PS. CXLV
et principalement des fidèles, » et le Saint-Esprit est offert « à tous eeux qui le demandent. » La sincérité nous tire d'un état de ténèbres, et nous conduit à V unité, où « nous connaissons en partie, » et l'unité à son tour nous conduira à la perfection de la gloire» où c ce qui est en partie sera aboli, » et où c nous -connaîtrons comme nous aurons été connus. » Enfin, au grand règlement final des compte» spirituels, il se trouvera que . toutes les âmes sincères auront été amenées par l'Esprit à la lumière, à la grâce et an salut, tandis que dans tes rangs de ceux qui auront « préféré les ténèbres à la lumière, » il ne se trouvera pas un seul méchant qui se puisse excuser, pas une seule exception qui prouve que des damnés aient pris sincèrement le ûbemin de l'enfer !
On s'attendra peut-être à trouver ici pour corollaire la nécessité d'une organisation visible qui manifeste l'unité intérieure des croyants.
L'union, c'est l'unité rendue visible ; mais ee
n'est que l'unité, ce n'est pas plus que l'unité. On ne comprend pas comment on pourrait exiger que l'unité extérieure renfermât plus que ne contient l'unité intérieure, sans qu'elle cessât d'être sincère.
Qu'une Église particulière àit le droit de se con-" stituer et d'ajouter aux bases de l'unité fondamentale , fournies par l'œuvre du Saint-Esprit dans les cœurs, les institutions accessoires offertes par l'accord accidentel, quoique consciencieux, de ceux qu'elle renferme, et cela pour constituer une unité pkts générale, nous sommes loin de le nier. Mais une telle Église ne pourra jamais soutenir la prétention d'être l'Église universelle. Pouc réunir tous les enfants de Dieu, il faut ou qu'elle les persuade ou qu'elle les contraigne. Nous ne sommes pas prophète, et si ceux qui ne prétendent pas l'être plus que nous affirment que leur Église absorbera un jour toutes les mitres par la persuasion, 8$ sont tenus de nous démontrer comment elle s'y prendra. Toujours est-il que, jusqu'à présent du moins, aucune Église n'y a réussi. Èh!
bien, la persuasion manquant, reste la contrainte. C'est faire injure que d'en proposer l'emploi. Entre ces deux moyens absolus, indiquera-t-on une conviction basée sur des sacrifices mutuels, et qui réalise une unité factiGe et apparente? Mais outre qu'il y a des sacrifices que la conscience ne fera jamais, en supposant que l'étroitesse d'esprit consente à en faire, l'accord formé de concessions réciproques m'est qu'une entente, qu'un arrangement, ce n'est pas l'unité de l'Église.
Ainsi l'unité extérieure n'est pas universelle quand elle est spontanée, et l'on ne peut conserver sa spontanéité si l'on cherche à lui donner l'universalité ; tandis que l'unité intérieure, nous l'avons démontré, est à la fois spontanée et universelle, libre et réelle; c'est donc la seule véritable.
11 n'y a que quatre moyens pour arriver à une constitution extérieure d'Église : l'accident , la convention, la contrainte, l'harmonie. L'aééident n'aura jamais l'universalité, la convention impose des sacrifices impossibles et affiche [dus
qu'elle n'a, la contrainte ne se discute pas, l'harmonie ne peut être garantie que par une intervention expresse de Dieu ; or , il n'y en a point de telle, nous l'avons démontré par la révélation et par les faits.
Rien de plus désirable, rien de plus obligatoire que l'unité intérieure d'un saint amour, rien de plus chimérique et de plus irréalisable que l'unité extérieure et sincère des institutions. Quiconque prie, lit la parole de Dieu et obéit au Saint-Esprit, viendra infailliblement à l'essentielle unité; mais tout cela peut exister sans que F unité extérieure soit possible. Des préjugés et des imperfections qui demeurent évidemment chez les hommes les plus saints, peuvent troubler les communions extérieures d'une manière irrémédiable.
Mais il y a plus ; les esprits naissent, comme les corps, avec des différences marquées; il ne paraît pas que ces différences natives de l'intelligence puissent être modifiées plus que celles des corps, et qu'on puisse se faire un autre esprit plus aisément qu'une autre stature. La fable nous dit
qu'un tyran cruel, pour obtenir l'unité de taille, par une atroce ironie, faisait mutiler et disloquer ses victimes jusqu'à ce qu'elles atteignissent le niveau fixé par son sanguinaire caprice. Ce qu'il fit par cruauté sur des corps , craignons qu'un faux zèle ne nous pousse à l'essayer sur les esprits ; car, comme il est plus facile de diminuer que d'augmenter , l'esprit le plus médiocre deviendrait la mesure à laquelle devrait descendre l'esprit le plus élevé, et ce lit de Procuste des intelligences n'aurait obtenu leur unité que par leur mutilation et leur dépérissement.
L'Église primitive a offert un exemple frappant de l'impuissance des constitutions ecclésiastiques à réaliser l'unité extérieure, je veux parler de l'excommunication de saint Jean, le disciple que Jésus aimait, rejeté, et, avec d'autres frères, t c/iassè de V Église 1 » primitive qui était conduite par Diotrèphes! Quel enseignement! Et comme il faut après cela redescendre humilié des
* III Jban, 9, iO
hauteurs où l'imagination nous avait emportés dans nos rêves d'unité ! Et d'où provint ce scandale ? Simplement de ce qu'un homme , « qui aimait à être le premier » exerçait une grande influence sur une Église. Trouvez donc un remède à cela par des institutions extérieures 1 Découvrez donc un règlement qui atteigne jusqu'au cœur pour étouffer son orgueil, un article qui empêche qu'on aime à être le premier !
Nous voici ramené à notre point de départ. La préoccupation de l'unité extérieure peut avoir ses dangers, parce qu'elle ne tient pas à la vivante vérité dans le cœur, tandis que l'unité intérieure ne renferme point de périls, puisqu'elle est le remède à tous, et la sécurité même. C'est pourquoi Dieu a imposé formellement Tune et non l'autre.
Toutefois l'union bien comprise reste, non seulement possible » mais obligatoire. En effet, si vous ne pouvez sincèrement vous unw par une
' III Jeaw. 9, 10.
confession de foi, par une liturgie ou par un synode, parce que vous en contestez Futilité, vous ne pouTez rtfuser de vous unir par des sentiments de foi et d'amour que vous devez partager, et par des œuvres qui en découlent comme obligations ou prérogatives. On peut nier le devoir de confesser Christ par de certaines formules, mais non celle de le confesser réellement ; l'obligation de lui lire qu'on l'aime, mais non celle de l'aimer réellement : en un mot l'union, manifestation de ce qui est, et rien de plus, limitée à l'accord fondamental, qui suffit, doit elle-même suffire.
Et en effet elle est pleinement suffisante.
L'unité extérieure peut chercher Yuiilîtè ; c'est la beauté surtout que manifeste l'union. Il suffit au touchant spectacle de l'affection échangée entre deux hommes , qu'ils s'accordent à s'entr'aimer, dussent-ils différer en une foule d'autres choses. Certainement la conformité de vues de deux hommes d'État peut paraître utile, mais, en l'absence de cette conformité, leur amitié dévouée paraitra-t-elle moins honorable ou moins belle ?
