JUDE
8 I Cor. xv, 25, 24.
doute cette chute de quelques anges, si effroyable que la pensée s'y perd, ne s'est pas renouvelée, et ne doit plus se renouveler pendant la suite des âges. Mais toute lacréationne devra-t-elle pas à lincarnation du Fils de Dieu que cet unique exemple soit resté unique ?
Les deux plus puissants ressorts de gouvernement moral sont la crainte et l'amour. Eh bien ! ou trouver, pour les mettre en mouvement, une force égale à celle qui vient de la croix ? Dans ces âmes célestes, chez lesquelles une vue intuitive de la vérité rend l'incrédulité impossible, et qui, par conséquent, savent au vrai et pourquoi et pour qui s'élève cette croix, peut-on concevoir un motif plus éclatant de salutaire épouvante, un mobile plus émouvant d'adoration et d'amour ? Si la loi du progrès dans la perfection même exige l'éducation d'un ange déjà élevé en gloire par un ange plus élevé encore 1 , comment imaginer pour le céleste initiateur un thème d'en-
• ICon. xv, 41, 42.
alignement conu&e celui que renferme lt croix? Regarda, peut dire l'archange à celui qu'une eourde velléité de rébellion risquerait peuinttre encore d'amollir, regarde sous la croix le serpent vaincu, Satan vivant, mais foudroyé, et sur la croix Jésus mourant, l'amour suprême incarné, agonisant, mis vainqueur ; « considère la bonté «t la sévérité de Dieu 1 , » Rien »e lui coûte pour aapver à la fris et $a loi et sa créature. Quel exemple de justice a donné le Maître I Quel exemple d'*mour adowré le Père ! Us disent, sur to terre, que la ligueur du souverain juge flé- 4iira devant 1» souffrance de ses créatures, et qu'il esjt Arpp hw pour punir» 4b ! si jamais le glaive doit s'échapper de la main tremblante du Juge> n'iskee pas lorsque ce glaive va percer le cœur de son propre Fils ? Écoute les accents de douleur ineffable qui montent jusqu'à nous :
c Mon Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi 1 » Regarde cette sueur de sang
1 Rom. xi, St
qui abreuve le sol sous les pieds de la victime de propitiation ! Et pourtant le glaive descend... il tombe sur le Bien-Aimé. . . Le juste est frappé pour les injustes. Gomment douter encore de l'inflexibilité du Seigneur, et s'il n'a point épargné son propre Fils, « que deviendra le pécheur et l'impie 1 ? » Justice ! justice de Dieu ! sur la croix les siècles étonnés te liront sans fin, et sans fin entendront résonner les accents de ton éternel tonnerre !
Mais aussi qu'elles sont belles les fleurs, qu'ils sont doux les fruits, que porte l'arbre de Golgotha ! Que d'esprits où pénètre la lumière, que d'âmes où renaît l'espérance, que de cœurs où germe la sainteté! Que de c tisons arrachés du feu 2 , » que de captifs sortant de l'esclavage du péché, que d'enfants « de colère 3 » aujourd'hui c adoptés dans la famille de Dieu 4 , » et faisant monter leurs
1 I PlER. IV, 18.
* Amos, iv, H.
4 Rom. viii, 45. Eph. i, 5. Gal. iv, 5.
cantiques d'allégresse des bas-fonds de la terre jusqu'aux collines des cieux ! Vois ces fous qui deviennent sages, ces faibles qui deviennent forts, ces cœurs qui changent de sentiments, ces lèvres qui changent de langage, ces malheureux qui sourient, ces persécutés qui bénissent, ces affligés qui patientent, ces orgueilleux qui s'humilient, ces blasphémateurs qui prient, ces violents qui s'attendrissent, ces impurs qui secouent la fange, ces haineux qui s'exercent au pardon, ces égoïstes qui s'essayent au dévouement, ces avares qui apprennent à donner, ces vivants qui se préparent à la mort, ces mourants qui saluent la vie : quelles conquêtes sur l'empire du mal incessamment amoindri! De quelles profondeurs arrivent ceux qui s'élèvent à de telles hauteurs! Quelle chute ! mais quel relèvement ! Le ciel même ne devait rien offrir de semblable 1 . Ah! qu'importent les abtmes du péché s'ils servent à mesu-
1 « Celui qui croit en moi fera des œuvres plus grandes que celles que j'ai faites. » I Jean, xiv, 12.
62 chapitré: troisième.
rer lus sommets de la grâce ? Amour ! amour de Dieu ! sur la croix l'Éternité tout entière verra resplendir ta plénitude, révélée par la gr&ce, et que pouvait à peine bégayer la nature !
Ainsi, dans la série des développements éternels de ses perfections, Dieu a choisi notre monde déchu, mais racheté, pour théâtre de sa gloire; l'Église terrestre ne se compose que des « premiersnnés 1 ; * nous ne sommes que « les prémices de ses créatures?, » Des prémices disent une moisson, et quelle moisson que celle des innombrables multitudes d'esprits confirmés dans leur intelligente et heureuse soumission au sceptre de l'amour! Néanmoins c'est ici-bas que commencent à briller les plans merveilleux de la sagesse infinie ; c'est sur celte terre que se livre l'effroyable combat entre le ciel et l'enfer ; c'est sur le Calvaire qu'est remportée la grande victoire. En vain Satan a réuni ses forces, le divin conquérant
> JItt», w, 33, 1 Jac
triomphe. L'épreuve de la rébellion est terminée; ceux qui la tentèrent avec l'espoir, sinon de la réussite, du moins de l'impunité, ont pu se convaincre de la folie et de l'énormité de leur crime, .tandis que les phalanges immortelles des ci eux, ravies d'adoration et d'amour, glorifient dans la rédemption le gage de l'éternelle harmonie, de l'inébranlable sécurité dont la sagesse divine entoure leurs intérêts, en unissant au gouvernement de fait d'une puissance sans bornes le gouvernement de droit d'un amour infini.
Que devient maintenant l'objection ? Sans doute, la race humaine est peu de chose , et ce monde est bien petit; mais le Dieu créateur et rédempteur est grand; l'huiqanité occupe le premier plan du tableau pour les yeux de la chair , mais les yeux de la foi entrevoient dans le fond la création tout entière et la Divinité !
Rassurés maintenant sur l'harmonie des intérêts universels, nous pouvons revenir plus en dé-
tari à ceux du pécheur , et regarder de plus près aux effets de l'expiation sur le cœur des fils d'Adam.
On nous exhorte souvent à l'amour de Dieu ; mais nous dit-on toujours clairement pourquoi nous devons l'aimer ! Un amour sans motife, et que n'explique pas d'ailleurs la sympathie naturelle , ne pourra jamais se produire ; au fond, il est probable que plusieurs d'entre ceux qui répètent, par habitude ou par nécessité de position , le précepte banal d'aimer Dieu , ne s'attendent guère à le voir prendre au sérieux. Si parfois ils semblent réussir, entore y a-t-il dans celte affection apparente qui ne sait point donner de raison de son être, quelque chose d'équivoque, et qui
met en suspicion sa qualité essentielle. Quel cœur bien placé (je parle même du cœur d'un homme ) serait flatté des hommages aveugles, dirais-je, ou déraisonnables , qui ne sauraient sur quoi s'appuyer ? Quel homme ne repousserait, à l'égal d'un outrage , la prétendue admiration qui ne sait in* diquer ce qu'elle trouve à admirer , le prétendu amour qui ne sait dire ce qu'il voit d'aimable ? Une seule exception pourrait être consentie pour l'amour de sympathie; mais le caractère de Dieu ne peut en exciter de tel chez des pécheurs, et qui compte sur la nature de l'homme pour le rapprocher de Dieu est aveuglé par le sentimentalisme du poète, ou par l'hérésie du théologien. La grâce donne l'amour de Dieu, et non la nature ; mais la grâce a des raisons à produire ; si elle agit sur les affections , c'est par des motifs. Être raisonnable aussi bien que sensible , j'ai besoin de raisons qui gagnent mon cœur; pour que je me donne, il me faut des mollfs.
Ces motifs, ces raisons , ou les donne, hélas ! bien à la légère. Ne nous en étonnon* pourtant
pas. On dit ce qu'on sait , on donne ce qu'on a. Qui n'a pas la vérité doit se contenter de peu, en toute chose , mais par malheur , à défaut de ce tout, que fournit l'Évangile , le peu ici, ce n'est rien. Non, rien. En l'absence du vrai motif d'aimer Dieu , tous les autres motifs sont tellement insuffisants à produire cet amour qu'ils ne le produisent jamais. Ne contestons pas sur un fait trop évident, cherchons-en plutôt la saine philosophie, la vraie explication.
Cette loi étrange de la souffrance que tout à l'heure nous constations comme contre-poids du mal , va nous apparaître encore, mais cette fois pour un autrer usage, et sous un nouveau caractère.
Je ne m'arrêterai pas à démontrer que l'amour se doit à l'amour , se donne à l'amour , ce serait superflu, mais ce qui ne Test pas, c'est de rechercher à quelles preuves il cède toujours , à quels témoignages il se rend invariablement. Or, pour ne pas multiplier les éléments de notre analyse, j'affirme d'entrée que la preuve convaincante, irréfragable , de l'affection, est dans la douleur,
une douleur volontairement endurée en vue de l'être aimé. On peut se satisfaire de moins , on n'exige jamais plus.
Je veux que de longues et heureuses relations, ou même une rencontre soudaine, un regard où l'âme vient se peindre , une main chaleureusement pressée, un mot parti du cœur, réveillent en vous de vives sympathies ; voûs croyez alors à une certaine affection, il vous est doux d'y croire, et jusqu'à preuve contraire, cette demi-assurance suffit aux circonstances ordinaires de la vie. Mais si quelque besoin faisant appel à l'esprit de dévouement, de sacrifice , on ne vous répond que par des refus, on évite l'occasion de souffrir pour vous , pourrez-vous alors croire encore à l'affection ? Vos pltis favorables présomptions, conformité de caractère, d'âge, d'occupations, souvenirs du passé, espérances de l'avenir, admiration des qualités, où, par un subtil orgueil, on admirait peut-être un autre soi-mêthe, attraits personnels, charmes de l'esprit et grâce du corps, tout ne s'évanouit-il -pas comme une ombre devant le
déni de sacrifice , devant le refus de souffrir ? Sans doute, une foule d'amitiés vulgaires ne sont pas soumises à cette décisive épreuve; mais sub- *isteraient-elleg si quelque obligation d'énergique dévouement venait, en précisant l'exacte valeur de ces sympathies insignifiantes ou adressées, en dévoiler le néant , et mettre à nu ces cœurs où J'égoîsme régnait en maître si absolu que l'amitié n'avait le droit de vivre qu'à la condition de se taire , et où le dernier instant de #a vie fut celui où die fit entendre sa première requête ?
Et vous donneriez le beau nom d'amour à ce sentiment qui fuit toute idée de sacrifice , qui élude tout dévouement, qui repousse toute peine, qui s'effraye de toute douleur ! Vous continueriez de vous croire aimé de celui qui, sommé par la nécessité , vous marchanderait une parcelle de son or, une heure de son temps, une goutte de sa sueur, une feuille de sa couronne, une douleur enfin! Vous vous confieriez encore en un cœur qui mettrait ainsi la possession du vôtre au-des-
sous de tous ces objets qu'il lui préfère ! Cet homme, vous l'appelleriez votre ami ! Des lèvres, peut-être, du fond de l'âme, jamais !
Supposons au contraire un être généreux qui, dans des calamités qui vous frappent , accourt à votre aide , prend en main résolument tous vos intérêts, et n'épargne ni fatigues, ni sacrifices, ni périls, ni pertes de temps, de fortune ou même de réputation, pour vous relever du coup qui vous accable. Votre foi en son affection ne serat-elle pas en proportion des souffrances qu'il s'est volontairement imposées pour vous ? Cette amitié, qui n'était auparavant qu'un espoir , c'est maintenant une certitude; l'hésitation, possible encore hier, serait odieuse aujourd'hui ; son dévouement a immolé vos doutes , ils ne reviendront plus ; vous êtes aimé, car on a voulu souffrir pour vous !
A qui douterait, après de telles preuves, il n'en resterait plus aucune. Les nombreuses protestations d'amitié, les faciles services, le dévouement même, s'il n'entraîne aucun sacrifice réel, peuvent ne pas nous toucher, il n'est qu'au pouvoir
des souffrances généreuses, des coûteuses sympathies , de porter Tentière conviction dans nos âmes, de les gagner par l'évidence éclatante d'une affection réelle.
La preuve de l'amour est donc pour nous dans la douleur.
Je n'ai point dit, notez-le bien, que l'amour ne soit que dans le sacrifice. Il lui est antérieur, comme la cause à l'effet ; il existe avant de se manifester, et indépendamment même de cette manifestation ; mais il n'existe ainsi que dans la conscience de celui qui l'éprouve et non dans la conscience de éfclui qui en est l'objet ; pour l'un, il a peut-être sa preuve en lui-même; pour l'autre, il n'a son évidence que dans le sacrifice.
Nous l'entendons bien ainsi, notre cœur ne s'y trompe pas , et quiconque a le secret de ses besoins et l'affectueux courage de les satisfaire, au prix de ses propres intérêts, s'en ménage infailliblement la précieuse conquête. Nous nous livrons alors à la merci de l'amour, nous ne résistons plus, nous ne contestons plus; l'éclat de la
74 ÇQAP1TRE QUATRIÈME.
pure flamme qui brille dans le sacrifice nous attire malgré nous, jusqu'à ce qu'enfin elle nous embrase à notre tour. Aimés sans intérêt , nous aimons sans défiance. Tel est l'amour.
Eh bien , on nous dit qu'il faut aimer Dieu.
Ayons l'audace de demander pourquoi. Si l'on attend de nous autre cbose que le vain étalage d'une religiosité factice, d'une émotion aveugle ou qui du moins n'ose ouvrir les yeux , on veut bien, sans doute, qu'à l'injonction d'aimer nous répondions par ce que nous avons expérimenté des lois de l'amour. C'est le cœur hu fection humaine que vous i ne puis donner qu'un amour d'homme, et je ne puis le donner que selon les lois qui régissent ma nature ; si vous me demandez de m'élever dans les airs, donnez-moi d'abord les ailes de l'oiseau; n'imitez pas ces exacteurs de Pharaon qui exigeaient des pauvres Juifs esclaves en Egypte, leur tâche journalière de briques , sans leur donner de matériaux pour les faire Dites à ce cœur que
* Exo*. v,7-i8.
tous sollicitez quels sont vos droits sur lui*, ce cœur, c'est mon plus grand bien, c'est mon trésor, mon sceptre, ma couronne ; je ne les donnerai qu'à bon escient, et il faut que le prétendant, fût-il même divin, produise ses titres !
