
Si ce n'est assez d'eux, allez, suivez leurs pas,
CLÉOPATRE
Donc pour le recevoir c'est trop que de vous-même?
PTOLOMÉE
Ma sœur, je dois garder l'honneur du diadème.
CLÉOPATRE
Si vous en portez un, ne vous en souvenez
Que pour baiser la main de qui vous le tenez,
Que pour en faire hommage aux pieds d'un si grand homme.
PTOLOMÉE
Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme?
CLÉOPATRE
Pût-il dans son malheur de tous abandonné, Il est toujours Pompée, et vous a couronné.
TTOLOMEE.
Il n'en est plus que l'ombre, et couronna mon père, Dont l'ombre et non pas moi lui doit ce qu'il espère ; Il peut aller, s'il veut, dessus son monument Recevoir ses devoirs et son remerciement.
CLÉOPATEE.
Après un tel bienfait, c'est ainsi qu'on le traite '
PTOLOilÉE.
Je m'en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.
CLÉOFATKE.
Vous la voyez de vrai, mais d'un œil de mépris.
PTOLOMEE.
Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix. Vous qui l'estimez tant, allez lui rendre hommage; Mais songez qu'au port même il peut faire naufrage .
CLÉOPATEE.
Il peut faire naufrage, et même dans le port ! Quoi ! vous auriez osé lui préparer la mort !
PTOLOMÉE
J'ai fait ce que les dieux m'ont inspiré de faire, Et que pour mon État j'ai jugé nécessaire.
LES BARAXI DES. T. [. 5
CLEOPATKE.
Je ne le vois que trop, Photin et ses pareils Vous ont empoisonné de leurs lâches conseils : Ces âmes que le ciel ne forma que de boue