LA CROIX CENTRE ft'CNITÉ. 493
Elle le sera d'autant plus, au contraire, qu'elle aura bravé plus d'obstacles , d'égoïsme ou d'orgueil pour s'établir, se fortifier et s'épurer. Une ardente affection fraternelle entre Nicole et Claude n'eût-elle pas été plus significative et plus sublime encore qu'entre Arnaud et Pascal? Penset-bn enfin que dieux hommes qu'on verrait réalisant le tableau présenté par saint Paul ', se croyant respectivement « moins excellents, » se € prévenant l'un l'autre, » se « supportant et sfe pardonnant, » ne c s'aigrissant point, » ne c croyant point le mal » l'un de l'autre, et enfin s'aimant comme Christ les a aimés, seraient moins édifiants, moins admirables et moins admirés, lors même qu'ils différeraient en quelques pratiques ou en quelques opinions , que deux chrétiens qu'on verrait aller au temple à la même heure, pour y lire la même liturgie et y chanter le même air !
L'union est fondée sur des vertus chrétiennes : la charité, la patience, le support, la douceur; l'unité des formes peut subsister sans ces vertus ;
194 ccAPim ni An.
eH* peut se fonder sur des intérêts qui ne les demande nullement ; l'unité intérieure les né* cessite, l'unité extérieure peut s'en passer.
Il y a deux manières de rechercher l'unité extérieure : ou bien on la réclame absolument, comme nous réclamons nousHttéme l'unité intérieure ; et alors c'est conniver arec toutes les mauvaises tendances de -l'époque , avec l'esprit du matérialisme romain» mal poétisé, qu'on cherche , à ranimer parmi nous. Ou bien on la désire soumise aux deux conditions de spontanéité et de sincérité qui sont inséparables de toute unité vraie; et alors, bien que nous conservions nos doutes sur la réalisation d'un système qui serait mieux qu'apostolique, nos sympathies les plus vives accueilleraient son apparition sur la terre; pour notre part, après avoir seulement reconnu qu'il est bien ce qu'il prétend être, qu'il ne sacrifie pas le fond à la forme , la réalité à l'apparence, la sincérité du dedans ara observances du dehors i nous l'euabraeserioa* avec joie. Mais, comme nous l'avons annoocé en eom«
LA CHOIX CENTRft D'tJlUTÉ. 495
mençant , ce n'est pas là l'objet de notre travail.
C'est sur un terrain moins mouvant que nous en avons assis le fondement : l'enseignement de Dieu dans sa Parole , Faction de son Esprit dans lès cœurs, ses effets manifestés dans le monde, voilà nos preuves. Ces trois classes dejaits rendent témoignage à YetisUnce de l'unité divine sous les variétés humaines. Le vrai problème consiste à rechercher comment l'unité devra se produire sans que les variétés là masquent ou la gênent dans sa libre et puissante manifestation. Nous le répétons, c'est là le vrai problème; sa solution ne peut être trouvée que dans le devoir individuel : c'est à chaque croyant qu'il appartient de mettre en relief la légitime suprématie de l'unité essentielle sur la variété secondaire, de l'élément divin sur l'élément humain.
Ici nous devons non» borner à insister sur la nécessité de l'union, et nops ne connaissons pour le faire aucun argument plus puissant que celu qui est renfermé dans la prière sacerdotale de
Notre-Seigneur. U demande à son Père l'union de ses disciples, afin, dit-il,. « que le mondé croie que tu m'as envoyé. » On voit que Jésus-Christ fait dépendre la conversion du monde de l'union des croyants. Nous n'avons plus qu'à recommander cette considération à ceux qui doivent la faire valoir, aux hommes influents qui, par leur exemple plus encore que par leurs discours, peuvent convaincre leurs semblables , et leur Caire trouver dans l'union en Christ ce que la simple notion d'unité ne saurait donner, c'est-à-dire la conversiçn du cœur, la sainteté et la félicité, le salut.
Résumons-nous.
Il y a dans le monde sous le nom d'unité une foule de notions diverses.
Le christianisme n'a pas pour but spécial une unité secondaire de conceptions intellectuelles ou d'institutions extérieures.
L'unité spéciale du christianisme est l'unité du salut, l'unité de la croix.
Le christianisme est une révélation quant à sa doctrine, une puissance quant à sa nature , un fait spirituel quant à son résultat.
La révélation est faite à l'homme , la puissance agit sur l'homme, elle a son effet en l'homme.
Quiconque accepte cette révélation et se soumet à cette puissance reçoit l'Esprit-Saint, et il est nécessairement un avec quiconque, dans la même soumission, reçoit le même Esprit.
L'unité chrétienne résulte donc de l'essence même du christianisme, elle est donc l'œuvre de Dieu.
Et il est contradictoire d'imaginer un seul vrai chrétien hors de cette vraie unité, ou cette vraie unité hors d'un seul vrai chrétien.
Un même sentiment de misère produit Je même repentir.
Une même contemplation de la croix produit la même confiance en Dieu.
Une même foi produit le même changement de cœur, la même sainteté de vie.
La personne du Sauveur est donc le centre vivant de l'unité chrétienne, qui se fonde en sa croix, et se consomme par son Esprit.
Un jour, au milieu d'une foule rassemblée pour une fête, un inconnu , sorti d'un village obscur, fit entendre cette audacieuse parole qui n'était jamais tombée des lèvres d'un mortel :
« J'attirerai tous les hommes à moi. »
Celui qui parlait ainsi n'était autre que Jésus de Nazareth. Rien en lui, rien autour de lui, n'annonçait une puissance qui pût justifier cette ambitieuse prophétie, la conquête de l'humanité!
Jésus n'était pas sur un trône; Jésus n'avait pas d'armée ; Jésus n'était pas même un chef
d'école ; et d'ailleurs ni la puissance des armes ui celle de la science n'étendent à ce point leur empire ; sur quelle force s'appuyait donc Jésus/ et quel était le secret de cette assurance ?
Sa foi provenait d'un caractère surhumain.
Médiateur entre Dieu et l'homme, Jésus apportait au monde plus que la science de Dieu et la science de l'homme, il apportait encore le moyen de leur réconciliation. Le Père, avec lequel « il était un, » avait déposé en Lui la céleste vertu qui devait gagner la terre, et Jésus allait bientôt la déployer devant les hommes ; sa croix allait manifester le mystère de l'attraction divine.
La loi naturelle qui tient en harmonie les forces du monde physique est l'emblème d'un mécanisme tout aussi régulier de l'ordre moral, et qui tient en harmonie les forces du monde spirituel.
La création d'un esprit intelligent et libre, détaché de son centre créateur et lancé dans le champ de l'activité morale, lorsque Dieu eût
soufflé en l'homme € une respiration de vie » correspond à l'impulsion divine qui a imprimé aux corps leurs mouvements dans l'espace ; c'est la force de projection.
Le besoin qui ramène chaque âme à son centre divin, au Dieu dont elle émane, et en qui elle a € la vie, le mouvement et l'être \ » correspond à la tendance qui ramène tous les corps à leur «entre de gravité ; c'est la force d'attraction*
En Éden, et avant la chute, la créature tendait au Créateur ; sa liberté même se l'en détournait pas ; c'était une prérogative qui rélevait bien au-dessus du reste de la création, quant à la dignité de sa nature , mais sans l'en distinguer quant au fait de l'obéissance, de la soumission à l'impulsion divine , complète , quoique libre et volontaire.
L'abus de cette liberté , le péché, en séparant l'homme de Dieu, en lui faisant perdre son centre
1 fou, h, T.