Orgueilleuse prétention, allez-vous dire peutêtre, sacrilège audace qui appelle le Créateur à la barre de la créature ! Ne vous hâtez point, toutefois, de la blâmer; Dieu lui-même l'excuse, bien plus , il l'encourage , H l'autorise. « Venez, dit l'Éternel 9 et débattez vos droits » t Approchezvous pour plaider votre procès, dit l'Éternel, et produisez les fondements de votre cause, dit le roi de Jacob 3 . »
Eh bien, puisque telle est la merveilleuse condescendance du Seigneur, pe soyons pas plus sévères que lui ; puisqu'il aime la vérité, dans le doute même, c la vérité dans l'intérigur 1 , » lais-
* Es. i, 18.
* Es. xli, t\ .
sons toute la vérité se produire dans un livre de vérité; laissons cette âme superbe, mais sincère, exigeante, mais droite, exhaler ses plaintes, formuler ses griefs, et stipuler ses droits; qu'elle nous découvre donc « les fondements de sa cause. » Et toi, Seigneur, permets à celui qui doit plaider ta cause auprès de l'homme, de porter la cause de l'homme jusqu'à toi ! Il n'a qu'à rentrer en lui-même, qu'à redevenir par la pensée indifférent, pour parler le langage de l'indifférence, il n'a qu'à se rappeler son ancien et natureloubli de Dieu pour parler un instant comme une âme sans Dieu.
Je dois aimer Dieu, dit-on, parce qu'il est mon créateur? Mais l'existence est-elle donc un bienfait si incontestable qu'on doive s'en réjouir? Il faut F aimer pour les biens innombrables dont il la remplit, pour les richesses de la nature, pour les soins de la Providence. J'admets que tous ces biens viennent, en effet, de lui. Mais cela suffît-il pour toucher, pour gagner mon cœur? Ne concluez-vous pas bien légèrement, 6 vous qui nous
reprochez la légèreté ? C'est l'insoucieux préjugé qui se bâte ainsi, la raison va plus doucement, le cœur y met plus de soin. Toute chose a sa loi, l'amour même a sa loi. Il veut être mérité. Comment les perfections de Dieu me touchent-elles, m'obligent-elles, me lient-elles? Ses attributs naturels et moraux excitent mon admiration, mes louanges enthousiastes; mais de là à l'amour, qu'il y a loin encore, et qu'ils connaissent peu leur propre cœur ceux qui pensent que cela lui suffit pour qu'il se rende, convaincu et vaincu ! Il lui faut bien davantage, et l'enfantement de la gratitude est bien plus laborieux ! Que m'importe, en effet, cette magnificence du caractère divin, ce pouvoir sans efforts, cette richesse sans travail, cette sagesse sans études, cette activité sans fatigue, cet amour sans douleur, ou, pour mieijx dire, cet amour sans amour? Qu'y a-t-il en tout cela qui puisse me toucher, m'engager, me contraindre, m'obliger, me ravir à moi-même? C'est en vain que les effluves incessants de la nature divine inondent la création tout entière ; ces éma-
nations de la bonté et de la puissance de Dieu sont naturelles ; il les donne comme la fleur donne son parfum, comme le fruit donne son suc. Je respire le parfum, je savoure le fruit, «ais je ne me sens pas obligé envers eux, je ne me dois pas à eux; à la jouissance de leurs taenfaits s'arrêtent nos rapports, fis sont ainsi, c'est leur nature, j'en recueille les avantages ; c'est un f»t, un accident, mon bonheur est #en profiler ; mm il ne crée point pour cela ^obligation de ta gratitude.
Et pourquoi craindrais-je de dire qu'il en est ainsi de Dieu? Sa nature même est HnépuisaUe source de ses perfections. C'est un fait heureux, le plus heureux des faits; j'admire et je jouis, mais je ne me sens pas obligé. Oserai-je tout dire? Il lui faudrait encore quelque Chose, à cette vertu toute puissante, à cette ineffable beauté ; U lui faudrait le mérite; elle n'a pas mérité, elle n'a pas conquis mon cœur, et mon cœur sent qu'il est libre, sent qu'il s'appartient encore ; h cet amour manque la grande condition de l'amour, 4a don-
leur. Sans elle, tout ce pouvoir ne m'émeut pas, toute cette bonté ne me touche pas, et tout l'édifice de cet amour sans mérite s'écroule parce qu'il n'a pas «on couronnement indispensable, la douleur.
Voulez-sous 4e cette condition absolue (du moins absolue pow fkmw), une preuve irréfragable? ftesez-l* , dédUsuate^rs aux vides paroles; pesez-4a*u*si, auditeurs ou* *rop faciles conviolions,
lies descriptions les plus poqtpeuses du caractère .de Msu, les tsbleawL les pfos .émouvants de «on amour, touchent moins votre cœur qu'un acte de dévouement d'up de vos semblables.
Au sortir du lieu où, taîsmt les merveilles de la grâce, Ton ue voys parlait que de celles de la création et de la Providence , vous rencontrez sur le seuil do votre maison ep flammes un homme détaillant, et m n'a plus que la force 4e déposer dans vqs bras votre eqfant qu'il vient d'arracher à une mort affreuse ; lîou essaye alors 4e vous fake <x>ropwndre^ue cet acte de dévoue-
ment n'est dû, en définitive, qu'à la bonté, du Dieu qui seul incline au bien ; y aura-t-il quelque différence entre le sentiment que tous éprouverez pour Thomme et celui que tous éprouverez pour Dieu ? Hommes du monde, c'est à tous que je le demande : lequel doit s'appeler amour? Ah! le battement de votre cœur, réclair de votre regard, le dit assez, c'est pour l'homme qu'est l'amour; je ne sais ce qui reste au Sauveur divin, mais je vois que la reconnaissance est acquise au sauveur humain. C'est que vous êtes homme ! C'est que tous les bienfaits du Dieu qui n'a rien perdu en vous enrichissant, tout l'amour du Dieu qui n'a pas souffert en vous aimant, ne valent, à vos yeux, ni la goutte de sang, ni même la goutte de sueur versées pour vous par la sympa^ne humaine!
Si donc l'humanité, ne pouvant saisir la pensée d'un amour sans douleurs, ne comprend la gratitude que comme retour de la souffrance, que me demande-t-on en me demandant d'aimer Dieu? Tout simplement l'impossible. Je ne puis
LÀ CROIX DEVi^T LES HOMMES. 81
aimer Dieu puisqu'il ne peut m'ainier, lui, ou du moins, me le prouver, ce qui est tout un pour moi. Si la souffrance est à nos yeux la seule preuve suffisante d'amour, comment Dieu pourrait-il me prouver son amour? Dieu, qui est la béatitude parfaite, ne peut souffrir; il se peut qu'il aime et qu'il se manifeste son amour à luimême, mais cet amour ne peut or être manifesté,
à moi; il faudrait pour cela, il faudrait mais
ma propre pensée s'épouvante d'elle-même. . . ma raison s'égare. . . il faudrait que Dieu pût et voulût souffrir... comble de démence! Dieu souffrir! C'est l'impossible que j'exige , mais l'audacé de l'exigence n'en détruit pas la légitimité; c'est impossible , èt pourtant c'est nécessaire ! Mon amodie se rendra qu'à l'amour , et je ne puis me croire aimé , si cet amour ne subit pas l'épreuve de la douleur !
Tel est, en effet, le problème, et c'est alors qu'elle s'est emprisonnée dans cet inexorable dilemme que la raison apprend un fait inouï , un fait auquel elle n'ose pas croire : Dieu s'est fait
homme : ce n'est pas tout. Il s'est fait homme pour sauver l'homme. Son but, dans l'incarnation, a été de devenir Sauveur, et de prouver par là son amour au pécheur.
Étonnante satisfaction accordée aux ambitieuses exigences de l'esprit et aux tremblantes inquiétudes du cœur, par Celui qui est « admirable c en conseils et magnifique en moyens ! » Voilà les témérités de la créature dépassées par les miséricordes du Créateur! C'est en vain que la nécessité du dévouement pour faire naître l'amour semblait élever une insurmontable barrière entre Dieu et l'homme, l'incarnation va faire tomber la barrière. C'est en vain que la nécessité de la douleur en Dieu se dressait devant nous de toute la hauteur d'une impossibilité , la croix en paraissant va triompher même de l'impossible !
Viens maintenant sous la croix , créature altérée d'amour, et néanmoins hésitant encore, viens avec ta raison, avec ta sagesse, avec tes défiances mêmes, mais viens aussi avec ton coeur. Tu demandais l'amour, y en a-t-il assez dans Je sacri-
ficc de Jésus, dans le cœur de Jésus ! Suis-le dans la vie, suis-le à la mort, et dis ensuite , oh! dis, n'est-ce pas là l'amour ? Celui qui te le donne pour Sauveur n'a-t-il pas le droit de s'écrier : c Que pouvais-je faire de plus pour ma vigne ? » 1 En apprenant que c'est pour te soustraire à la malédiction de la loi que Jésus la subit à ta place, pour te sauver qu'il se livre, ne vas-tu pas te jeter à ses pieds ^et l'adorer? Eh bien, c'est précisément là ce que l'Évangile te demande, t'ordonne ; le message du ciel qui annonce la nécessité d'un sacrifice dit ans» quelle est la victime. S'il ne proclamait pas la divinité du FHs après avoir proclamé son expiation, il mènerait à l'idolâtrie, car tout croyant voudra*àj|prer l'adorable victime. Mais Dieu qui sait de quelle satisfaction son honneur a besoin, sait aussi ce que réclame le cœur de l'homme, et la preuve de sa justice est en même temps la preuve de son amour. Devant la croix, pleure et adore, car elle est intarissable cette source de
1 ÎSAte, v, 4.
larmes et d'adoration. Tes vœux sont dépassés; les rêves insensés d'un insatiable égoîsme pâlissent devant l'éclat d&la réalité. Demande encore, si tu Toses, demande après l'incarnation et la crucifixion, les preuves saisissables d'amour , le coûteux dévouement , l'onéreux sacrifice; essaie de former un désir assez ambitieux pour atteindre à la hauteur de l'ineffable bonté dont tu es l'objet. Cherche sur la terre , imagine dans le ciel un dévouement semblable à celui qui brille dans l'abaissement volontaire de ton Sauveur; écoute, touche, savoure le prodige de charité , la grande preuve de l'amour divin , la souffrance , la mort expiatoire d'un Rédempteur , d'un ami , d'un Dieu qui veut ton cœur, ce cœur c quUrj'est acquis par son propre sang ! » Eusses-tu jamais osé demander autant que tu as reçu? Va maintenant, avec les expériences de ton sentiment, avec les arguments de ta raison; va, l'esprit et le cœur remplis de lumière et de gratitude, vaincu de l'amour , heureux de ta- défaite, et chantant ton vainqueur !
Dans tout ce qui précède, nous n'avons fait que développer cette profonde parole sortie des lèvres mêmes du Sauveur après sa résurrection : « c gens tardifs de cœur à croire toutes les choses c que les prophètes ont annoncées ! Ne fallait-il « pas que le Christ souffrît, et qu'il entrât en sa c gloire 1 , » Nous avons voulu, à l'exemple de saint Paul, « expliquer et prouver qu'il avait fallu que le Christ souffrit 2 . » Nous avons trouvé l'expiation fondée dans la justice divine, dans le gouvernement suprême de la société des intelligences , et dans les besoins particuliers du cœur humain. Il fallait que le Christ souffrit pour que l'homme pût être pardonné ; il fallait que le Christ souffrit pour que le pardon ne mît pas en péril toute la loi morale ; il fallait que le Christ souffrît pour conquérir l'amour de l'homme. Mais telle est la beauté du système chrétien qu'une harmonie en appelle une autre : la chute de l'homme
1 Luc, xxiv, 25, * Actes xvn, 3.
nécessite la médiation , l'office de la médiation à son tour entraîne le caractère absolument divin du Médiateur. Comment, en effet, la loi recevraitelle l'honneur qui lui est dû, comment l'univers contemplerait-il le magnifique spectacle de la réparation, et comment le cœur de l'homme obtiendrait-il le gage si désiré de l'amour auquel il aspire, si la victime expiatoire n'était qu'une créature? Quelle créature, tant glorieuse fût-elle, eût pu devenir ainsi la pierre angulaire de tout l'édifice?
La gratuité du salut est, non moins que la divinité de Jésus-Christ , une conséquence directe de l'expiation. Envisagée de cette hauteur toute scripturaire , la question échappe aux subtilités de l'école pour se traiter dans la région des faits. L'incarnation est un fait. La crucifixion «st un fait. Ils forment ensemble le fait complexe de l'expiation.
Quel docteur tourmenté du besoin des disputes osa le premier parler de salut par les œuvres, en présence des harmonies de la croix ? L'homme te
sauver par ses œuvres! Par quelles œuvres? Non pas, sans doute, par celles qui ont amené sa condamnation ? L'homme mériter le ciel ! Eh ! ne voit-on pas quelle éclatante réfutation de cette orgueilleuse erreur la croix apporte avec elle ? Si des œuvres méritoires devant Dieu eussent pu délivrer le pécheur, Dieu eût-il consenti à livrer son bien-aimé Fils? Est-ce à la légère , et de préférence à des moyens plus faciles, que le sang de Jésus a été choisi pour la rançon du pécheur? La supposition même de salut par des efforts humains attente à la sagesse et à la bonté du Père, en impliquant un équivalent quelconque pour le sacrifice de Jésus, équivalent qui, s'il eût existé, eût été accepté plutôt que ce sacrifice, et qui n'existait pas, puisque le sacrifice; a dû s'accomplir. L'homme se sauver lui-même ! Mais qu'est-ce donc que le salut? Un pardon, entouré des divines précautions qui doivent détruire tous ses dangers en augmentant tous ses avantages ; une vie nouvelle, un changement de cœur dû à une action céleste, -à une puissance divine.
Eh bien, d'où part la pensée de la grâce , le fait de la grâce, l'œuvre de la grâce?
Est-ce la sagesse de l'homme qui inventa la merveilleuse combinaison du salut? Si quelque créature céleste eût été appelée dans les conseils du Très-Haut à proposer un plan de rédemption, eût-elle jamais pu imaginer celui qui obligeait le Fils de Dieu à quitter le ciel et à s'incarner sur la terre? Est-ce le pouvoir de l'homme qui est venu prendre le Roi de gloire , sur son trône entouré de chérubins et d'archanges, pour le contraindre au rôle de victime expiatoire ? Est-ce l'esprit de l'homme, cet esprit qui n'a pu engendrer qu'éa goisme, péché et misère, dans toute la race, sans une seule exception , est-ce cet esprit, qui crée le repentir, la foi, l'amour et la sainteté? Est-ce Dieu ou l'homme enfin, qui est l'auteur du salut, de ce salut préparé de toute éternité par le Père, accompli sur la croix par le Fils, et appliqué au cœur croyant par le Saint-Esprit? Ah ! combien est manifeste , dans toute l'œuvre de la rédemption , cette grâce que l'orgueil humain veut tou-
jours anéantir ou diminuer ! Non , l'œuvre humaine ne pouvait sauver, il â fallu l'œuvre divine, la grâce, et la tentative impie du salut par les œuvres n'aboutit qu'à un accroissement de la condamnation due à la propre justice : « Vous êtes sauvés, dit saint Paul, par grâce, par la foi. »
La foi ! Sa nécessité devient une nouvelle conséquence de l'expiation; cette nécessité se trouve dans la natpre même des choses.