• À€T. XVff, 18.
naturel , le précipite à l'aventure à travers les êtres et les objets par lesquels il cherche à remplacer ce qu'il a perdu. Il se crée, pour ainsi dire» des centres factices; ou plutôt il entre nécessairement sous la domination des choses de ce monde > qui l'attirent et l'enchaînent; la loi primitive d'attraction subsiste encore, mais la force morale, divisée, disséminée parmi les objets auxquels le pécheur s'abandonne, agit par l'intermédiaire de mille affections, de mille attraits réel9 ou chimériques ; l'invasion du mal a comme enduit chaque objet de la création d'une sorte d'aimant qui attire le cœur de l'homme.
C'est là, à proprement parler, l'état d'épreuve, résultat de la perturbation survenuedans les deux forces primitives de l'âme. Dieu n'en est plus le centre; ce centre est déplacé; il est, du reste, variable; il change au gré des passions qui régnent dans le désordre ; la destinée humaine se débat entre la voix qui, dans les ténèbres, sollicite au mal, et la voix qui, dans la lumière, convie au bien ; entre l'erreur et la vérité, entre
l'ombre et la substance, entre l'illusion et la réalité, entre le vrai Dieu et les idoles.
Le point extrême de Terreur est un sentiment, l'idolâtrie ; de même que la complète vérité est aussi un sentiment, l'adoration de Dieu, tes objets et les êtres créés, remplaçants illégitimes du seul centre légitime, qui est Dieu, en altérant l'adoration de l'homme, rendent l'homme idolâtre.
Mais Jésus-Christ s'étant incarné pour ramener les âmes à son Père, et l'incarnation formant la nouvelle et suprême loi d'attraction spirituelle, aux deux extrémités opposées se développent l'idolâtrie et l'adoration de Dieu, sous l'esclavage du péché ou sous la puissance de l'Évangile. Le monde était devenu l'aimant inférieur, la croix devient l'aimant supérieur.
Voilà pourquoi Jésus disait : « Quand je serai ëlevé » sur. la croix, « j'attirerai tous les hommes à moi ! » .
L'attraction de la chair, luttant contre celle de
206 CHAPITRE 8£PTlkME.
l'Esprit , se manifeste , depuis la chute , sous toutes les formes religieuses, et même irréligieuses, des affections et des actions humaines. Un sentiment d'idolâtrie est sous toutes les résistances aux attraits de la croix. Idolâtre ou chrétien, il n'y a pas d'autre alternative. La philosophie, l'incrédulité, la prétendue indifférence elle-même, sont soumises à cette inexorable nécessité; ta raison en est simple. Il faut que tout esprit créé, satellite nécessaire, trouve son centre, réel ou factice, divin ou humain; il faut que toute Âme cède à l'aimant céleste ou à l'aimant terrestre; elle ne peut se soustraire à l'action de l'un qu'en tombant sous l'action de l'autre; il faut qu'elle adore ou bien qu'elle idolâtre, qu'elle adore le Crucifié, lui seul, ou bien que, se refusant au Créateur, elle adore tout le reste, créatures et objets créés!
il ne sied donc pas à l'homme du siècle de prendre en pitié le païen; car il n'est pas aussi certain que tout idolâtre de nom le soit de fait, qu'il est certain que tout homme du siècle vit
dans l'idolâtrie spirituelle. Si même nous comparons l'idolâtrie extérieure à l'idolâtrie intérieure, l'avantage, à bien des égards, restera à la première. Celle-ci exige, du moins, certains sa* crifices ; celle-là ne vit que d'égoisme ; Tune égare le sentiment religieux, l'autre l'étouffé; la première cherche à satisfaire la conscience, la seconde cherche à lui imposer silence. L'idolâtrie païenne est encore un hommage à Dieu, quoique faisant fausse route ; l'idolâtrie mondaine est le palpable et insultant oubli de Dieu; l'une, enfin, est religion, et l'autre irréligion.
On entend beaucoup parler aujourd'hui d'un certain besoin de revenir à la religion ; mais on ne parle pas du besoin d'abandonner le péché. On demande de toutes parts une foi quelconque ; mais où demande-t-on la sainteté ? On accepterait peut-être bien la théorie; mais accepterait-on la pratique?
Non, notre civilisation n'a pas extirpé l'idolâtrie du cœur; elle en est d'ailleurs incapable, et ce n'est pas à la civilisation qu'une telle gloire est
réservée. Elle a laissé intact l'égoïsme : U peut se déguiser; mais il n'a pu consentir à s'immoler. C'est de l'égoïsme que proviennent tous ces mouvemenls fébriles de la philosophie et de la religiosité à la mode, ces résurrections de vieilleries et ces inaugurations de nouveautés, toutes ces utopies sur l'humanité, auxquelles il arrive de se trahir par leur nom même, qui indique l'homme toujours, et Dieu jamais. Encore une fois, le cœur humain n'a pas changé; qu'il se passionne pour la science ou l'art, ou l'industrie, pour les enivrements d'une illusion poétique ou les mollesses d'un bien-être matériel , pour les gloires de l'esprit ou l'utilité de la matière, pour les créatures ou la création ; laissé à lui-même, il ne se passionne jamais pour le Créateur, et il se prendra toujours à essayer toutes les choses et toutes les idées, toutes les possibilités et toutes les impossibilités mêmes, avant d'essayer Dieu.
Et cela, parce qu'il se retrouve dans toute la création, et qu'il ne se retrouve pas dans le Créateur, parce qu'il peut faire plier au service de son
égoïsme l'univers tout entier, mais non pas Celui qui a fait l'univers !
L'idolâtrie ne meurt pas ; elle se transforme. Elle s'afficha d'abord pleine d'une aveugle impudence; puis elle se mitigea et se modifia, le progrès laiorçant à rougir d'elle-même, ou du moins d'une de ses formes les plus grossières. Sous les flots de lumière du christianisme, elle parut apostasier et sacrifier son culte extérieur, pompeux et matériel ; mais c'était pour continuer un culie clandestin à la seule divinité que l'homme déchu connaisse, le moi, dont foutes les autres divinités païennes ne sont que les créations; ce moi subtil, que Dieu déclare « désespérément malin, » et dont toutes les philosophies et les religions, humaines ne sont en définitive que les dociles esclaves.*
Oui, le paganisme, création de l'égoïsme, stupide ou timoré, peut bien être immolé; mais c'est encore sur Tautel de l'égoïsme. C'est lui, lui seul, qui est le dieu jaloux, implacable et perpétuel du pécheur! Son trône est au centre même
des affections humaines. Dans les ténébreuses profondeurs de ce sanctuaire vivant, appelé le cœur dé l'homme, s'accomplissent les mystères occultes de la perversité humaine : scènes effrayantes où la conscience seule est traitée en profane, et d'où elle est soigneusement exclue, ou admise seulement à la condition de se laisaer préalablement aveugler.
De celte religion de l'égoïsme, personne ne peut contester l'antiquité. Multiple dans ses formes, mais une dans son esprit, die remonte, par cette chaîne fatale de succession, quia des crimes pour anneaux, à l'épreuve où le premier homme laissa son innocence et sa félicité. Elle naquit eo Éden, à l'heure de la chute, sous le regard dévor rant du prince des ténèbres. EUe ne précéda pas le premier homme, et pourtant le second homme la trouva dans son cœur.