La valeur de la loi morale n'est complètement révélée que par la nature de la satisfaction qu'elle a obtenue. La profondeur du repentir se proportionne à l'énormité du mal; à son tour, la vivacité de la gratitude, l'ardeur de l'amour, naît de la grandeur du bienfait, de la générosité du bienfaiteur, et des obstacles qu'il a dû vaincre.
On attaque l'idée du -salut par la foi. Mais le salut est-il possible autrement ? Ne faut-il pas que le pécheur connaisse la loi qu'il a violée, la justice qui le condamne, les moyens employés par Dieu pour le sauver, le sacrifice qui obtient son pardon, le Saint-Esprit qui le lui apporte, la parole
90 C8AHTHE ouiimiiaaL
tfni renseigne? Et si , oamurissant cet choses, M «•avait px&fci m «fles , serait-il sauvé, sauvé de x& salut personnel dont k siège ne peut être qu 'wi cœur croyant î
Contempler t'abîme ouvert par lachule et fermé par la grâce ; se sentir eugtovti par les eaux débordées du péché , et , «tomate saint Pierre , en s'écri&nt : je péris! saisir la main fue tend le Sauveur ; se nourrir, de la velouté de Dieu et repousser les poisons séduisants du péché; mourir chaçue jour à l'iniquité et vivre d'amour -et dV>fcéissance, telle est la foi.
fit n'est-ce donc pas là un nom différent du salut, nfcst-oe pas le salut même ? Oroire , selon l'Évangile, c'est connaître, c'èfct adh&tor* «'est voir, c'est contempler, c'etft sentir,, c'eut désirer, «'est aimer, c'est agir : voilà la Jdi salutaire, « la foi opérante par la charité *, »
Tout s'enchaîne et se tient dans la philosophie de la croix, et l'autorité de te parole de vie ré-
LA «dIX LES HOMMES. 94
ici «es droits imprescriptibles. C'est à cette parole que nous devons la connaissance du sahit, te manifestation du mystère de Chris*.
Lorsqufe je demandais à la création entière des preuves de l'amour de dieu , c'est ta Bible qui m'a montré la croix, c'est la Bible qui , en me révélant la nature divine de celui qui y meurt pour mes péchés , m'apprend tout à la fois combien je suis coupable et de quel amour je suis aimé. Sans l'Écriture, le seul fait historique de la crucifixion ne me dit rien ; c'est un supplice immérité comme tant d'autres supplices, mais ce ce n'est pas un système de doctrines. Olez cette croix , et je ne sais plus si Dieu est amour ! Otez cette Bible, et je ne sais plus ce que signifie cette croix !
L'expiation de Jésus-Christ est nécessaire.
La divinité de Jésus-Christ est nécessaire.
La parole de Jésus-Christ est nécessaire.
Tout l'édifice religieux s'écroule comme un échafaudage sans base si une seule de ces vérités tombe.
92 CHAPITRE QHÀTJUÈME.
Et pourtant toutes trois sont battues en brèche ; à chacune des trois il était réservé de faire naître une classe d'adversaires acharnés bu subtils , déclarés ou déguisés.
C'est ce que nous devons démontrer avec quelque détail.
La trahison dont Hpertonne de Jésus-Christ ftfj l'objet de ki part de Judas n'égale pas, quant aux conséquences, oeMe dont sa cause est l'objet de la part de prétendus disciples qui, par des mutilations ou des additions, paralysent les effets de son sacrifice expiatoire.
On trahit la cause de Jésus-Christ de plusieurs manières. On la trahit, lorsque sous des apparences 4e zèle et des professions de dévouement, on répand dans le monde, sous le nom de l'Évangile, des idées qui peuvent étrerangées sous trois catégoriel;
Moins que l'Évangile. Plus que l'Évangile.
Autre chose que l'Évangile.
Il existe une classe d'hommes qui , bien que différents à beaucoup d'égards, se réunissent dans un sentiment commun qu'on peut appeler la haine du dogme.
Ce sentiment conduit d'ordinaire à la glorification de la morale. Sincère ou non , cet enthousiasme du moralisme, par opposition au dogmatisme, est bien le caractère distinctif des docteurs qui s'abritent sous le drapeau toujours honoré de la tolérance.
Mais il est telle tolérance qui est un fruit de la pure charité , et il est telle tolérance qui naît de l'indifférence ou du scepticisme. L'une est vertu, l'autre est vice. L'une sert fidèlement , l'autre trahit. L'une, glorifiant le dogme qui l'a engendrée, le reconnaît, le proclame et l'utilise; l'autre attaque chaque dogme particulier en attaquant la nécessité du dogme en général.
Et pourtant quoi de plus évident, quoi de plus expérimental que la nécessité des dogmes ? Un dogme, en définitive, n'est pas autre chose qu'une croyance, et une croyance quelconque ne doit être rejetée ou admise que si Ton a reconnu et examiné ses bases ; de sorte que raisonnablement nous ne devons pas repousser ou recevoir un dogme par le seul fait qu'il est dogme, mais bien parce que ses fondements sont bons ou mauvais. Une croyance précède toujours un acte chez un être intelligent ; nous croyons que le mouvement nous portera au lieu où nous désirons nous ren r dre, et nous marchons. Nous croyons que des aliments apaiseront notre faim, et nous mangeons. Peu importe de savoir si le fondement sur lequel nous avons appuyé notre croyance à la possibilité du mouvement et à la vertu nutritive des aliments, est solide ou non; ce fondement, qui est l'expérience, n'est que la raison de notre foi, mais notre foi en est la conséquence directe. Et il en est ainsi dans toutes lés affaires libres de la vie ; nous ne fanons jamais une chose que parce
qu'auparavant nous avons cru que telle autre s'en* suivrait.
Appliquons ces idées à la morale.
Si l'homme était nécessairement moral, si la vertu était un exercice inévitable de son cœur, comme la pensée est un exercice inévitable de «ou intelligence, le dogme deviendrait inutile à cet égard ; mais , hélas ! les faits donnent un triste démenti à cette supposition ; et puisque l'homme doit être rendu moral , il but pour cela trouver des motifs qui ne peuvent être que des dogmes ; le dogme est donc nécessaire, nous aurons beau prêcher la morale tant que nous ne démontrerons pas pourquoi cette morale.
Or , la morale du christianisme , c tu aimeras Dieu de toute ta force, tu aimeras ton prochain comme toi-même , » cette morale est en face d'un dogme que nous formulerons ainsi : celui qui se repeut et croit en Jésus reçoit dans son cœur le Saint-Esprit, lequel produit dans ce cœur toute la morale du christianisme.
4 U est bien évident, d'après cela, que nous n«
pouvons demander toute la morale chrétienne à celui qui rejette la foi par laquelle seule on reçoit l'esprit qui produit cette morale ; t la foi opère par l'amour, » dit l'apôtre Paul ; « nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier, » dit l'apôtre Jean ; nous né pouvons demander l'amour de Dieu qu'à celui qui sait que Dieu l'a aimé, qui reçoit le don du Père, le sacrifice de Jésus.
Voilà pourquoi , à la morale chrétienne , le dogme chrétien est indispensable. Mais ce n'est pas même la morale chrétienne que nos moralistes élèvent si haut, c'est la morale du monde, Une morale quelconque , qu'on l'appelle naturelle, philosophique ou rationnelle.
Cette morale est sous le coup de trois accusations capitales :
Elle est vague, elle n'a pas de sanctions fixes, die est impuisssante.
Elle est vague, puisqu'elle diffère non seulement de peuplé à peuple, inais encore d'individu à individu,
Elle n'a pas de sanctions fixes, ni chez les philosophes ni chez le vulgaire , puisqu'on ne s'entend pas sur les raisons des devoirs.
Elle est impuissante, parce qu'elle n'est pas liée , unie à un principe vital qui l'anime , et qu'elle se contente d'indiquer le bien sans donner la force de l'accomplir , semblable , comme on l'a dit, à un poteau qui indique la route au voyageur, sans pour cela l'y faire marcher.
On présente la conscience comme raison suffisante de la morale. Mais la conscience, parfaitement apte à donner approbation ou désapprobation , borne là son rôle ; elle nous cache le pourquoi de ses décisions, et nous ne savons ni qui elle représente, ni au nom de qui elle rend ses arrêts. Habile à indiquer le devoir, elle est muette sur sa sanction ; elle me dit bien claire* ment : Fais telle chose ; mais elle ne m'apprend pas pourquoi je dois la faire. Si donc la conscience n'indique pas universellement quel doit être le motif de nos actions, et que nous soyons mus par d'autres motifs que ceux qui doivent nous mou-
voir, nous ne sommes plus dans Tordre, et nos actions en apparence les plus vertueuses sont constituées injustes par l'injustice de leur source* Or, puisqu'il est vrai qu'il n'y a pas de consentement unanime de la conscience sur les fondements de la morale, il est également vrai que nous ne connaissons pas par la conscience toute la morale, puisque la conscience, en appréciant l'acte , n'apprécie pas aussi universellement le motif qui .seul peut le qualifier. Sans doute, la conscience peut souvent présenter des motifs , mais des ipotifs qui sont si loin d'être universellement reconnus, qu'ils sont non seulement rejetés, mais quelquefois même ignorés d'un grand nombre d'individus, on peut même dire de nations. D'où il suit clairement qu'il n'y a (tes d'unanimité de conscience dans la raison des devoirs.
A moins donc qu'il n'y ait une autre indication certaine des motifs des devoirs, il faut renoncer à la morale. Y eût-il unanimité sur les
devoirs, il faudrait encore qu'il y eût unanimité
sur les motifs eh vertu desquels ils sont obligatoires, et à cet égarà l'unanimité est loin d'exister. Selon les uns, le bien èst obligatoire par cela même qu'il est indiqué par la conscience, t[u\ communiqué avec l'ordre la conviction de sa légitimité ; selon d'autres , il est obligatoire , £àWe Cfùil efet Whe èdndition du bonheur indi- Vtihrèl 6ù géhéraà, loi à laquelle tontes les autrès ïlott Sfltbôrdortnées ; pour quelques-uns , il est ôMigatctofe, paréè qtie sôn exMlence intrinsèque est difcrie d'amotar ; pour d'autres enfin , parce cfn*!! èst trtie convention actuellement respectable. Les $rrûcipes de ïritfrâàç ainsi dîsputés, et les principes seuls d'un acte constituant sa valeur morale., il s'ensuit qu'on ne s'entend pas sur les fondements de la morale, et Çùe par conséquent le bien et le mal n'ont pas de règle sûre dans le monde.
Si le monde est privé d'une règle pour le bien, A faut qu'elle lùi sdit révélée de Dieu, et, en cas de tévéMiôn, les actes humains seront réputés ïtfns ou taauvWs, scion qu'ils seront en confor-
mité (m en opposition à la règle révélée. Si h tègle rév&ée indique pour seul fondement de la morale ce qui n'est pas le fondement des hommes, la irtorale humaine sera donc coadfcfttnée
en niasse, et les mêmes oeuvres que la règle révélée approuvera comme découlant de certains motifs, elle pourra les condamner comme découlant de motifs différents.
C'est le cas dans la doctrine chrétienne. ÏUte révèle non pas tafnt les œttwes de moraîle, que les raisons sttf lesquelles ces oeuvres doivent rèposer ; elle nous apprend que le bien moral, t'est l'obéissance à Dieu , et le mal môral , c'aft la désobéissance à Dieu. Les mêmes adtes qu'eHe approuvé venant de cette source, die les condamne là où cette sônrce à manqué, et elle acquiert ainsi , aux yeux mêmes de la raison , le droit de déclarer dans le désdrdre tôtites les moralités qui ne viennent pas du principe de l'obéissance à Dieu, tous les hommes qui n'ont pas agi par ce motif.
On trouve donc dans la morale du christianisme
les trois qualités opposées aux trois défauts de la morale du monde ; la morale chrétienne est positive ; elle a des sanctions, elle est puissante.
La morale du christianisme, disons-nous, est positive : ce n'est pas tant dans les règles écrites que consiste cette fixité que dans l'application par le Saint-Esprit des principes mêmes de la morale. L'âme vraiment chrétienne est sous la discipline de celui qùi possède la toute-science morale aussi bien que les autres sciences, et qui, par conséquent, la gouverne par une invariabilité divine.
La morale du christianisme a des sanctions fixes aussi, puisqu'elles sont révélées, et les raisons des devoirs, les motifs des actions, sont clairement enseignés par la parole , et apportent dans les sanctions de la morale la même immu- tabilité que dans la morale elle-même.
Enfin la morale chrétienne est puissante précisément parce qu'elle ne se présente pas comme devant être accomplie par les forces naturelles de l'homme déchu , mais comme étant la consé-
LA CROIX TllAIIIE, 1 05
quence d'un acie divin qui change le cœur et fournit continuellement les forces nécessaires. Elle ne se contente pas de commander, elle en* seighe comment on obéit.
Une des méprises capitales des ennemis du dogme, c'est donc qu'ils restent presque entièrement indifférents aux motifs des actions. Tous les hommes s'entendent, disent-ils, sur la morale. Pas le moins du monde. J'aime beaucoup sans doute h voir faire l'aumône, mais si elle est faite dans un but d'ostentation ou dans le but d'apaiser Dieu , je n'y vois plus rien de moral» Si le déiste enseigne qu'on doit avoir un culte public parce que cela est utile à la société, ce culte n'a, aux yeux du chrétien, qu'une moralité sociale, mais il est insuffisant relativement à Dieu, dont le service obligatoire n'entre pour rien dans ce culte* La même observation s'applique à tous les devoirs imaginables. Le but poursuivi par l'homme dans ses actions seul les rend morales. Or , il n'y aurait harmonie dans l'enseignement de la morale que si l'on s'accordaiUur
ses sanctions, c'est-à-dire si le dogme était un. Ainsi nous voilà revenus à notre point de départ, la nécessité du dogme.
Le dogme supprimé, le christianisme n'est plus le christianisme. La seule morale ne constituera jamais uhe religion ; la morale est sans doute une grande chose, mais c'est moins que FÊvahgile. Tout ce qui ne s'élève pas jusqu'à l'expiation est au-dessous de l'Évangile . L'Évangile tombe si la croix est abattue. Réduire la cause du Sauveur à Uft système de morale, c'est donc la trahir, et c'est ce qiie fait le moralisme.