Depuis, die a étendu son empire sur toute la race sans exception. Sans doute, nous ne sommes pas tous idolâtres de la même manière ; mais nous le sommes tous |de quelque manière. 8tms
LA CROft OC LES IDOLES* 21 1
doute, nous n'adorons plus le bois et la pierre ; mais si l'amour suprême est adoration, n'adorons- nous rien d'autre? Quelle prompte ré* ponse nous fournirait un seul coup d'oeil jeté sur l'état de nos affections, si nous voulions déchirer lé voile, que nous ne faisons si impénétra* ble que parce que nous pressentons notre honte ! Aussi la sagesse nous le dit safts détour : * C'est « parce que leurs oeuvres sont mauvaises, » que les hommes « aiment mieux les ténèbres que là « lumière » Us se complaisent dans une obscurité favorable à leurs difformités morales, et mettent tous les soins imaginables à ignorer ce qu'ils redoutent d'apprendre. Comment donc connaîtrions - nous l'idolâtrie de nos cœurs, quelque évidente qu'elle soit? La lumière est vaine pour des yeux que l'obstination tient fermés.
Nous sommes idolâtres en naissant» et, ee qui est bien plus terrible encore, c'est que le choix
1 Jpan, m, 19,
confirme l'instinct, èt que nous restons volontairement idolâtres. Nous nous consacrons au monde, à la gloire, à l'or, au plaisir, et nous servons ces dieux avec une fidélité pourtant bien coûteuse. Mais nous sommes pieux envers nos idoles ; elles n'ont pas besoin de nous imposer un service rigoureux, nous le leur offrons spontanément; nous tendons les bras à leurs chaînes, quelle qu'en soit la pesanteur; nous courons au devant de leurs désirs, quelque déraisonnables qu'ils puissent être. C'est à ce point qu'un apôlre inspiré prend notre dévouement dans l'idolâtrie pour modèle et pour mesure ce que doit être notre dévouement dans la vérité, ne nous demandant pour le bien que le zèle déployé pour le mal. « Comme donc vous avez appliqué vos mem- « bres pour servir à la souillure et à l'iniquité, € ainsi appliquez maintenant vos membres pour € servir à la justice »
Si quelqu'un refuse d'appeler idolâtrie ce qui
1 Rom. vi, 19.
est au fond de notre cœur et au sein de notre société, qu'il compare les caractères de Pidolâtrie, proprement dite, avec les caractères de la religiosité mondaine.
Nous passons à dessein un trait commun à toutes les religions : la crainte. Cette légitime terreur de l'inconnu est le résultat inévitable des circonstances dans lesquelles se trouve placée notre nature ; c'est le mouvement le plus naturel de l'âme. Capable de s'élever à l'idée d'une puissance supérieure, elle est cependant incapable de découvrir les dispositions et les intentions de l'Être tout puissant qui tient dans ses mains notre destinée entière ; c'est un instinct souverainement raisonnable qui doit persister, jusqu'à ce qu'une certitude de sécurité le remplacé. Cette frayeur envahit, souvent dans des proportions démesurées, les bases solides où doit s'asseoir l'édifice de la piété , et elle est souvent la seûler. raison des religions fausses ; mais elle doit pourtant occuper sa place dans là religion vraie. Une
juste et salutaire « crainte de l'Éternel est le coir- € mencement de la sagesse. »
L'idolâtrie raffinée des nations polies de l'antiquité, dans l'Inde, en Grèce, à Rome, aussi bien que l'idolâtrie grossière des peuplades barbares, présente d'abord un mélange singulier, une alternative bizarre de vénération et de dédain, de respect et de mépris pour les objets de sa croyance et de son culte.
Le disciple des écoles du paganisme philosophique n'eût sans doute pas imité le sauvage, qui invoque d'abord, insulte ensuite, et brûle enfin les dieux sourds à ses vœux; mais, s'il ne les traitait pas tout à fait comme l'Africain traite quelquefois ses fétiches, devait-on l'attribuer à la constance de sa foi? Non ; mais à ce savoir-vivre, à ce culte du bon ton et des convenances, qui dominent toujours à une époque de civilisation avancée, et qu'on retrouve dans la nôtre; à cette politesse indifférente qui, après avoir érigé la tolérance en article de foi sur la ruine de tous les
articles de foi, Tondrait encore faire valoir auprès de Dieu, comme sincère et de bon aloi, l'hypocrite hommage d'une vertu qui n'est plus qu'un vice, quand elle naît d'un scepticisme insoucieux et tranquille.
Aux yeux pénétrants , le mépris est-il moins visible dans le mutisme narquois du philosophe qu'il ne l'est dans le puéril emportement du barbare?
Mais il y a plus encore qu'un silence significatif, il y a quelquefois le trait acéré de f'épigramme, le voile de l'allusion, transparent pour les clairvoyants; il y a surtout la poésie du dogme, l'emphase et l'exagération de la croyance ; enfin, l'affectation de crédulité, ce qui est une des formes les plus communes et les plus odieuses d'incrédulité ; ces esprits-là se donnent l'air de tout croire, avecun laisser-aller qui indique qu'ils ne croient à rien.
Puis, quand le rôle fictif est rempli, quand le personnage obligé fait place à Fhomrae réel, quand un intérêt profond vient à surgir, rido-
litre reparaît « le philosophe ressemble au sauvage. L'on appelle l'Olympe à sa barre ; l'autre veut enchaîner l'Océan; celui-ci déclare en mourant qu'il faut applaudir, s'il a bien joué son rifle; celui-là meurt en blasphémant les dieux et la vartu. De même qu'on entrevoit le doute dans la foi, l'on voit poindre néanmoins la foi dans le doute; le respect et le dédain se montrent tour à tour; tour à tour la gratitude et la haine se remplacent, selon que l'immortel a bien ou mal fait au gré du mortel. Aussi, sur les lèvres des plus célèbres héros des fictions païennes, les imprécations et les menaces contre les dieux reviennentelles plus souvent que l'aveugle confiance et l'inflexible résignation, marques certaines et toujours présentes de l'amour et de la foi ; on dirait,, à de certains moments, que, loin d'adorer leurs dieux, ils ne peuvent pas même parvenir à les respecter.
C'est bien, qu'on ne s'y trompé pas , .c'est bien ce manque de respect qui engendre les rites multipliés 9 les incessantes cérémonies publiques et
privées, indice assuré des idées les plus grossières sur la Divinité, et qui, dans le fait, ont toujours été, pour les habiles, de la politique plutôt que de la religion, un moyen de conduire les hommes plutôt qu'un moyen d'honorer Dieu.
Aussi la piété des idolâtres abonde-t-elle en signes et en spectacles ; leur culte est tout matériel; ce dont ils s'inquiètent le moins pendant ces pompeuses solennités, c'est de l'état du cœur; honorer les dieux, c'est bien pour eux un devoir et une vertu, mais ils ne pensent pas à les honorer par l'amour; ils veulent plutôt les flatter, les séduire, tant ils les supposent semblables à eux-mêmes, tant il y a de dédain au fond de cet honneur et d'insultes sous ces hommages ! C'est comme un marché conclu entre les hommes et les dieux, mais un marché dans lequel les dieux sont les dupes : les mortels prennent la grosse part et laissent le rebut aux immortels ; l'encens monte bien vers le ciel , mais le cœur ne l'a pas suivi; il est resté sur la terre.
Aux yeux du fidèle païen, les dieux de l'Olympe,
comme de grands enfants insoucieux, ne demandent que les hochets du culte extérieur, le culte intérieur ne les touche pas. La morale se mêle tyen un peu à tout cela, et l'on parie de justice et de vertu , parce qu'il est impossible de n'en pas parler ; mais dans la vertu même le premier raiig est assigné à quelque affection équivoque et indiquant qu'il s'agit plutôt de l'homme que de Dieu, l'amour de la patrie, l'honneur de la race, le respect du serment, etc.