Nous avons employé à dessein cette expressioft plutôt que celle de rationalisme, parce que cette dernière ne fait qu'indiquer la méthode, tandis que la première indique le résultat. En effet, tous les théologiens qui procèdent purement par la raison arrivent purement à la morale. Peu importe que l'Un nie plus et l'autre moins ; que celiii-d use de là mine et celui-là de la sape ; ils font mémé toute , ils se rencontrent àu même jpoirit, lé teft-àiri rèoral. Ptttar les exigences de la
polémique, et sous des nécessités de position, Us vont plus ou moins vite en besogne ; le premier entoure encore de respectueuses précautions la croix qu'il renverse ; le second offre encore un culte vague et inexplicable au Crucifié dont il a nié la divinité et l'expiation ; le troisième réserve un indéfinissable salut dont il ne peut faire connaître ni la nature ni le moyen; le quatrième laisse subsister l'Écriture, on ne sait trop pourquoi, si ce n'est parce qu'il se sent quelque peu pressé par l'Église romaine qui lui demande une autorité, et lui crie qu'il doit franchement déposer ou le masque du chrétien ou l'incrédulité dp philosophe ; mais en maintenant l'autorité de la Bible, il lui conteste l'inspiration, en gardant l'enveloppe il rejette la substance ; il a des mots devant les yeux, mais non+des vérités devant l'esprit. Et pourtant tous ces docteurs, aux nuances si diverses, se reconnaissent à l'étendard commun du moralisme; c'est leur signe de ralliement, leur centre d'unité. Une fois hors des luttes théologiques et ecclésiastiques quand
chacun d'eux est seul avec son trésor, diminué de ses propres mains, ils n'y retrouvent plus qu'une moralité incolore, qu'une vertu sociale, qu'un arrangement terrestre. S'il pouvait arriver que le dogmatisme chrétien fût vaincu dans toutes ses branches par toutes les nuances du rationalisme , il ne resterait à celles-ci de leur victoire que le moralisme pur; une fois débarrassées des travaux du combat, et quand elles voudraient partager le butin, elles ne trouveraient plus qu'un système de morale.
Celui qui aura compris les harmonies de la croix ne nous demandera pas de prouver que c'est là, en effet, moins que l'Evangile,
A côté de la trahison du moralisme, il faut mettre celle du formalisme.
C'est indirectement, et sous prétexte de rendre hommage à la beauté de la loi, que le moralisme immole la religion en sacrifiant le dogme; c'est indirectement aussi, et sous prétexte d'hommage aux pratiques religieuses, que le formalisme
étouffe toute spiritualité; seulement ils diffèrent de méthode, le premier essayant d'arguments en règle pour sa justification, le second n'osant entreprendre sa propre défense, et se déguisant pour mieux se justifier.
La forme, en effet, ne se présente pas comme devant remplacer, mais seulement assister le sentiment religieux. Hais l'aide devient bientôt un rival, et le rival un vainqueur. Régnant alors pour son propre compte, la forme tue le fond, les rits se substituent aux affections, la cérémonie remplace l'amour.
Créons-nous des chimères ou bien décrivonsnous de trop visibles réalités ? N'y a-t-il pas autour de nous un culte où la forme a tout envahi 1 où le signe, l'acte matériel, le lieu, le jour, le geste, l'expression sacramentelle , l'amulette, le rosaire, la relique, et, pour tout dire enfin, la forme matérielle et le mouvement mécanique, dominent la pensée et le sentiment ? C'est à l'impassible histoire de nous dire quel nom légitime
doit recevoir ce culte dénaturé du Dieu qui veut
être adoré en esprit* cette transformation* de la majestueuse et féconde simplicité de l'Évangile en un spectacle extérieur aussi pompeux que stérile. En vain la charité essayerait, par adoucissement, de l'appeler formalisme, la vérité* cherchant de ce triste genre une des plus tristes espèces, est obligée de rappeler catholicisme.
Nous accordons de grand cœur tous, les cas exceptionnels qui, échappant comme par miracle aux influences du culte romain, ont pu offrir des exemples de véritable piété. Loin qu'il nous en coûte de le reconnaître, nous voudrions les voir se multiplier partout ; mais 4a tendance incontestable et les résultats ordinaires du système ne sont que trop visibles dans toutes les populations qui suivent la pure dévotion catholique privée des tempéraments étrangers qui l'adoucissent en la mitigeant» des influences du dehors qui, à son insu et malgré elle, la modifient et l'améliorent.
C'est là qu'il faut étudier les effets naturels du formalisme romain ; c'est là qu'on découvre avec quelle facilité U entre dans l'esprit, avec quelle
difficulté il en sort, précisément à Pinversé de son antagoniste, le spiritualisme évangélique, dont le cœur repousse si souvent l'accès, et que le cœur ensuite laisse si souvent échapper. Tant il est vrai que l*un est le fruit de la nature, et fait alliance avec elle, tandis que l'autre est le fruit de la grâce et ne peut être produit que par elle. *
Les obstacles' apportés aux progrès de l'Évangile par le moralisme rationaliste et par le formalisme catholique, diffèrent par un côté remarquable. Tous deux trahissent la croix, mais en sens inverse. L'un se contente de moins, et l'autre demande plus. Le moralisme se passe de la croix, et la croix ne suffit pas au catholicisme. Le moralisme mutile la croix, abat la croix ; le catholicisme ajoute à la croix, masque la croix.
En effet, le caractère de l'erreur romaine n'est pas tant de nier les grands dogmes chrétiens que de les étouffer sous ramas de formes dont elle les surcharge. A tout prendre , Jésus-Christ est encore là, mais on ne le voit plus. •
Les incontestables additions faites par l'Église de Rome à la doctrine chrétienne portent à cette doctrine le même préjudice que des suppressions* La confiance aux saints affaiblit la confiance en Dieu ; le pouvoir de la Vierge balance le pouvoir du Sauveur, et la parole du prêtre remplace la Parole de Dieu.
On le voit : ajouter ici, c'est retrancher. L'homme gagne , mais Dieu perd. Les apologistes catholiques croient triompher de leurs adversaires réformés, en disant que le catholicisme a toutes les doctrines de la Réforme et, en plus, celles que la Réforme n'a pas. Mais le plus ici équivaut au moins , eUles additions de l'Église romaine ne sont que des soustractions. Elle diminue le compte de la vérité pour augmenter celui de Terreur; pour donner à l'homme, elle prend à Dieu.
Le principe de ces perversions réelles de la foi chrétienne est puisé à une doctrine injurieuse pour l'Écriture, à savoir son insuffisance, et la nécessité de quelque chose de plus, la tradition. Aucune des superstitions de l'Église' romaine ne
se trouvant dans la Parole divine, il a bien fallu arguer d'une autre autorité. L'Évangile, tout FÉvangile, et rien que l'Évangile, dit le disciple de la croix ; l'Évangile et la tradition, répond le disciple de Rome. Jésus-Christ, les apôtres et les chrétiens primitifs n'ont pas indiqué d'autre autorité que la Parole de Dieu ; à l'Écriture, et à l'Esprit-Saint qui l'a inspirée, les catholiques doivent ajouter la tradition et la prétendue inspiration des papes et des conciles. Il faut plus que l'Évangile, parce qu'on a à légitimer un surplus de croyances qui n'est pas dans l'Evangile.
Triste nécessité qui élève une autorité humaine à côté de l'autorité divine ! Il est facile de prévoir laquelle devra céder; ce sera évidemment la Parole sainte; on ne se fût pas donné la peine d'imaginer la tradition, les conciles, l'autorité vivante et le tribunal infaillible, s'il ne se fût agi que de suivre purement et simplement l'Évangile ; mais il ne fallait rien de moins pour le violer tout en paraissant s'y soumettre, pour
l'éluder avec force protestations de respect.
Le docteur catholique parait d'autant plus inexcusable qu'il reconnaît l'autorité divine de l'Écriture. Il est obligé d'en défendre l'origine et le caractère, il ne peut pas prétexter d'ignorance ; il sait quelle est la bouche qu'il doit fermer pour laisser parler son Église. En effet, tout apologiste chrétien , catholique ou non , expose les preuves de l'inspiration et de l'authenticité de FÉcriture. D en appelle aoi évidences ordinaires. II charge l'histoire, l'impartiale histoire, de construire avec des faits autour de l'édifice révélé un indestructible rempart de témoignages irrécusables; il montre les nuits de l'avenir éclairées par la lumière prophétique, les secrets impénétrables des temps futurs se livrant à l'inspiration divine; il suit en particulier la dernière moitié du Livre sacré, marqué d'un sceau miraculeux, balayant devant lui pendant des siècles ces monceaux de documents apocryphes qui, pulvérisés à droite dans les mains de la fourberie , reparaissent à gauche dans celles de l'ignorance ; ce Livre qui sème enfin, en plus de cent soixante
LA CHOIX TRAII1E.
Mb
langues diverses, r admirable unité de ses versets infaillibles sur des millions de feuilles où l'encre de Terreur n'a jamais pu'sécher ; ce Livre qui fait passer les peuples et les siècles des sables mouvants du doute aux terrains fermes de la foi ; ce Testament légué par le Sauveur, qu'ont certifié valide les deux, la terre et jusqu'à l'entier; ce Témoignage écrit , au bas duquel se voient, pour ainsi dire, les signatures de Dieu, des rages, des hommes et des démons!
Et c'est après avoir si bien prouvé l'autorité de la Bible qu'il renonce à la Bible! C'est à ce Livre reconnu divin qu'il préfère des bulles et des décrétâtes ! Aberration inconcevable ou révoltante trahison ! Dieu a daigné révéler sa vérité et sa volonté, on Je reconnaît ; mais à la place de cette révélation, une fausse autorité veut imposer à une soumission aveugle les décisions de je ne sais quel assemblage de pécheurs, que ne distinguent souvent de leurs semblables que des passions plus mauvaises, et qui, ayant élevé pour un d'entre eux un trône suspect, ont demandé
obéissance absolue pour le prétendu représentant de Dieu sur terre! Le vieillard usurpateur a été plus loin ; s'interposant entre le Seigneur et le racheté, il a dérobé à celui-ci la Parole de vie; il a accaparé au profit de quelques-uns le Testament, patrimoine de tous; il a faussé, dans l'intérêt des siens, la religion dont il se prétend le seul infaillible interprète ; il a intercepté la lumière, il a arrêté le progrès de la vérité, il a fait obstacle à l'Évangile.
Chose horrible à dire et pourtant trop certaine ! Cette téméraire contrefaçon de l'œuvre de Dieu a régné pendant des siècles dans presque toute la chrétienté ; celui que saint Paul appelle « l'homme de péché *, » faisant pour Terreur ce que le Créateur avait fait pour la vérité, en disant : Que la lumière soit ! et la lumière fut ; n'a eu qu'à dire à son. tour : Que les ténèbres soient ! et les ténèbres furent.
C'est au tableau du moyen âge à nous montrer
* II Thess. h, 3.
tout ce que le monde a souffert de celte trahison ; la lumière, « ôtée du boisseau et remise sur le chandelier » a toutefois été rendue par la Providence, et recommence à luire partout où l'usurpation romaine voit un légitime discrédit ruiner son empire ; mais celle-ci continue cependant à « détourner de la simplicité qui est en Christ 2 » ceux qu'elle a gagnés, et à éloigner tout à fait du christianisme ceux qui le confondent avec elle, et qui, ne pouvant faire le triage délicat qu'impose ce mélange de vérité et de mensonge, rejettent tout ensemble la religion de Dieu et les inventions humaines dont elle a été surchargée. ,
Ainsi, tandis que la divine expiation est absente des théories du moralisme rationaliste, la divine Parole est sacrifiée aux pratiques du formalisme catholique. Pour l'un plus de croix, pour l'autre plus de Bible.
1 Màtt. v, 15.
* II Cor. xi, 3.
Une trahison qui diffère des deux précédentes plus encore dans les moyens que dans le but, est celle que nous appellerons la trahison démagogique.
La simultanéité des symptômes qui la caractérisent eût pu faire croire à un vaste concert ; mais l'universalité des sentiments qu'elle a rapidement réveillés, malgré les difficultés de temps et d'espace, indique plutôt une explosion libre et spontanée d'instincts individuels, dont la lente formation avait précédé les commotions politiques. Quoi qu'il en soit, toutes les écoles démocratiques, qu'elles se disent pacifiques ou révolutionnaires, se réclament aujourd 'hui du nom et quelquefois même de lai parole de Jésus-Christ. C'est un fait curieux, mais incontestable, et qui pourrait faire croire à l'observateur superficiel que l'Évangile, chassé de chez nous au dix-huitième siècle par l'Encyclopédie, va, au dix-neuvième, nous être rendu par l'émeute.
Mais, hélas ! qu'on serait loin de compte , et quel Évangile que celui des barricades)
Ge n'est pas que, par une injuste partialité, nous croyions l'incrédulité moqueuse du salon plus près du ciel que l'impiété grossière du cabaret; nous ne voyons même aucune raison qui nous empêche d'appliquer aux vices élégants de notre époque ce que Jésus-Christ disait des vices de la sienne : « Les gens de mauvaise vie vous devancent au royaume des cieux *. » Ce n'est pas non plus que par une confusion tout aussi injuste , nous mêlions ensemble des hommes et des systèmes, des cœurs et des esprits, qui doivent être soigneusement distingués, quoiqu'on ait souvent le tort de les confondre dans une insoucieuse classification. Nous désirons être juste, et, si possible, être plus que juste, être fraternel envers des systèmes naissants. On n'a, d'ailleurs, aucune chance d'influer sur eux si l'on ne commence par leur reconnaître cordialement la légitime et incontestable part qui leur revient, non en rhéteur habile qui veut plaire par de flatteuses concessions, mais en ami de la
1 Matt. xxi, 31,
vérité qui la cherche partout et partout lui tend la main.
Disons donc que les généreuses idées de réforme sociale propagées par ces écoles, fussentelles même exagérées , ont droit à l'attention , à la sympathie et au concours des chrétiens. Ajoutons que toutes ne sont pas des utopies, pas plus que les maux et les désordres dé la société ne sont des chimères, et que nul n'a plus de droit à proposer le remède que celui qui a signalé le mal avec le plus de clarté, d'énergie et de persévérance. Si le caractère de notre étude ne nous interdisait une digression inopportune, nous poumons même montrer que ces écoles , en face de leurs adversaires purement politiques , font valoir des . droits et exposent des raisons auxquels ceux-ci ne trouvent pas facile de répondre. Hais c'est en face du christianisme que nous nous plaçons avec elles ; en passant du terrain politique au terrain religieux, toute leur force relative fait place à la plus déplorable faiblesse , et ce Christ qu'Os invoquent si imprudemment leur demande compte
de l'usage qu'ils font de sa personne et de son Évangile.
A entendre les maîtres et les disciples des sectes sociales, il semble, en effet, qu'ils font mieux que de comprendre Jésus-Christ, ils le continuent. Ils ne contredisent pas sa doctrine, seulement ils la prolongent. Ils ont le véritable esprit de Jésus- Christ , l'esprit du progrès , l'amour de Jésus- Christ, l'amour du peuple : ce n'est après tout que le christianisme moderne, ayant pour moyen la science et pour but le bonheur de tout le genre humain. N'est-ce* pas là à peu près le langage qu'ils tiennent?