Comme conséquence inévitable, il faut constater l'absence de la communion spirituelle de la Divinité, l'isolement habituel, l'ordinaire séparation de la créature et du Créateur. Aux heures du culte près, l'esprit de l'homme est seul, toujours seul, et l'adorateur n'adore pas. L'omniprésence de Dieu sentie, recherchée, aimée, manque tout à fait à l'idolâtrie ; il faut s'y attendre, car le dieu du païen n'est pas le dieu de son cœur ; ses vrais dieux sont ses penchants ; avec eux, il est en compagnie; ce sont eux qui sont toujours présents, qu'il retrouve sans effort et dont il ne se sépare
que malgré lui ; ce sont ces penchants qu'il « sert en esprit et en vérité. » En dehors de son cœur, il n'y a pas pour lui de Dieu qui descende dans son cœur ; ses divinités sont reléguées dans un séjour qui ne s'abaisse pas à lui et auquel il ne s'élève pas ; de sorte que, malgré la multitude de ses divinités, le païen est sans Dieil.
Ainsi, mélange ou alternative de crédulité et d'incrédulité, de défiance et d'espérance, de mépris et de vénération, prodigalité des formes, et refus du cœur, pompe du culte et matérialisme des affections, grande agitation au dehors et silence au dedans, mille divinités loin de l'homme,* et point de Dieu eh l'homme, voilà bien évidemment l'idolâtrie sous les formes païennes.
Eh bien ! n'est-ce donc pas là l'idolâtrie sous les formes chrétiennes ?
Eh quoi! dira-t-on, du mépris pour la religion chez les chrétiens? leur nom même ne proteste-til pas contre une semblable accusation ? Oui, du mépris, le mot n'est pas trop fort, et nous allons montrer ce qui est l'objet du mépris des chré-
tiens en question, c'est-à-dire des mondains.
Le christianisme comprend le dogme, la morale et le culte. Le dogme et la morale ont souvent souffert, rarement les formes du culte. Première ressemblance avec l'idolâtrie païenne.
Au point de vue chrétien, le culte sans le reste n'est rien, et c'est du culte extérieur séparé du culte intérieur que Dieu dit : « Qu'ai-je à faire de « la multitude de vos sacrifices, je suis rassasié « d'holocaustes, mon âme hait vos fêtes solenc nelles 1 . » Voilà comment Dieu reçoit le culte sans la vie.
Remarquez que nous ne parlons pas ici des philosophes et des incrédules qui ont rompu avec l'Église et rejeté honnêtement la profession en rejetant la foi; nous ne parlons au contraire que de ceux qui gardent la forme et le nom, qui se disent et croient être chrétiens, et dont le cœur idolâtre apparaît à chaque instant sous la légère couche de christianisme dont il est enduit.
* ËSAÏK, i, ii, 14.
Quel est, par exemple, l'empire qu'exerce sur la société cet Évangile qu'on reconnaît et confesse comme source pure de toute vérité religieuse, et qui n'est que la religion elle-même? Est-il reconnu comme code des nations chrétiennes ? Les législateurs y puisent-ils leurs lois ? Est-il seulement invoqué dans les Solennités nationales? Et si la société n'a cédé qu'imparfaitement et malgré elle à Faction du christianisme, du moins la famille et l'individu s'y soumettent-ils cordialement et complètement? Dans les salons du riche, dans les réduits du pauvre, cite-t-on avec respect la Parole divine, l'écouterait-on seulement sans sourire ? Termine-t-elle les différends, impose-t-elle silence aux objections ? Préside-t-elle aux transactions d'intérêt, règne-t-elle enfin? Ou bien n'estelle pas plutôt reléguée dans un vain et stérile respect qu'elle ne conserve qu'à la condition de se taire, et qui fait place au mécontentement dès qu'elle élève la voix ?
Est-elle du moins lue et méditée en secret, cette Parole sainte ? Mais nous nous oublions. . . au nom
de la religion même, elle est proscrite pour les simples fidèles. Ils ne peuvent pas la lire sans désobéir à leurs supérieurs spirituels, Eh! ne . voyez-vous pas que cette prétendue excuse est la preuve la plus claire de ce que nous avançons? Ce n'est qu'à l'aide du dédain dans lequel on tient cette Parole que la défense de la lire a pu gagner quelque crédit; jamais un tel ordre n'eût été écouté, jamais on n'eût osé le donner, s'il n'eût trouvé préalablement négligence et oubli, c'est-àdire mépris réel pour la Parole. Défendez au cœur ses faux dieux, et vous verrez s'il vous écoutera! Adorateur du Dieu de l'Écriture , l'homme eût gardé l'Écriture!
Mais enfin, vous dû moins qui réclamez le droit et exaltez la prérogative de lire l'Écriture, tout en restant imbus de l'Esprit du monde, honorez-vous la Parole par une docilité entière à suivre ses or* dres? Les conseils du Dieu souverain l'emportentils pour vous sur les maximes du monde? Êtesvous muets devant on verset de la Bible ? Ce serait dire que vous n'êtes plus mondains, car ce qui
vous constitue mondains, c'est précisément la préférence que vous accordez au monde sur la Bible, c'est-à-dire la seconde place donnée à la Bible, c'est-à-dire encore le mépris de la Bible.
Quand la religion est dédaignée en masse, on doit s'attendre à ce qu'elle le soit dans le détail. Quels sont les devoirs letl plus généralement acceptés ? Ceux qui découlént de la seule foi et que proclame la seule Parole de Dieu ? Non , mais plutôt ceux qui résultent des nécessités sociales et de l'intérêt bien ou mal entendu. L'instinct, l'orgueil, la coutume, la crainte, le calcul, voilà les sources de ces devoirs, voilà les dieux du cœur mondain, idolâtre. Et néanmoins on veut faire passer pour chrétiennes des vertus dont le mobile est hors du christianisme, on veut que Jésus- Christ tienne compte d'une morale dans laquelle il n'entre pour rien.
Quant aux obligations strictement révélées, quel cas en fait-on ? Jamais les païens ne traitèrent aussi insolemment les préceptes de leurs idoles que les masses de la chrétienté ne traitent les pré-
ceptes de Jésus-Christ; on ne les néglige pas seulement, on les foule aux pieds, on ne veut pas même essayer de les mettre en pratique, on les repousse comme des exagérations, et si, pressé par quelque fidèle vraiment fidèle, de devenir logique en devenant dévoué, conséquent en devenant obéissant, l'on refuse de le faire, les excuses même que Ton donne indiquent clairement que le cœur est resté incrédule, athée, et qu'on n'a pas pris le christianisme au sérieux; aucune des raisons qu'on fait valoir n'appartient au domaine de là foi, et en les présentant comme valables, l'âme s'avoue sous l'empire du monde , sous l'empire de l'idolâtrie, elle s'avoue soumise à la terre et rebelle à Dieu.
Pressezquelquepeu sur uneobligation rigoureusement chrétienne, mais qui n'est obligatoire qu'à •ce titre, un de ces chrétiens de naissance, et vous verrez comment notre idolâtre prendra la chose. Supposons, pour préciser, le devoir de propager l'Évangile. Essayez de le gourmander sur sa négligence à l'accomplir, par le témoignage de ses.
lèvres, par le secours de ses prières, par le moyen de son or. Il est évident que cela lui est ordonné, et ordonné aussi clairement que Test le reste; c'est son devoir de donner pour l'Evangile, de parler pour l'Evangile et de prier pour l'Evangile, comme c'est son devoir déparier selon la vérité, d'agir avec probité, de vivre dans la pureté. Oui, sans doute, tous ces commandements viennent du même Dieu , constituent le même devoir et se trouvent dans le même code; mais les uns ont la sanction du monde, ce faux dieu du mondain , et contre ces loislà il ne s'insurge pas ; les autres n'ont que la sanction du vrai Dieu, le monde ne les exige pas, parce qu'il croit n'en avoir pas besoin; aussi, à leur sujet, que de chicanes, que de prétextes frivoles, que d'excuses, si même ou daigne s'excuser! Car on n'y met pas toujours tant de formes, on refuse tout net, on s'étonne même de l'audace étrange, et c'est à ceux qui plaident pour les purs intérêts de l'Evangile à nous dire quel air de surprise, quelle contenance irritée, quelles réponses hautaines viennent indiquer à l'avocat éconduit ce
qu'on pense de la cause, et enfin dans quel froid dédain la cause et l'avocat sont enveloppés ensemble*
Y a-t-il conflit entre Tordre de Jésus-Christ et les insatiables exigences du monde ? C'est à Jésus- Christ qu'on désobéira. Et si vous êtes lents à reconnaître le mépris qui perce dans une telle conduite, considérez à quels antagonistes il doit céder le pas ! C'est quelquefois une stupide étiquette, une injustifiable coutume, une mode ridicule; c'est souvent une vanité qu'en rougirait de nommer, un misérable respect humain, utl plaisir futile, une affaire insignifiante, un imperceptible gain. honte! ô idolâtrie ! voilà tes rivaux, Fils de l'Homme ! Dieu crucifié, voilà tes vainqueurs!
Comment expliquer ce mépris î Par le scepticisme ou l'incrédulité? C'est qu'au fond l'on. ne croit pas ; si Ton croit, l'on croit en masse à je ne sais quel vague christianisme dont en détail on rejette chaque partie, ou du moins chaque partie gênante; on choisit, on prend ce qui convient, ee qui est plus sympathique; on en exalte
l'importance, et Ton repousse tout le reste. On est tout à fait sceptique, peut-être athée, païen, et Ton veut être chrétien en sus. On ne sait pas, on ne sent pas que pour être chrétien, il faut n'être que cela.
Du reste, sans attendre de ce cœur naturel la foi vivante, n'en attendez pas non plus l'incrédulité suivie. Survienne un péril, un accident grave, une maladie dangereuse, un mal irrémédiable, et vous verrez que l'incrédulité, à l'heure des grandes crises, est aussi peu solide que ta foi était peu conséquente. L'incrédule deviendra crédule; il est à la merci de toutes les vicissitudes : il n'y a en lui ni unité, ni continuité, parce qu'il n'y a en lui ni vérité, ni vie. Il n'appartient qu'à l'Esprit régénérateur de faire cesser ces contradictions d'un cœur idolâtre, et dont toutes les causes de foi ou d'incrédulité suivent les exigences de l'égoïsme, croyant aujourd'hui, parce que la mort est proche; cessant de croire si elle s'éloigne; s'adonnant au péché, parce ses délices sont prochaines ; répugnant à la sainteté, parce qu'il n'en
comprend pas la nécessité et n'en ressent pas les douceurs ; mais toujours inconséquent, toujours changeant, et offrant aux regards de Celui qui connaît toutes choses le mélange d'un scepticisme et d'une superstition également éloignés de cette piété qu'il veut professer et de cette raison dont il est si fier.
C'est l'existence de cette foi enfantée par la peur, et de cette incrédulité née des passions, qui justifie le parallèle que nous ayons établi entre le mondain et le païen. Nous ne voyons pas de dédain moins marqué, de vénération moins fanatique dans ce formalisme de la chrétienté que dans l'idolâtrie du paganisme. Chez nous aussi une scandaleuse omission des devoirs se trouve à côté des cérémonies du culte ; les cœurs sont durs comme la pierre, et ils répètent des formules de prières ; ils fuient la communion de Dieu, et ils lui disent : Notre Père! ils savourent l'iniquité, et ils chantent de saints cantiques ; toute leur vie se passe à chercher les glands de la sensualité, et quatre fois par an ils prétendent recevoir à la
Table-Sainte le pain qui est descendu du ciel ! Quelle outrageuse vénération et quel insouciant matérialisme tout à la fois ! quel mépris de Dieu!, quel grossier paganisme du cœur!
Ainsi donc, indifférence habituelle et culte extérieur, oubli de Dieu pendant la prospérité et retour à Dieu aux moments d'adversité, insubordination de la pensée et du cœur contre les lois spirituelles du royaume divin, cachée sous quelques actes de soumission apparente et extérieure. Au fond de tout cela, et surtout et toujours, règne de la passion, domination des sens, empire absolu de l'égoïsme ; voilà bien l'état réel du cœur déchu, et voilà bien les caractères de l'idolâtrie.
Ne nous en étonnons pas : il faut un Dieu à
l'homme ; il lui en faut un à tout prix, bon ou
mauvais, mais réel. C'est l'aveu complet, quoique
forcé, de notre dépendance. L'homme ne se suffit
pas à lui-même ; il faut qu'il place en dehors de
lui la réponse à ses besoins ; il faut qu'il rattache
sa petitesse à la grandeur infinie. Non, l'homme
230 CHAPITRE ftEPflÀME.
ne se suffit pas à lui-même, et voilà pourquoi il divinise chaque objet de la création.
Hélas! dans l'absence d'une réalité, il adorera un idéal ! Si la terre telle que nous la voyous ne suffit plus à ses désirs, il se créera une autre terre. Si encore c'était la « nouvelle terre où la justice habite » ; mais non, la pensée de l'idolâtre ne peut s'élever à l'adoration du Dieu qui est pur Esprit. C'est par des progrès scientifiques, des renouvellements sociaux souvent illusoires, toujours insuffisants, qu'il tend au bonheur, qu'il travaille peut-être avec ardeur et dévouement à le réaliser, faisant du bonheur de tous la condition et le moyen de son propre bonheur. Comme si son impuissance à trouver la félicité pour luimême n'était pas la plus forte preuve qu'il n'en possède pas non plus le secret pour autrui !
Comme si ses semblables n'avaient pas le droit de lui dire : « Soyez heureux d'abord vous-même avant de nous convier au bonheur! » Comme si les éléments essentiels de la félicilé n'étaient pas les mêmes pour tous ! Généreux insensé qui, dans
LÀ CROIX Ofl LES IDOLES. 231
les sables brûlants d'un désert sans eau, dit à ses compagnons mourants comme lui : « Soyez désaltérés, et je n'aurai plus soif ! » et auquel ses compagnons répondent : « Montre-nous une source, et nous nous y désaltérerons ensemble ! »
C'est un idéal, biais un idéal trompeur que ce bien-être universel purement terrestre; et la preuve, la double preuve, c'est que ceux qui possèdent actuellement, mais sans Dieu, tous les biens que l'utopie la plus avancée puisse permettre à ses adeptes, les trouve bien insuffisants et en rêvent d'autres encore ; tandis que ceux qui, dans des rangs inférieurs, ont été privés des biens de la terre et des trésors de la science, mais comblés des lumières de la foi, des forces de l'espérance et des richesses de l'amour, trouvent loin du faux idéal, et dans la possession du salut réel, ce bonheur auquel ils n'appellent les autres que parce qu'ils en ont d'abord goûté eux-mêmes l'excellence et la solidité.