Eh bien, ce Christ qu'ils glorifient, ils ne le connaissent pas ; cet Évangile qu'ils exaltent, la plupart ne l'ont jamais lu, les autres ont cessé de le lire. Preuves en soient les citations fausses, on pourrait dire grotesques, dont fourmillent leurs écrits et leurs discours. Le front se couvre de rougeur à la pensée que la parole de Jésus-Christ reçoit continuellement de ces disciples d'un
nouveau genre le dédaigneux mépris qu'ils n'o-
122 CHAPITM CINQUIÈME.
seraient afficher pour le philosophe ou l'historien le plus ordinaire. Le monde érudit serait en émoi pour un texte tronqué d'Aristote ou de Tacite ; mais nos réformateurs peuvent prendre envers l'Évangile les plus oûtrageuses libertés ; des mots falsifiés, des expressions supprimées, ajoutées, et le plus souvent inventées t se débitent , s'impriment, se dédament et se chantent, à la tribune , au club, au théâtre, aux banquets » sans que personne prenne même le soin de vérifier, tant au fond Ton se soucie peu de ce qu'a pu dire ou ne pas dire Jésus-Christ!
C'est qu'en réalité ce que l'on veut, c'est un drapera respectable pour un parti qui ne se sent pas entouré d'assez de respect ; c'est l'égide d'une vénération antique acquise aux créations nouvelles; c'est le prestige de la pensée séculaire associé à la pensée d'hier. Chez quelques meneurs, il peut y avoir duplicité; mais dans le troupeau servile l'ignorante bonne foi accepte les yeux fermés; d'ailleurs, les chefs font éclater une indignation si chaleureuse contre les fraudes
pies qu'on ne peut les soupçonner d'avoir , eux aussi, leurs fraudes impies.
Et pourtant quelle jonglerie que celle qui veut faire passer Jésus pour un simple réformateur social ! Quel jésuitisme quintessencié distillent ces théories humanitaires où la grandeur de Jésus n'est qu'une préparation à la grandeur de quelque génie contemporain , et où l'Incarné de Bethléem ne fait que servir de précurseur au dieu du jour !
Ah ! si parmi tous ces hommes faussement sérieux, un homme vraiment sérieux, s'enfermant une seule heure dans son cabinet, et ouvrant l'Évangile avec recueillement, laissait Jésus-Christ adresser quelques paroles à sa conscience, à son cœur , comment oserait-il ensuite produire en public ces indignes représentations qui, pour éviter les parodies monacales de l'élément contemplatif, tombent dans les parodies démagogiques de l'élément fraternel !
Cette double tendance du christianisme , ou plutôt cette double activité , intérieure et exté-
rieure, elle est exigée à toutes les pages du Livre saint. Hais s'il faut absolument diviser la religion chrétienne, l'œuvre de Jésus-Christ, en deux parties, Tune céleste et l'autre terrestre, le devoir envers Dieu et le devoir envers l'homme , il est certain que, l'Évangile à la main , ce qui est le principal pour nos réformateurs devient l'accessoire pour les chrétiens; lè domaine fraternel ne vient qu'après le domaine divin, et l'élément de subordination, complètement négligé par les théories modernes, domine au contraire de toute sa hauteur l'élément social, relégué au second rang par le Livre saint : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur. » C'est le premier commandement. Et voici le second : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
C'est sur cet élément de subordination, sur ce fait de notre dépendance du Dieu créateur, qu'est élevé tout l'édifice dogmatique du christianisme ; c'est parce qu'il est créé, c'est-à-dire moindre que le Créateur, que l'homme a besoin de connaître, avant tout, le caractère du Dieu qui l'a créé et
dont il dépend de la manière la plus absolue, ainsi que les suites d'une destinée qu'il voit commencer à peine ici-bas , et dont la continuité ou l'extinction forme pour lui la question suprême. Voilà ce dont l'Évangile s'occupe d'abord , et voilà ce dont nos réformateurs ne s'occupent pas.
Qu'on l'ouvre , ce livre de Jésus-Christ , nous ne dirons paS au hasard, c'est un mot que nous n'aimons pas, mais tel qu'il- nous sera providentiellement offert, et l'on verra si vingt textes relatifs à l'élément divin de subordination ne se présentent pas avant un seul texte relatif à l'élément humain de socialisation. Comme dans un État bien réglé la constitution traitera d'abord de la loi, de l'obéissance qui lui est due, de la soumission aux magistrats qui en sont les gardiens, et ensuite des rapports des citoyens entre eux. Cette voie si logique n'est nulle part mieux suivie que dans les discours du Rédempteur : Dieu d'abord , l'homme ensuite ; d'abord l'éternel et le spirituel, et puis après le temporaire et le temporel ; avant les besoins de la société terrestre et
périssables, les besoins de l'impérissable société des intelligences.
Nos réformateurs procèdent d'une manière tout opposée. Non seulement ils pensent d'abord à ce monde , mais ils pensent uniquement à ce monde. Leur avenir ne dépasse pas la tombe, leur horizon n'embrasse que cette vie. Singulière sagesse ! La folie ne s'y prend pafe autrement. Mais ce qui est plus exorbitant encore , c'est de rendre Jésus-Christ lin-même solidaire de ce matérialisme politico-philosophique , en rattachant à sa doctrine non seulement les principes de liberté et de charité qui lui appartiennent, mais leur application aux seules affaires du temps, à l'exclusion des chose» de l'éternité. Ce qui est le comble de l'audace, c'est d'attribuer à Celui qui, parlant du salut de l'âme, a dit expressément : « une seule chose est nécessaire \ » un système qui, s'occupant de tout, excepté de ce salut , auquel il ne croit pas, proclame par
1 Luc x, 42.
cela même que c'est la seule chose inutile ! Ce qui révolte enfin, c'est qu'on s'évertue à présenter des théories qui ne concernent que ce monde comme venant de Celui qui résumait ainsi sa pensée : « A quoi servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s'il fait la perte de son âme 1 . *
On remplirait des pages entières de paroles semblables, où la lettre et l'esprit de l'Évangile donnent le plus sanglant démenti aux réformateurs du siècle» Il est surabondamment clair que le péché et la chute, l'humiliation et la conversion, la prière et le Saint-Esprit, le ciel et l'enfer, forment le fond essentiel et habituel des discours du Sauveur. Et c'est précisément à lui que prétendent se rattacher des hommes qui ne pensent pas au ciel, qui se rient de l'enfer, qui ne veulent jamais ployer les genoux, et qui s'irritent dès qu'on leur parle de se convertir l Que diraientils eux-mêmes si, aveç un imperturbable sang-
1 Marc viii, 36.
froid, quelque sophiste offrait gravement -au monde Hume et Rousseau comme partisans des miracles, Hegel et Strauss comme défenseurs du surnaturel, Saint-Simon et Fourier comme soutiens du mariage et de la famille, Cabet et Proudhon comme patrons du capital et de la propriété ? Le tour de force ne serait pas égal à celui qui transforme Jésus-Christ en démagogue ma* térialiste.
Nous comprenons qu'à l'apparition de Celui qui est venu « pour détruire les œuvres du diable 1 , * l'amour du péché, se sentant menacé, s'écrie par la bouche de Voltaire : « Écrasez lïnfâme! » C'est infernal, mais c'est loyal.
L'infâme, en effet, est le grand ennemi; à son approche , la haine de la sainteté a poussé le cri sacrilège ; c'est la guerre , mais la guerre ôuverte ; nous comprenons qu'on veuille rompre au grand jour avec la croix et ses importunes obligations. Hais qu'on construise dans
1 I Jean iii, 8.
l'ombre un piège astucieux pour s'emparer des ignorants, un traquenard philosophique pour prendre les masses crédules , c'est ce que l'honneur mondain devrait interdire, à défaut de conscience chrétienne. Dites que l'Évangile n'est qu'un éteignoir; que saint Paul n'est qu'un rêveur mystique; que le spiritualisme chrétien n'est qu'une vieille ineptie ; que le néant suit la mort ; que manger et boire est la suprême philosophie; à la bonne heure : mais ne dites pas du moins que c'est Jésus-Christ qui enseigne tout cela ! N'imputez pas à Jésus-Christ les triomphes et les honneurs d'une démocratie matérialiste ou indifférente ; ces hommages l'insultent , cet encens lui répugne; en vain vous prétendez lui élever un trône politique , il ne l'accepte pas. D'autres que vous ont voulu « le faire roi *, » mais il alla se cacher c seul en la montagne 3 . » Vous aurez beau multiplier son
1 Jean, vi, 15.
' Idem.
image et l'afftibler d'insignes populaires , c'est sa doctrine qu'il faut propager et non pas ses traits ; c'est sa Parole qu'il faut glorifier et non pas la vôtre ; faites voir son Esprit dans vos cœurs et non son portrait sur vos murailles. Sa royauté est spirituelle , sa domination est morale , son trône, c'est sa croix i
Résumons maintenant en quelques mots les dangers que court la vérité , trahie de tant de côtés à la fois.
Le moralisme rationaliste, en anéantissant l'expiation divine, la croix et la divinité de Jésus- Christ, nous laisse moins que l'Évangile.
Le catholicisme, en opposant à la Parole sainte la tradition humaine et l'infaillibilité humaine, croit nous offrir plus que l'Évangile.
La philosophie démagogique, en essayant d'à* briter sous le nom de Jésus-Christ ses plus aventureuses conceptions, nous offre autre çhosç que TÉvangile.
Quelle complication autour de la croix d'intérêts hostiles à la croix ! Que lui adviendra-t-il au milieu de tant d'ennemis ?
La question de l'unité de l'Église, soit dans ses institutions , soit dans ses rapports avec l'État et le monde, n'est pas celle que nous ayons à traiter ici. Nous savons bien qu'elle préoccupe les meilleurs esprits ; mais nous croyons qu'il ne faut pas qu'elle les préoccupe au point de voiler la question plus importante encore du salut individuel.
Le reproche le plus commun fait à la Réforme est l'absence d'unité. Si l'ardeur imprudente des luttes intestines Tient prêter une nouvelle force à ces accusations , en exagérant l'importance de
l'unité extérieure ou des institutions de l'Église, question après tout secondaire, il convient de ramener l'attention publique sur l'unité intérieure, question après tout essentielle. On la dénie , et l'on continue à exciter les préjugés des masses, qui se laissent facilement persuader que , en dehors d'une certaine Église, il n'y a point de salut. Il faut donc prouver le contraire , et , laissant à d'autres le soin de vider, si faire se peut, la question de l'unité des institutions dans l'Église, montrer l'unité du salut dans les cœurs, l'unité de la vie.
La croix est le centre de cette unité.
La justification et la sanctification sont les deux grands besoins de l'homme pécheur ; c'est dans leur satisfaction que consiste la véritable unité, et leur satisfaction n'est que dans la croix. «.
Il y a dans le monde bien des rêves et bien des fictions sur l'unité, mais tout n'est pas rêve et fiction; il y a des besoins légitimes dans les cœurs,
il y a des réalisations certaines dans les faits. Dis* tinguons soigneusement.
Il n'est pas nécessaire d'indiquer une classification complète et minutieuse ; il suffit de mentionner les principaux traits :
L'unité métaphysique, ou de spéculation.
L'unité accidentelle, ou de position.
L'unité d'instinct, ou des passions.
L'unité poétique, ou d'imagination.
L'unité de contrainte, ou d'apparence.
L'unité du salut, ou de révélation.
C'est cette dernière, par opposition à toutes les autres , qui est la seule indispensable , la seule exigée par Dieu et par la conscience. Les autres ne sont que d'impuissantes tentatives ou d'insuffisants produits d'une activité purement humaine.
Tout a été dit sur ou plutôt contre l'unité philosophique. La persévérante confiance de ceux qui attendent la vérité et le salut dans cette voie
serait inconcevable , si l'on ne se rappelait que la
138 CUÀPITRE SIXIÈME»
crédulité de l'esprit humain envers lui-même est aussi grande que son incrédulité envers Dieu 4 . Une considération doit pourtant foire absoudre en partie la foi philosophique des énormités qu'elle a accréditées dans ses diverses écoles ; c'est, d'un côté , le profond besoin de vérité enraciné dans notre nature, et, de l'autre, l'impossibilité de le satisfaire sans le secours de Dieu. Nous savons tous quelle fût la nourriture à laquelle se trouva réduit l'enfant prodigue lorsqu'il eut quitté la maison paternelle.
Malheureusement la philosophie ne semble pas arrivée à eet heureux état de découragement , présage de son retour à la révélation divise,, et l'infatigable orgueil de l'esprit humain semble résolu à fournir jusqu'à soa dernier terme la carrière périlleuse que la souveraine sagesse de Dieu
a voulu ouvrir à la liberté et à la responsabilité
1 « Parce que je suis venu au nom de mon Père vous ne me reeevez pas; si quelqu'un vient en son propre nom, vous le recevez. » (Jian, v, 43.)
de sa créature. 11 semble même reprendre parmi nous une nouvelle vigueur , et des efforts dignes d'une meilleure cause attestent qu'on n'a pas renoncé à créer avec des matériaux tout humains le grand édifice de l'unité.
Noûs constatons ces efforts, mais nous les croyons inutiles , ou du moins utiles à prouver, pour la millième fois, leur radicale impuissance. Si les seules forces de l'intelligence pouvaient conduire à la découverte de la vérité , l'intelligence remplaçant ta révélation, la révélation deviendrait inutile. Inutile, elle serait contradictoire, car die proclame sa propre nécessité; et contradictoire, elle serait fausse. Le chemin, quoique détourné, aboutît à l'incrédulité.
On nous dit que l'esprit a des droits et des besoins qui doivent être satisfaits; oui, sans doute, mais il a deà vœux et des prétentions qui ne doivent pas l'être. La chair aussi a ses droits , et c'est de ce principe qu'une école tristement célèbre était partie pour travailler à ce qu'elle a appelé ki réhabilitation de la matière. Et ce grand
mot de besoin devait couvrir les désordres de la passion. N'oublions jamais que cette même exigence de l'esprit philosophique conduirait à de semblables résultats, et que les orgies de l'intelligence ne 6ont pas moins dangereuses que celles de la chair.
Le sujet de notre étude n'est donc pas l'unité métaphysique, puisqu'elle n'a jamais existé et n'existera jamais.
L'unité de position , ou accidentelle , est due à certaines ressemblances internes ou externes , ou bien à certaines sympathies dans les tendances , ou enfin à l'empire de la coutume aveuglément accepté. Elle peut être philosophique aussi bien que religieuse; seulement , lorsqu'elle est philosophique, on remarque qu'elle embrasse plutôt quelques branches d'un système que le système proprement dit, tandis qu'elle est plus complète et plus minutieuse lorsqu'elle est revêtue du caractère et de l'autorité de la religion. La raison en est simple : en général la reli-
gion tend à l'immobilité et s'en glorifie tandis qu'au contraire toute philosophie tend au changement.