Régénération des sociétés, fraternité humaine, amélioration des classes souffrantes, émancipa-
tion et progrès, ce sont des paroles magnifiques, et même des idées magnifiques ; mais leur magnificence ne saurait voiler leur insuffisance. Les réformateurs sociaux tiennent rarement tout ce qu'ils promettent ; mais dussent-ils, cette fois, se distinguer de leurs devanciers par l'accomplissement rigoureux de tout leur programme, qu'il aurait encore d'effrayantes lacunes; les insatiables désirs de l'esprit à satisfaire ou à étouffer, les passions du cœur à dompter, les maladies du corps à guérir, la souffrance, enfin, à vaincre sous toutes ses formes; non pas seulement l'ignorance et la misère des pauvres, mais la douloureuse existence de l'être chétif, laid ou difforme; la douloureuse existence des cœurs aimants, mais froissés et dédaignés ; la douloureuse existence du génie méconnu parla médiocrité, ou opprimé par l'envie ; tout ce qui vient de l'homme et non des institutions, du dedans et non du dehors, de l'âme et non du milieu où elle vit.
Et si, par impossible, le progrès, sans la religion, parvenait à remédier à ces irrémédiables
maux, resterait encore le plus grand adversaire de l'idolâtre, le spectre qui hante, menaçant et terrible, le chevet du mondain agonisant, et qui n'est plus pour le fidèle qu'un messager de paix et de gloire : le départ, avec toutes ses riantes perspectives, pour l'enfant de Dieu; la mort, avec ses sombres mystères et son inconnu redoutable à l'impie; la mort, que de faciles théories tiennent en dehors de leurs calculs; la mort, qui pourtant réclame ce qui lui est dû ; la -mort, dont l'implacable évidence, relevant du monde visible, refuse de se laisser ranger au nombre des vieilles superstitions léguées, par ce qui est appelé si dédaigneusement la religion du passé, aux hommes qui ont mission d'en débarrasser l'avenir ; la mort, la grande joie du chrétien, la grande terreur de l'idolâtre. Oui, il faut mourir, il faut tout quitter; le progrès n'y peut rien; la fraternité la plus sincère n'y peut rien; le philosophisme, devant la fosse qui se creuse, se tient immobile, les lèvres closes ; il ne dit rien, il ne sait rien , il ne peut rien.
234 CHÀflTlB SEPTIÈME.
A la tombe commence la punition de l'idolâtre. Dans la tombe, il doit laisser ses faux dieux. De l'autre côté de la tombe, il va rencontrer le vrai Dieu. Sur la ruine de toutes les illusions, la grande réalité de la mort persiste; sur les débris de tous les autels dressés aux faux dieux, se tient, vivant et éternel, le Dieu de l'Évangile, le Dieu qui a créé le monde et les hommes, le Dieu qui a fait ce dont nous faisons des dieux.
Heureux qui, échappant aux séductions, aux hontes et aux périls de l'idolâtrie, embrasse les forces, les beautés et les sécurités de la croix! Heureux qui laisse la mystérieuse attraction du ciel s'emparer chaque jour plus complètement de son cœur! Heureux qui, plaçant l'ouvrier audessus de son œuvre, sait opposer à l'amour injuste et déréglé du monde l'amour raisonnable et saint de Celui qui a créé le monde, et, pour posséder les vrais biens, se donne d'abord au bien suprême! Heureuse l'âme qui, hier, ténébreuse et glacée, s'ouvre aujourd'hui à la lumière et à la chaleur de l'Évangile ! C'est cet Évangile de la
croix qui gagne la conscience et le cœur; c'est par cette croix qu'on triomphe de tout mal, c'est à la croix que cesse l'idolâtrie; c'est là qu'on peut aimer sans excès possible. Là ce n'est pas trop de tout notre cœur, de toute notre force, de toute notre pensée, pour nous consacrer au service de Celui qui nous racheta par son sang précieux ; là nous n'entendrons plus cette voix intérieure qui crie : Garde-toi des idoles! des faux dieux, des faux biens, du faux amour! Mais en nous, comme autour de nous, tout nous criera : Garde-toi de l'indifférence, de la tiédeur; aime, aime sans cesse, aime sans mesure, car c'est ainsi que tu as été, que tu es encore aimé !
La croix est la mort de l'idolâtrie; la croix est la vie de l'amour ; la' croix est l'aimant du ciel.
Nous sommes pleins d'anxiété au sujet du grand mouvement qui agite la pensée contemporaine, pleins de sympathie pour les esprits sincèrement émus des douleurs du présent et des périls de l'avenir.
Toute la philosophie de l'époque dérive au panthéisme; mais elle ne peut s'y arrêter. Le panthéisme est un pont aux deux extrémités duquel se trouvent le matérialisme et le spiritualisme. Dans quelle direction les écoles modernes vont-elles se mouvoir! A nos yeux, la question est là. Si les masses sont entraînées
à un matérialisme poétisé et démocratisé, tout est perdu ; si, au contraire, elles sont ramenées à un spiritualisme, même défectueux, on peut espérer encore. Il n'y a plus de spiritualisme sérieux que celui de l'Évangile. L'excès du mal ramènera le remède. Ce remède n'est ni dans la restauration du prêtre, ni dans l'abandon de l'Évangile : entre ces deux extrêmes, une religion humaine ou point de religion, il est un milieu solide, une religion divine, le pur Évangile.
La superstition agonise des blessures qu'elle s'est faites de sa propre main ; l'incrédulité trébuche sur les ruines qu'a amoncelées son orgueil; il faut que toutes deux meureifl, et que la croix triomphe.
Tout ce que peut opposer aux conquêtes de l'Évangile la liberté, faut-il dire, ou la perversité humaine, ce sont des retards, des ajournements, parfaitement conciliâmes avec la volonté de Dieu, mais parfaitement incapables de changer le résultat définitif, le triomphe de la croix.
Quelles que soient, du reste, les spéculations philosophiques ou les espérances chrétiennes, quant à l'avenir du christianisme sur cette terre, ce qui n'est pas l'objet d'une conjecture, mais bien d'une certitude, c'est l'éternel honneur décerné à Celui qui est devenu « l'auteur et le consommateur 1 » du salut ; à ce Jésus qui c a été mort, mais qui est vivant aux siècles des siècles 2 ; » à ce Crucifié devant lequel se prosternent les saints,- en disant : t Tu nous a rachetés, 6 Dieu, par ton sang de toute tribu, langue et nation , et tu nous a faits rois et sacrificateurs à notre Dieu 3 . »
Voilà le triomphe incontestable , le triomphe complet de la croix.
Aux yeux de la chair, il peut paraître différé ; viennent alors t des moqueurs se conduisant selon leurs propres convictions , et disant : * Où
1 Héb., xii, 2.
1 Apoc., i, 18.
8 Apoc., v, 9,10.
est la promesse de son avènement, toutes choses demeurant comme elles ont été dès le commencement de la création » Insensés, qui ignorent c qu'un jour est devant le Seigneur comme mille ans, et mille ans comme un jour ; car le Seigneur ne retarde point l'exécution de sa promesse, mais il est patient envers nous, ne voulant point qu'aucun périsse 2 . » Aux yeux de la chair, ce triomphe peut paraître partiel, dérisoire môme, t Y a-t-il quelqu'un des chefs ou des pharisiens qui ait cru en lui s ? » Mais par la foi, il est dît du Fils : cTous lès anges de Dieu l'adorent. Son trône demeure aux siècles des siècles, et le sceptre de son royaume est un sceptre d'équité 4 . »
Mais de plus , il y a même sur cette terre un triomphe évident pour la cro&«
De l'homme nous avons , en mus élevant ,
* II PlER., X, 35.