De ce que les hommes ne peuvent d'eux-mêmes se rencontrer dans la vérité , il ne s'ensuit pas qu'ils ne puissent se rencontrer dans Terreur. Ils ont l'erreur, de leur propre fond, et non la vérité; ils s'unissent quelquefois en ce qu'ils ont, ils ne peuvent jamais s'unir en ce qu'ils n'ont pas.
Toutefois si l'homme naturel ne possède pas la vérité, il peut croire à des vérités plus ou moins importantes, et c'est dans ces vérités, comme dans les sentiments qu'elles peuvent engendrer , et dans les actions communes dues à ces principes communs, qu'un certain accord peut exister. Or, ce genre d'unité est purement accidentel; il n'a aucun caractère, il n'est quîun fait , il ne
1 On sait que Bossuet n'a pas craint d'en faire le principe de son célèbre argument des variations. J'y reviendrai.
signifie rien. On est d'accord aujourd'hui parce qu'on est placé à un certain point de vue ; placé à un autre, demain, on ne s'accordera plus. Disciple d'une même école on a les mêmes convictions ; on en aurait d'autres si l'on avait été élevé à une école différente. Il ne faut pas même autant que cela. A quelque point d'intersection de la vie intellectuelle , des facultés semblables embrassent des notions semblables lorsque la rencontre a lieu, et les limites même de l'entendement , qui rendent impossible la création de la vérité, préparent l'unité dans Terreur.
Quelle que soit la couleur de cette unité, religieuse ou philosophique , qu'elle renferme plus ou moins de notions correctes, qu'elle revête des formes plus ou moins vénérables , qu'elle simule plus ou moins adroitement la vraie unité, la source dont elle provient la fait rejeter. Le hasard ne saurait être Fauteur de l'unité : on n'est pas sauvé par accident.
Le nom donné à l'unité qui doit son existence
aux instincts de la passion fait assez pressentir pour quel motif elle doit être repoussée. La coalition occulte d'intérêts identiques, latente au fond des cœurs déchus, a fait triompher dans le monde une foule de fausses maximes qui n'ont aucune hase solide. Elles concernent surtout le caractère de Dieu et se6 dispositions envers ses créatures coupables. Si les lois de la société ne se présentaient pas avec des sanctions manifestement évidentes, nul doute que l'unité de répugnance, qui pousse les criminels à rejeter un frein gênant pour leurs mauvais penchants, ne créât à l'usage des malfaiteurs une théorie de législation tout à fait en contradiction avec l'expérience de tous les peuples de l'univers* Ainsi l'unité de culpabilité et de corruption favorise des croyances intéressées, chez des pécheurs tout disposés à admettre les systèmes qui n'exigent pas d'humiliation et de conversion , surtout en cet état d'épreuve où la rémunération finale ne suit ni chaque action ni chaque croyance, et doit être ajournée jusqu'à l'économie future,
Mais les passions communes qui déterminent une commune opinion n'admettent pas toujours l'avenir et l'éternité. Il leur convient quelquefois de nier le juge avec le jugement, et l'immortalité de l'âme avec sa culpabilité. Quelque facile que semble la ressource, elle ne réussit pas cependant auprès de tous, et l'intérêt aux prises avec le remords a des combinaisons plus subtiles pour endormir la conscience.
A ceux que frappe d'épouvante l'idée du néant, le père du mensonge sait offrir des variétés d'erreur qui, tout en promettant de satisfaire à leur besoin d'immortalité, ménagent en même temps leur orgueil et leurs convoitises. De l'athéisme honteux de lui-même sont nés le déisme et le panthéisme modernes. Ces deux systèmes procèdent, quoique par des voies différentes, du même sentiment humain. Je dis sentiment à dessein. C'est bien le sentiment de la culpabilité consciente d'elle-même qui a imaginé ce Dieu, créateur insoucieux, magistrat faible , père indifférent, qui dans son ciel inaccessible voit du même œil le
bien et le mal. C'est ce sentiment qui, pour égarer le sens commun, doté de l'idée de Dieu, cherche à la faire évanouir dans les subtilités d'une philosophie qui conserve le mot et immole la chose, et qui, en enseignant que Dieu est tout ou que tout est Dieu, offre à l'orgueil sa pâture, au mal son excuse, à ta convoitise sa légitimité !
C'est en vain qu'une telle unité embrasserait la presque unanimité des hommes : toute sa valeur disparaît dès qu'on a bien constaté son origine.
Il est encore une sorte d'unité fort préconisée par les poètes et les artistes , circonstance qui a valu de nos jonrs au mot même, abstraction faite de toute signification précise, un prodigieux succès. Il n'est pas un écrivain qui ne se croie obligé de jeter en passant sa phrase sur la majestueuse unité. Prenant leurs songes pour l'histoire, certains faiseurs de faciles synthèses ne tarissent pas sur la beauté de cette grande et puissante hiérarchie qui, selon eux, enfanta toute la civilisation moderne par l'unité de son action.
Puis, y ajoutant quoique* tableau* d'avenir, ils entonnent, d'un ton pompeux «mon convaincu, le* louanges de cette glorieuse unité, à laquelle il est encore réservé d'accomplir de telles merveilles, si seulement on veut bien fermer les yeui et la laisser faire*
Tout cela est fort brillant. H y a toutefois quelque chose de mieux encore dans le genre.
C'est l'âge d'or, c'est VEldorado. Us appartiennent au même domaine, celui de la fiction. Une fois qu'on en est là, rien ne coûte, et nous ne voyons pas pourquoi s'arrêter en si beau chemin. Aussi les partisans avancés de la prétendue unité de l'avenir vont-ils plus loin encore que les défenseurs de l'unité du passé ; il était réservé aux panégyristes de Rome de se voir dépasser p$r les disciples de Saint-Simon et de Fourier ; les merveilleuses transformations que l'unité, entre les mains de ces derniers, opérera, non seulement dans la nature morale, mais même dans la nature physique , non seulement sur notre glohe, mais mêmç dans les astres, doivent remplir de jalousie
LA CROIÎ CENTRE îl'CNlTÉ. 147
les champions distancés de l'unité romaine. Polir nous, qui aimons à nous tenir dans les faits, et qui ne voulons pas que la poésie prenne leur place, nous reconnaissons aux fantaisies de l'art lé droit dé sé foiré admirer, mais nous lèur nions celui de Sé faire obéir par la conscience. Que l'unité artistique nous prêté ses ailés, et nous irons contempler Sés palais fantastiques dans la nue. Mais si élle essaie d'arranger les choses de la terre, nous lui rappellerons qu'elle n'y a jamais pu parvenir.
liais le genre d'unité le plus spécieux est celui que nous appelons dé contrainte, et, par cela même, d'apparence. C'est notre adversaire lé plus séfléu*. Et pourtant il né l'est guère. Pour peu qu'on examiné avec soin, on trouve vite le défaut de l'armure,
Il y a deux faits qui ôtént à l'unité toute espèce de valeur et de signification. Le premier, c'est la soumission intérieure, volontaire» mais aveu* glé; le second, c'est la soumission extérieure,
involontaire, forcée, apparente, mais non réelle. Peu importe que le motif de cette soumission soit la nonchalance, l'intérêt ou la peur : l'unité qui en résulte n'est qu'un mensonge.
L'un, trouvant fort commode qu'on lui épargne la peine de penser, accepte une opinion toute faite; l'autre, frop faible pour braver les conséquences pratiques d'une dissidence , simule la fidélité ; celui-ci, convaincu à l'avance que toutes les religions valent autant l'une que l'autre, parce qu'aucune ne vaut rien, accepte machinalement celle dans laquelle il est né; celui-là, occupé des seuls intérêts temporels, s'incline devant les croyances du jour, parce qu'elles se trouvent sur le chemin de la fortune ; un premier, qui édifie par sa ferveur, ne peut dire pourquoi et comment il la possède; un second, qui trouve l'éternité redoutable, est bien aise de ne pas s'y hasarder sans quelque raison de confiance; un troisième, qui n'a pas trop d'objections à un certain genre de salut, s'y soumet à cause de sa facilité ; un quatrième, estimant que la sécurité doit croître
en raison des nombres, et que Dieu a égard aux majorités, demeure scrupuleusement au sein des multitudes : ne sont-ce pas là des éléments bien respectables d'unité, et peukon donner un si beau nom à cet informe et monstrueux assemblage de convictions aveugles, d'opinions feintes» et de croyances sans fondement?
Prononcer le mot de contrainte en matière de croyance, c'est mettre Rome en cause, et la pensée du lecteur n'attend pas celle de l'écrivain. C'est qu'en effet, par une punition providentielle, Dieu a voulu que les affreuses persécutions de la puissance romaine tinssent en état de suspicion légitime sa prétention à l'unité. Quoi qu'elle en dise, le monde a raison de refuser un présent qui lui est offert par une main teinte de sang. L'unilé qui persécute, qui torture, qui tue et qui brûle, n'est pas l'unité de Dieu, l'unité de Jésus-Christ, la vraie unité; et l'on peut se refuser à suivre le guide qui, pour vous en indiquer les traces, doit vous faire descendre jusque dans les cachots de l'inquisition!
Si jamais on élève, au nom de l'histoire, une statue à l'unité romaine, qu'elle soit sans tête : ce sera le symbole de la liberté et de la spontanéité intellectuelles permises & sés adhérents; qu'elle soit sans coeur : ce sera le symbole de la sincérité de profession de ses masses ; et qu'enfin ses mains soient chargées de chaînes, de haches, d'instruments d'intimidation et de supplice : ce sera le symbole de ses moyens de persuasion.
Est-il besoin de dire que nous ne traitons pas de cette unité factice? C'est à la Parole sainte que nous allons demander, c'est dans les faits spirituels, oeuvre du Saint-Esprit , que nous allons trouver, l'unité Yéritable.
Cette unité consiste dans un ensemble de sentiments groupés autour d'un ensemble de faits; nous affirmons l'unité des sentiments chrétiens, résultats des faits du- christianisme. Nom appelons faits du christianisme aussi bien les phénomènes spirituels internes, que les faits externes
LA CllOIi CENfUË ^CJNITÉ. 151
historiques de l'incarnation àu Fils dé Dieu , et en général les enseignement* de ta révélation.
Le caractère de cette unité êêt exclusivement religieux* En écartant avec soin quelques conséquences politiques ou sociales qui peuvent en résulter « nous laissons tout à fait en dehors de notre argumentation, pour 1* simplifier, tout ce qui n'est pas l'élément simple du caractère spirituel ou désaffections. Qu'il soit donc tenu compte de cette déclaration, et que V esprit du lecteur se garde soigneusement de confondre cette unité atec celle des institutions et des formes, sur laquelle nous n'avons point â nous expliquer ici.
La raison de cetté division est fort simple.
Nous n'envisageons que l'essentiel ; or, l'unité des affections est la setile essentielle, la seule que Dieu demande.
Il y a deu* ordre» de preuves, celles du bon sens et celle* de PÉeritttrê.
Le bon sent trouve dan# l'énonc* de la proposition sa plus complète évidence. On n'a pas à prouver que l'identité des sentiments envers
Dieu, envers Jésus-Christ et envers le prochain, par rapport au salut et à l'éternité, constitue aux yeux du bon sens l'essentielle unité religieuse. Qui n'admet pas l'assertion est incapable d'admettre la preuve.
Hais nous tenons à avoir, outre le témoignage du bon sens, le témoignage de Dieu, qui est formel à cet égard.
Le Nouveau-Testament pose l'unité des affections comme un fait et comme une nécessité, mais n'en exige et n'en promet point d'autre.
Toutefois, comme l'affection implique un objet et un motif, la chose ou l'être aimé, et les raisons pour lesquelles on aime, il faut comprendre dans l'unité des sentimens l'unité de foi nécessaire à la formation des sentiments eux-mêmes.
Au triple point de vue du fait, du devoir, et des promesses, on ne trouve dans tout le Noi*veau-Testament que l'unité des phénomènes spirituels du monde de la grâce, l'unité des sentiments, des expériences et dès espérances.
« J'ai posé le fondement, car personne ne peut
poser d'autre fondement que celui qui a été posé, qui est Jésus-Christ. Si l'ouvrage de quelqu'un qui aura bâti sur le fondement subsiste , il en recevra la récompense; si l'ouvrage brûle, il perdra le fruit de son travail, mais pour lui il sera sauvé K
« Car nous ne connaissons qu'en partie ; nous voyons maintenant par un miroir obscurément 2 .
« Je vous prie donc... de garder l'unité de l'Esprit par le lien de la paix. Il y a un seul corps et un seul esprit, comme vous êtes aussi appelés à une seule espérance. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême , un seul Dieu et Père de tous, et parmi tous, et en vous tous. Mais la grâce est donnée à chacun de vous , selon la mesure du don de Christ 3 .
t Or, je vous prie, mes frères..., que vous
* I Cor., m, 40-, etc.
i a I Cor., xiii, 9, 12.
I » Eph., iv, 1,4-7.
soyez bien unis dans un même sentiment et dans une même pensée 1 .
« C'est pourquoi . . ayons un même sentiment, et si en quelque chose vous avez un autre sentiment , Dieu vous le rétélera aussi. Cependant marchons suivant une même règle pour les choses auxquelles nous sommes parvenus, et ayons un même sentiment 2 .
c Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un, comme nous sommes un. Je suis en eux et toi én moi, afin qu'ils soient consommés en un s . »
La clarté de ces textes dispense d'en augmenter le nombre. On n 9 a pas même besoin de les commenter longuement. Leur signification est précise; il est manifeste qu'il ne s'agit pas ici de l'unité des formes ou des institutions d'une hiérarchie. D s'agit de l'unité d'amour. Les
• 1 Cor., i, 10.
• Phil., m, 15-16.
• Jean, xvii, 11,23.
croyances n'ysoqt même impliquées que comme les fondements indispensable* de l'affection ; ce n'est pas pour elles-mêmes, c'est pour leurs fruits que le système évangélique les exige, car toute son unité se résuine en une double sentence y dont l'admirable précision Axe d'une manière invariable les limites de la tolérance et de l'intolérance de Dieu :
« Que la grâce soit avec tous ceux qui aiment le Seigneur Jésus avec sincérité V
« Si quelqu'un n'aime pas- le Seigneur Jésus, qu'il soit anathème 2 . »
Que reste-t-il donc devant la sainte Parole de ces fictions à la mode, propagées par l'imagination , et qui ne se peuvent réclamer d'aucune autorité légitime ? Le souffle de l'inspiration divine renverse cet échafaudage de théories tout humaines, et ne laisse subsister que la simple, mais puissante unité des cœurs rachetés par
* Eps. vi, M.
M Cor., xvi, 22.
une même rançon , régénérés par un même Esprit, et animés d'un même amour.
Telle est la nature de l'unité chrétienne. Ce qui achève de le démontrer, c'est que l'union des disciples entre eux est de même nature que l'union de chaque fidèle avec Jésus-Christ : elle est entre les membres çe quelle est des membres au Chef ; elle est même tout entière dérivée de la communion du Chef. Or, celle-ci étant toute spirituelle (il ne peut y en avoir d'autre), celle des fidèles entre eux doit donc être spirituelle aussi.
Hais, de plus, des faits authentiques, présentés sous la garantie de l'inspiration, détruisent complètement les notions vulgaires sur l'unité ; on peut même dire hardiment de certains chapitres de l'Écriture, qu'ils sont dirigés exclusivement contre ces notions. Que faire , par exemple, de tout le chapitre quatorzième de l'Épître aux Romains, destiné tout entier h conserver l'unité $ affection entre des disciples approuvés de Dieu, mais qui cependant n'ont pas l'unité d'opinions,
de formes ou même de pratiques ? Il y a là une sanction positive pour la diversité : elle «st prise pour base de devoirs mutuels créés par FÉcriture, exclusivement en vue d'elle. Si l'unité devait tout embrasser, l'apôtre dirait-il, en parlant d'un frère, à un autre frère en dissentiment avec lui : « Qui es-tu , toi qui juges le serviteur d'autrui ? Dieu l'a pris à lui. » Un apôtre envoyé pour révéler l'unité absolué écrirait-il : « Si en quelque chose vous avez un autre sentiment, Dieu vous le révélera aussi. » line faut pas s'étonner, après de telles paroles, de la contestation bien connue entre Paul et Barnabas, qui montre jusqu'à l'évidence que dans tous les cas ils n'étaient pas d'accord sur la question de l'autorité ; il ne faut pas s'étonner des divergences plus concluantes encore entre saint Paul et saint Jacques, dont Fun enseignait à c ne pas vivre selon les ordonnances de la loi , » tandis que l'autre était « zélé pour la loi 1 . >
1 Act., xxi, 20.
Ces déclarations et ces faits prouvent que les Églises primitives n'ont jamais connu les prétentions de l'unité moderne; c'est la création d'un esprit étranger au christianisme, l'esprit d'un esthétisme .païen qu'on cherche à ressusciter au milieu de nous, et qui méconnaît ce que l'Écriture reconnaît, les limites de l'unité.
Ces limites forment la démarcation entre le domaine de l'unité et le domaine de la diversité, qui tous deux appartiennent à la vérité. L'Écriture établit et maintient les droits respectifs de l'une et de l'autre, et, levant l'antagonisme apparent, les réconcilie dans l'harmonie de la loi universelle des œuvres de Dieu, la diversité dans l'unité. C'est ce que le philosophisme n'a jamais su faire. Ou bien il laisse l'individualisme empiéter jusqu'à la complète indifférence, n'affirmant rien et ne pouvant sauver du doute un seul dogme, un seul point de morale ; ou bien il rêve celte uniformité tyrannique qui tend à étouffer toute spontanéité et à enchaîner toute liberté. Entre ces deux écueils le christianisme évangélique pose
LA CROIX CENTRE D'tJMTÉ. 159
l'obligation d'unité, et c'est pour cela qu'une classe d'adversaires lui reproche d'engendrer l'intolérance et d'entraver le progrès ; puis il pose aussi les droits de l'individualité, et c'est pour cela qu'une autre classe d'adversaires lui reproche de conduire à l'indifférence. Mais il est évident que, d'une part, son unité est immuable : c Si quelqu'un n'a point l'Esprit de Christ, il n'est point à lui: » et que, d'autre part, sa diversité est proclamée par l'Inspiration même : « Que chacun suive sa pleine persuasion 1 . » Ainsi la foi la plus fixe et la tolérance la plus large, combinées dans des proportions divines, garantissent, dans le champ de l'unité, la perpétuité du dogme et de l'esprit chrétiens, et, dans le champ de la diversité, le développement lé plus complet de l'individualité. Chaque vrai chrétien, par cela même qu'il est un avec Christ, demeure dans l'unité ; mais par cela même qu'il est lui et non point un autre, il porte la physionomie particulière de son
1 Rom. xiv, 5.
identité, du moule humain dans lequel a été versée la matière divine.
S'il en est ainsi pour les individus, à combien plus forte raison pour les masses, églises ou peuples ! Il faudrait connaître bien peu la nature humaine pour s'imaginer qu'elle répudiera la large part que lui a faite la sagesse divine; si Dieu nous a donné le spectacle des diversités primitives, apostoliques, n'est-ce pas afin de nous habituer sans scandale aux variétés ultérieures que devait présenter, sans cesser d'être véritable, sa véritable Église, composée de tous les fidèles de toutes les communions?
Qu'on ne nous demande pas quelles sont les bornes précises de l'unité. La conscience les indique à chacun de nous pour son propre compte, tout en nous défendant d'imposer les nôtres à autrui. Elles sont connues de Dieu seul et de celui auquel il les fait connaître. « Celui qui me suit, a dit Christ, ne marchera pas dans les ténèbres, » Mais comme il a dit aussi : « Ne jugez point, » c'est à l'humilité et à la charité de faire aussi
large que possible la part de liberté chrétienne de notre prochain ; il suffit à la dogmatique de prouver qu'il existe une unité scripturaîre, et qu'elle a des limites ; que l'unité fondamentale ne détruit pas la variété secondaire, et qu'à son tour cette variété n'entame pas cette unité. Le Nouveau-Testament et les faits ne disent rien de plus. Nous nous arrêtons là où ils s'arrêtent.
Cette unité que la Bible nous a affirmée, l'Église va nous la montrer.
Nous avons demandé à la seule autorité infaillible ce que c'est que la véritable unité ; nous allons faire la contre-épreuve en analysant la vie spirituelle des enfants de Dieu.
On a vu que la seule unité demandée et promise par l'Écriture est l'unité intérieure des sentiments chrétiens : n'en cherchons donc point d'autre dans le monde; ne substituons pas notre imagination ou nos désirs aux déclarations de Dieu, et contentons-nous de ce dont il daigne se contenter.
L'unité écrite dans la parole de Dieu est réalisée dans l'Église de Dieu, et l'Église de Dieu ne se compose précisément que de ceux qui la réalisent. C'est là le sceau des élus. La grande cause d'erreur vient de ce qu'on cherche toujours l'unité extérieure, celle des institutions, des formes, des observances. C'est là, nous regrettons d'avoir à prononcer ce mot, une tendance toute matérialiste. Pourquoi cette préoccupation du lien palpable, de la succession visible? Si vous avez Pesprit apostolique, le cœur un avec Jésus-Christ, pourquoi tant tenir à l'unité extérieure? Si vous possédez les affections, les consolations et l'obéissance des apôtres, n'êtes-vous pas leurs légitimes successeurs? Ou bien, vous suffirait-il de compter les anneaux de la chaîne ecclésiastique qui vous rattache à Jésus-Christ pour être dans la sécurité? Ce point çonstaté, il faudra toujours en venir h l'autre, vous ne pouvefc tenir de plus près ab Sauveur que Judas, et si avec la succession du traître vous avez sou esprit, vous devez aussi aller c en son lieu. »
Vous succéderez donc en vain à l'office de salut Paul ou de saint Jean, si vous ne succédez en même temps à sa charité; l'unité extérieure ne vous sauvera pas sans l'unité intérieure, et (le bon sens remet incessamment cette pensée sous notre plume), comment ne seriez-vous pas sauvé avec l'unité intérieure ? Encore une fois, c'est matérialiser la religion que de poser son point de départ dans ce qui n'est que matériel.
Nous nous refusons donc absolument à chercher l'unité de succession :
Parce que la Parole de Dieu ne l'admet pas;
Parce qu'il est impossible de la vérifier;
Parce que si nous la trouvions, encore né suffirait-elle pas.
Mais nous cherchons celle que Dieu demande dans sa Parole, celle qui peut se trouver, ceHe qui, trouvée, suffit.
Nous n'aurons pa* beaucoup de peine ; il ne nous faudra que de la droiture dans nos recherches ; l'unité de la grâce est dams le passé et dans
le présent, elle est autour de nous, près de nous et loin de nous.
Nous éprouvons cependant un embarras. Comment démontrer l'évidence? Quel malheureux esprit, quel cœur plus malheureux encore, oserait nier la réalité des sentiments de foi, d'amour et d'obéissance, qui depuis dix-huit siècles éclatent dans les Églises de Jésus-Christ? A défaut d'aveux, nos adversaires nous fourniront des accusations significatives.
En effet, pense-t-on que nous nous laissions éblouir par ces déclamations contre l'étroitesse et l'intolérance? Chose étrange! nous sommes des fanatiques, à entendre les uns, et pourtant il y a longtemps que les autres nous avaient prédit l'indifférence comme châtiment logique de notre principe. De grâce, accordez-vous, et que nous sachions si nous avons à nous disculper du crime de ne rien croire ou de la folie de croire tout. Franchement, si nous avions le premier tort, serait-on si irrité contre nous? L'indifférence n'eut jamais l'honneur de réveiller de si puissantes co-
lères; c'est la foi, et la foi pratique, qui se fait détester. Le monde hait les crôyants modernes par le même motif qui fit haïr les premiers croyants; et cette perpétuité de haine chez les mondains accuse l'unité perpétuelle des chrétiens.
Que toutes les voix libres le proclament donc bien haut, et sans crainte que leur retentissement dépasse celui des faits : il y a une sainte et vivante unité dans tous les cœurs qui s'approchent repentants de la croix de Jésus-Christ; il y a une unité spirituelle et par conséquent essentielle entre tous les enfants du royaume : c'est l'unité de la grâce, l'unité du Saint-Esprit, l'unité de Dieu en l'homme. L'autorité suprême de l'inspiration l'a formellement déclaré : « En toute nation celui qui craint Dieu et qui pratique la justice est accepté de Lui 1 . »
Nous sommes maintenant en mesure de réfuter le fameux argument des variations; dans la
i Act. *, 35.
position élevée que nous fait notre thèse, il n'a plus rien d'embarrassant, et un seul mot nous en délivre : ces variations sont en dehors des limites de l'unité ; par conséquent elles ne l'entament ni subjectivement ni objectivement ; elles n'atteignent ni ceux qui sont un, ni ce en quoi ils sont un.
En effet, dans notre unité, le sujet et l'objet sont également à Tabri de l'erreur. Le sujet, l'âme régénérée, et l'objet, la régénération, dépendent du Saint-Esprit.
Toutes les objections aprioristiques viennent échouer contre les faits. Les enfants de Dieu ne varient pas dans leur amour pour Dieu, dans leur confiance en Jésus-Christ, dans leurs sentiments d'obéissance; des variations seraient une preuve d'erreur, mais ils ne varient pas; l'unité est une marque de vérité, mais ils gardent cette unité : ils ne sont donc pas dans Terreur, ils sont donc dans la vérité.
Les variations indiquées ont lieu ou dans les enfants de ténèbres ou dans les enfants de lu-
mière. Si c'est chez les premiers, comment leurs erreurs compromettraient-elles l'unité dans laquelle ils ne furent jamais? Si c'est chez les seconds, elles ne sont pas fondamentales, et l'unité ne se composant que d'éléments fondamentaux, comment encore peuvent-elles détruire l'unité?
L'argument ne tire sa force apparente que d'une double confusion peut-être involontaire, peut-être fort habile, mais qui n'en reste pas moins une confusion manifeste.
Elle consiste à présenter les changements survenus dans la religion, sans indiquer premièrement si c'est dans les âmes saintes qu'ils ont lieu, et secondement s'ils détruisent leur sainteté.
Notre dogme établit qu'il y a un abîme entre le monde et le troupeau de Christ : comment celuici serait-il responsable de ce qui se passe chez celui-là? Notre dogme établit que l'Esprit-Saint a promis et qu'il donne l'unité essentielle aux croyants, mais qu'il ne leur a pas promis et qu'il ne leur donne pas plus ; comment leurs variations
dans les choses non essentielles détruisent-elles l'essentielle unité?
L'aigle de Meaux planait sans doute à une fort grande hauteurlorsqu'il conçut Fidée de son argument historique ; mais qui regarde de trop loin s'expose à ne voir les choses que confusément, li a certainement commis la faute que nous lui reprochons.
L'unité chrétienne est l'harmonie spirituelle dés sentiments de foi et d'amour des cœurs sauvés dans toutes les communions. Et ceci n'est point une assertion gratuite : rien au monde n'est plus évident. 11 faut être aveugle pour ne pas trouver du premier coup d'œil l'air de famille qui accuse la parenté des Augustin, desColomban, dès Bernard, des Pascal, des Bunyan, des Whitfield, des Wesley et desZinzendorf. 11 faut ètfe insensé pour nier l'unité qui se trouve dans les Confessions, dans V Imitation de Jésus-Christ, dans les Pensées, dans le Pèlèrinage du Chrétien.
Nous n'affirmons pas seulement l'unité des affections chrétiennes, màis encore son évidence.
II est manifeste que Fénelon aimait le même Sauveur que Mélanchton avait aimé ; que Saint- Cyran cherchait la même sainteté que Neff a cherchée, et que Vincent de Paul s'occupait des bonnes œuvres dont La Fléchère remplit son existence. Qui donc aurait le courage de soutenir qu'il n'y a pas entre tous ces hommes une unité évidente, ou bien que leur unité ne vaut pas celle qui se trouve entre Alexandre VI, Escobar et le cardinal Dubois?
S'il fallait un dernier point pour entraîner la conviction, c'est dans la conscience même de l'adversaire que nous voudrions le trouver.
On nous permettra sans doute de prendre pour type et règle de l'unité la grande figure de Jésus- Christ. Eh bien ! nous le demandons avec une pleine confiance : qui est le plus en unité avec Jésus, de Torqùemada ou de Théodore de Bèze?
de Charles IX ou de Coligpy ? Quel est le type présent à l'esprit quand on prononce que César Borgia s'en éloigne autant que Howard s'en rapproche ? Est-ce l'unité romaine ? Non, car le
monstre italien faisait partie de cette unité, et le grand philanthrope en était exclu. Encore une fois, cette unité peut-elle être la véritable, qui accepte un Simon de Monfort et un Tetzel, en rejetant un Spener et une Elisabeth Fry> et cette unité peut-elle être fausse, qui, en rejetant un Henry VIII et un Jean de Leyde, réclame un Gerson et un Arnauld? Non, l'unité romaine n'est pas toujours dans l'unité chrétienne ; oui, l'unité chrétienne est souvent hors de l'unité romaine.
L'unité scripturaire renferme tous les imitateurs dé Jésus-Christ et ne renferme que ceux-là : elle est donc vraie, elle n'a point de variations; mais l'unité romaine admet des hommes qui ressemblent à des démons, et elle en repousse qui ressemblent h des anges : elle est donc fausse, et c'est elle qui varie.
Les saints, qu'ils aient été apôtres, martyrs, pères, scolastiques, réformateurs, jansénistes, et nous osons ajouter même Jésuites, n'ont jamais varié, ils ont toujours aimé et servi leur Sauveur; votre catalogue de variations ne les con-
cerne pas. Mais les vrais hérétiques, qu'ils aient été papes, cénobites, trappistes, docteurs, faux dévots ou mondains, varient sans cesse d'une passion à une autre, d'une idole à une autre, d'un aveuglement à un autre. Voilà les hommes qu'auraient dû peindre vos variations.
Pour nous, revenus de Tétonnement que nous cause la première vue de ces « mille sectes bizarres 1 , » nous sentdhs, lorsque nous y regardons de plus près, naître en nous l'admiration et la gratitude la plus vive èn les voyant s'unir pour porter aux extrémités du monde la Parole du salut imprimée en cent-soixante langues diverses, et par millions d'exemplaires. Ce qui doit paraître aux crédules lecteurs de Bossuet plus bizarre encore (\ue le nom de ces sectes, c'est leur zèle à donner leur or, leur sang, leurs enfants, pour annoncer dans les glaces du Groenland ou dans les steppes d'Afrique un Sauveur dont on prétend qu'ils se sont séparés en se séparant du
1 Voyez V Oraison funèbre de la reine d'Angleterre,
pape, et un Évangile qu'on a l'impudeur de nous dire qu'ils ne comprennent pas, alors même qu'ils le prêchent sous la zagaie de l'anthropophage, et comme si le sens qui anime l'humble et courageux martyr de Jésus-Christ pouvait n'être pas le vrai sens de l'Évangile!
Ah ! sans doute, c'est une autre unité que l'unité romaine, qui a extirpé l'idolâtrie chez des peuplades sauvages, porté la lumière céleste chez des nations barbares, et émancipé les esclaves, ipais pourtant il a fallu pour tout cela une vraie unité. Et toutes ces œuvres grandissent en efforts et en succès ; nos yeux ravis voient poindre l'aurore du jour béni où la bannière de la croix sera déployée devant tous les fils d'Adam. Rome peut haïr et calomnier ces effusions du Saint-Esprit hors de son sein, parce qu'elle n'en est ni l'instrument ni l'objet ; elle peut nier cette unité de bénédictions où elle n'a rien à gagner; mais l'unité divine s'étend sans la permission de l'unité romaine, les pécheurs sont sauvés, les cœurs purifiés et réjouis, Jésus est aimé, le Saint-Esprit est
glorifié... il doit nous être permis d'affirmer que c'est l'essentiel : l'unité rçmaine ne peut rien de plus, et nous sommes vraiment heureux lorsqu'elle en fait autant.
L'unité des enfants de Dieu est l'œuvre du Saint-Esprit.
Tous les passages qui affirment l'action du Saint-Esprit dans le cœur des régénérés impliquent qu'il est l'auteur de l'unité de lumières et d'affections des chrétiens, comme auteur de leur régénération. L'Écriture lui attribue les convictions de ceux qui sont réveillés, et les sentiments des âmes converties sont appelés ses fruits. Enfin l'œuvre de la conversion et de la sanctification est à proprement parler son œuvre ; or, c'est précisément dans cette sanctification que se résume la vérité : « Sans la sanctification personne ne verra le Seigneur » ; il s'ensuit donc que l'auteur des grâces , le créateur des dispositions spirituelles , qui constituent l'unité, est l'auteur de l'unité,
Citons quelques-uns dés textes les plus clairs :
c L'amour de Bieu est répandu dans vos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné.
c Tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu.
€ Je vous enverrai leCottsolateur. H convaincra le monde de péché, de justicê et de jugement. D vous conduira en toute vérité.
€ Nous avons tous été baptisés d'un même esprit pour être un même corps. Mais maintenant il v a plusieurs membres, toutefois il n'y a qu'un seul corps.
€ Nous avons reçu, non point l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui est de Dieu , afin que nous connaissions les choses qui nous ont été données de Dieu.
c Ayant purifié vos âmes en obéissant & la vérité par l'Esprit.
€ Vous avez reçu l'onction du Saint, et vous connaissez toutes choses »
1 Rom. v, ?>; vin, 14 —Jean, xvi, 7-8, 13. — I Coa.
La certitude que l'Esprit est la source de l'unité doit nous rassurer contre la crainte de la voir jamais anéantie chez les vrais croyants. Craignons que les hommes ne rejettent le Saint-Esprit, mais ne craignons pas , s'ils le reçoivent, qu'ils soient hors de l'unité, puisque nous pouvons dire que le posséder, c'est posséder l'unité véritable.
Aussi, fondés sur ces faits merveilleux qui se font remarquer dans l'unité admirable des lumières et des vertus de l'Église, nous pouvons affirmer que cette unité devient à son tour une puissante manifestation de l'Esprit, une preuve évidente et toujours présente de la réalité de son efficace influence.
Où trouver, en effet, l'explication«dé l'unité que nous avons démontrée, sinon dans Faction du Saint-Esprit ? Si ce n'est pas là sa raison suffisante, quelle est-elle donc? La seule intelligence?
m, 13, 20, h, 42. — I Pierre, i, 22. — I Jean, h,
Voyez à quelle confusion sont réduits ses disciples, et dites-nous quelle croyance ou quel point de morale elle a jamais pu établir ? L'accident? Mais outre qu'il ne saurait être universel , d'où vient que l'accident philosophique n'a jamais pu produire les mêmes résultats? La contrainte?
Elle est repoussée par les uns, et en supposant que d'autres lui soumettent leur corps et même leur esprit, elle ne peut, dans tous les cas, agir sur le cœur, qui est précisément le siège de cette unité.
Tous les hommes qui possèdent cette harmonie spirituelle, et dont le témoignage semble ne pouvoir être dédaigné, s'accordent sans exception à l'attribuer à la source que nous indiquons. Tous ceux qui ont été et qui sont les imitateurs de Christ déclarent devoir à l'Esprit de Christ les sentiments qui constituent leur piété. Qui est plus compétent pour indiquer la source de l'unité que ceux qui la possèdent ?
Les deux traits fondamentaux du caractère chrétien jettent un jour lumineux sur la puis*
sance qui le produit; ces deux traits sont l'humiliation de l'intelligence, et la crucifixion de la chair, un salut par pure grâce, et une conversion de cœur. A la première vue, et abstraction faite de l'expérience intérieure, la vie chrétienne, en hostilité permanente avec les instincts naturels, froisse toutes les tendances, irrite toutes les passions, menace tous les intérêts du pêcheur. Nous ne trouvons dans la nature de l'homme déchu ni la terre ferme qui pourrait servir de base à l'édifice de l'unité, ni les matériaux avec lesquels on pourrait l'élever. Et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas à déclarer que l'unité d'humiliation et de sanctification, qui ôte toute gloire à l'homme pour la donner à Dieu, qui détache l'homme de la terre pour l'élever aux affections célestes, est une œuvre surnaturelle, c'est-à-dire au-dessus des forces de la nature. Ainsi cette œuvre est ; elle ne peut être de l'homme : elle est donc de Dieu.
Qu'il nous soit permis de citer un passage qui se rapporte directement à notre sujet. :
c L'unité de FÉglise est la démonstration de l'œuvre de l'Esprit-Saint en chacun de ses membres ; elle est due, non à la ressemblance d'éducation, d'habitudes, de mœurs et de circonstances, car toutes ces choses au contraire ont une tendance naturelle à la détruire; elle est due au Saint-Esprit. Tous ses membres sont un, malgré la diversité de l'enseignement terrestre , parce qu'ils ont le même enseignement céleste : ils , sont un, non parce qu'ils ont la même force ou la même clarté d'intelligence, mais parce qu'ils ont reçu le même Esprit.
« Qui ne voit l'impossibilité absolue de conserver cette croyance aux vérités essentielles dans l'Église par les seuls moyens humains ? Où seraitelle cette harmonie de l'Église, si ellô était laissée aux décisions de l'ignorance, au jugement de l'orgueil ? Supposez que l'Esprit-Saint cesse d'influencer les cœurs, et qu'au lieu de c se tenir à la porte, » il s'en éloigne, laissant chaque lecteur, chaque auditeur de l'Évangile, absolument isolé de son assistance pour connaître la vérité, et de
LA CROtX CENTRE D'UNITÉ. 479
sa protection pour rejeter Terreur : bientôt Ton verrait partout la confusion et l'anarchie. Dans ces temples où, quoi qu'on en dise, tant de genoux se ploient au nom toujours sans égal de Jésus-Christ, on entendrait le blasphème et l'impiété ; sur toutes ces lèvres où le Père est universellement et constamment glorifié, se placeraient les noms étranges de dieux inconnus ; dans toutes ces intelligences où règne, après tout, le principe éternel du juste et de l'injuste, on verrait éclore des systèmes immoraux et dissolvants ; dans tous ces cœurs enfin, que fait palpiter le noble espoir d'une immortalité céleste, s'étendraient, pour les glacer d'horreur , les ténèbres .du doute et l'épouvante du néant.
« Ne craignons donc pas de l'affirmer, puisque rien n'est plus clair : l'Église doit son accord dans les points essentiels aux promesses de Jésus- Christ, à l'action incessante et bénie de son Esprit dans les âmes; c'est parce qu'il a dit : « Cherchez et vous trouverez, demandez et vous recevrez, » que les fidèles de tous les temps, de tous les lieux,
de toutes les communions, ont obtenu la possession de la vérité ; et c'est encore par Tes mêmes moyens que tous les hommes, quelque différent 4iue puisse être le développement de leur intelligence, arrivent, en recevant le Saint-Esprit et en obéissant à la vérité, à la connaissance certaine des doctrines du salut.
c Heureux, mille fois heureux de nous réfugier, contre les dénégations audacieuses de la science, ou les usurpations ecclésiastiques, entre les bras de la seule sagesse infaillible et divine ; heureux, mille fois heureux que la vérité exige, non du génie et du savoir, qui rte sont pas possibles à tous, mais la bonne foi , la prière et la soumission à Dieu, que nul ne peut refuser sans crime *. »
L'action du Saint-Esprit est la source divine de l'unité. Quelle est la condition humaine de sa for-
1 Voyez Y Homme en face de la Bible, 11 e part., £• secl., chap. In.
mation, ou, en d'autres termes, quel est pour l'homme le moyen d'y avoir part ?
Nous répondons nettement : la sincérité ; seulement nous donnons à cette expression plus d'extension qu'on ne le fait' généralement. Le mot de soumission conviendrait peut-être mieux, car il s'agit d'une sincérité qui, en définitive, se soumet.
Nous entendons par sincérité ce sentiment ou même cet acte de l'âme qni accepte, quand elle la rencontre, une première vérité, pour passer par son moyen à la connaissance et à la réception d'une seconde, et de celle-ci à une autre, jusqu'à la pleine transformation de l'homme naturel en homme spirituel. Jésus-Christ demande l'esprit de l'homme pour le convaincre et le cœur de l'homme pour le purifier; la sincérité de l'intelligence consiste à embrasser la vérité que Christ présente f et la sincérité du cœur consiste à embrasser la grâce que Christ apporte.
En effet, dans cette rencontre entre Dieu et
l'âme, qui a lieu sur terre pour tout homme ou bien la créature rejette Dieu, ou bien elle se soumet à lui. Dans le cas de soumission il n'y a pas de difficulté ; mais dans le cas de rébellion, peuton dire qu'il y ait sincérité chez le révolté?
Si la question eût toujours été posée ainsi, on a peine à croire que des théologiens, fort capables du reste, eussent osé soutenir qu'un homme peut être sincère et cependant ne pas arriver à la connaissance de la vérité. Si la sincérité ne suffit pas, que faudrait-il de plus? On n'attend pas de l'homme la création de la vérité ; tout ce qu'il peut faire, c'est de la reconnaître. Or, si la seule chose qui se puisse trouver en l'homme est cette sincérité, et si l'homme sincère passait à côté de la vérité sans la reconnaître, la faute alors serait hors de lui, ce qui ne s'accorde en aucune manière avec les enseignements révélés. Il est évident que dans la recherche du salut, le pécheur
1 Luc, xix, 10. — Jean, i, 9. — Tit., ii, il. — Jean, vi, 45.
ne peut apporter que la sincérité. S'il donne la seule chose qu'il puisse donner et que Dieu lui demande, il doit parvenir à la connaissance de la vérité.
On nous dira peut-être que si un laboureur sème de l'ivraie, il ne pourra cependant pas recueillir du froment. Mais c'est éluder la difficulté : nous demandons si l'on peut sincèrement prendre l'ivraie pour le froment, ou, en d'autres termes, si Dieu permet qu'aux yeux de la conscience il n'y ait point de différence perceptible enlre l'erreur et la vérité.
Sans doute il se peut qu'une décision de la conscience, prise isolément, soit erronée; mais si Ton prend l'ensemble de l'existence, on trouvera toujours qu'il y a chez celui qui rejette la vérité un point de départ où la sincérité a manqué, et par où il devient responsable des érreurs subséquentes que la soumission lui eût fait éviter. Un tel homme est appelé par Dieu rebelle à la vérité 1 ;
1 Rom. ii, 8.
il faut donc qu'il y ait eu rébellion de sa part, et la rébellion n'est pas la sincérité.
La sincérité est quelque chose d'éminemment pratique. « Celui qui agit suivant la vérité vient à la lumière, » dit Notre-Seigneur, et il nous montre ailleurs la semence, qui est la parole de vérité, tombant dans a une bonne terre, un cœur honnête et bon 1 . » Sans doute ce cœur a été rendu tel par le Saint-Esprit, mais qu'on remarque bien qu'il y a eu un travail préparatoire à l'action de la parole, et indépendant d'elle, puisque cette parole trouve, en tombant, une bonne terre, un cœur honnête. Ces mots peignent évidemment les prédispositions créées par PEsprit-Saint dans les âmes sincères, prédispositions absentes chez celles qui ont « résisté au Saint-Esprit 2 . »
Nous inclinons à croire que la sincérité se manifeste principalement par la fidélité à suivre la conscience, même avant qu'elle ait trouvé son
1 Luc, vin, 8, 15.
f " Act. vu, 51.
maître légitime. Celui-là n'est pas sincère qui ne s'applique pas à faire le bien et à fuir le mal, fûtil même païen, et selon ses notions du bien et du mal. U faut aussi ajouter à cette première obligation une seconde non moins universelle, celle d'invoquer Dieu, fût-il encore le Dieu inconnu. « L'Éternel est près de tous ceux qui l'invoquent 1 . » Lorsque, rejetant c la lumière qui éclaire tout homme venant au monde, » « la grâce salutaire à tous les hommes, » et qui « a surabondé là où le péché a abondé, » un coupable mortel refuse de prier, refuse d'obéir à sa conscience, en cela même il n'est pas sincère, il se séduit lui-même, et il s'endurcit de plus en plus. Mais s'il suit cette lumière, s'il reçoit cette grâce, Dieu le conduit, et de sincérité en sincérité, l'amène à l'unité de foi, d'amour et d'obéissance, qui constitue le grand privilège des enfants du royaume. Ainsi, Dieu est c bon envers tous, » Jésus-Christ est le « Sauveur de tous les hommes