' II PlER.,111, 8, 9.
» Jean, vu, 49.
♦ héb., i, e, s.
cherché à embrasser tout l'univers ; redescendons maintenant de l'univers à l'homme. L'âme humaine est aussi un monde bouleversé par le désordre des affections , par la révolte de la volonté; et pour l'harmonie d'un seul cœur, il faut la même puissance que pour l'harmonie de l'univers.
En effet , la régénération individuelle , non moins que le rétablissement de l'ordre final, est le fruit direct de la Rédemption. Seulement, comme le sujet est ici immédiat, le devoir est prochain ; et, chose admirable, l'évidence est en rapport avec le devoir. Elle relève du monde sensible; elle est indépendante des harmonies supérieures; elle se laisse entrevoir à la seule lumière de la raison , constater par la seule preuve expérimentale, par l'observation des faits de conscience. La foi, qui suit l'évidence* peut la fortifier ; mais une conviction sérieuse peut précéder cette foi, ou, pour mieux dire, un degré d'évidence engendre un degré de foi ; et par une réaction logique et salutaire, à son tour un degré
de foi découvre un nouveau degré d'évidence : c'est sur celle à qui elle donna le jour, c'est sur la fille que s'appuie la mère. « Celui qui agit suivant la vérité vient à la lumière \ » Cause victorieuse, en effet, que celle qui peut dire à la sincérité : Viens, vois et crois !
Ainsi, nous avons en nous-mêmes la pierre de touche de la vérité. Christ est le soleil du monde moral, tous les rayons de lumière doivent converger vers lui. Or, chacun de nous est lui-même un rayon de cette lumière ; nous occupons une place dans la. vérité, nous faisons partie de la vérité ; avec nos penchants et nos répugnances, nos pensées et nos actions, quels que nous soyons, il faut que nous obtenions une classification dans la grande famille du vrai; on ne peut pas plus former la complète vérité sans nous qu'on ne pourrait sans nous compléter l'univers. De sorte que si Jésus est la vérité, puisque nous sommes quelque chose de la vérité, il doit y avoir entre
1 Jean, m, 21.
nous et lui des relations indestructibles. Notre vérité doit être parente de celle de Jésus ; elles doivent mutuellement se connaître , tellement qu'à la première occasion que nous leur donnerons de se rencontrer , elles s'aborderont en se tendant la main.
Il ne nous sera pas imputé à péché le juste et noble désir de connaître la place que nous assigne la vérité. Voici un édifice qui se construit, diton, avec la vérité sur Dieu et sur l'homme; eh bien ! nous devons être la moitié de cet édifice ; approchons-nous, examinons si nous allons avec l'autre moitié et si elle va avec nous.
Je m'adresse à des hommes, à mes semblables ; c'est pourquoi je connais ce qui est en eux si je connais ce qui est en moi ; le fleuve des affections, des désirs et des besoins qui coule en eux, peut n'être pas en tout point pareil à celui qui coule en moi ; il peut être plus ou moins large ou profond, se subdiviser en plus ou moins de bras, gronder plus ou moins fort, mais ce sont les
mêmes eaux, c'est la même source, c'est la même
pente. Ce qui est en eux est en moi, ou plutôt ces sentiments ne sont ni les leurs ni les miens spécialement, ce sont ceux de l'humanité. Peu importent quelques exceptions, s'il y en a ; ce n'est pas par les monstres qu'on juge de l'espèce* Les rapports admirables de la doctrine chrétienne et de la vie chrétienne avec les besoins de l'homme, ou, en d'autres termes, les expériences du régénéré sont donc les preuves les plus belles et les plus concluantes du pouvoir divin de TÉvangile.
Que le cœur s'ouvre à l'action bienfaisante de la bonne nouvelle, que le salut soit réalisé, que la foi au Sauveur cicatrise la plaie de l'âme, alors, et seulement alors, l'intelligence saisit pleinement la vérité du christianisme. Et tandis que les douteurs superbes et les incrédules de bas étage s'émerveillent à l'envi de la simplicité du croyant, celui-ci répète avec l'aveugle-né auquel Christ venait de rendre la vue : « Je sais bien une chose, c'est que j'éta» aveugle, et maintenant je vois. »
En insistant sur les richesses intimes et toutes personnelles de la vérité chrétienne dans chaque cœur docile etquiyeut « connaître de la doctrine, si elle est de Dieu » gardons-nous d'en faire dépendre d'une manière absolue la gloire de Jésus-Christ, et, pour raviver notre foi, rassasions les regards de notre âme des visions apportées à la terre par le livre du ciel, l'Évangile de le croix.
Si if assillon, débarrassé des entraves de communion qui enchaînaient son génie, eût pu contempler les harmonies de la croix avec la foi du chrétien et la liberté du penseur , il nous eût sans doute laissé , pour pendant à son immortel discours sur le petit nombre des élus, quelque discours non moins beau et plus complet sur les innombrables multitudes d'êtres créés qui, entourant « le trône de l'Agneau, » peupleront l'empire à jamais paisible et florissant de Dieu et de son Christ. Le point de vue supérieur auquel
1 Jean, vu, 17.
se trouve placé le disciple de la seule Parole concilie, en effet, sans faire la moindre violence aux textes, cette déclaration : « Le chemin est étroit qui mène à la vie, et il y en a peu qui le suivent, » avec cette autre : Il faut t qu'au nom de Jésus tout genou se ploie, tant de ceux qui sont aux cieux que de ceux qui sont sur la terre et audessous de la terre *. » C'est que Tune décrit un seul monde et une seule famille, notre monde et la famille d'Adam, tandis que l'autre décrit toutes les familles de tous les mondes; l'une traite de l'état passager d'une province révoltée , l'autre traite de tout l'empire heureux et raffermi.
A moins de se placer à cette hauteur, il parait difficile de parler d'une manière absolue du triomphe de la croix. Il reste dans la conscience la plus soumise un malaise qui persiste devant Tidée que la part de l'ennemi vaincu est plus grande que celle du céleste vainqueur ; et l'on se sent saisi de la tristesse qu'on éprouverait en par-
1 Phil., u, 10.
courant un État dont la prison serait plus vaste que tout le reste de son territoire.
Mais la fécondité de l'énergie créatrice et les ramifications de l'amour rédempteur présentent à nos regards un spectacle si glorieux pour le Créateur et si excellent pour la créature , que devant cette harmonie finale l'accident passager de la chute disparaîtrait, s'il ne devait servir à éterniser le souvenir et les fruits de la rédemption. La vue des compensations magnifiques de r éternité nous élève au-dessus des agitations des temps, nous soustrait à la tyrannie des détails pour nous faire réaliser les gloires de l'ensemble. L'âme transportée, absorbée dans cette contemplation ravissante, n'accorde plus qu'un intérêt saintement amoindri aux scènes de la terre. En un sens, il lui importe énormément que l'Évangile étende ici-bas ses conquêtes , mais en ua autre sens, et dût la rébellion des enfants de ce siècle, en « résistant au Saint-Esprit \ » rendre
1 Act., vu, 5t.
les desseins de Dieu inutiles à leur égard S » il restera toujours assez de sujets fidèles au Roi des cieux, assez de légions d'anges pour accomplir ses volontés; l'œuvre a pu commencer sur la terre , mais elle continué dans le ciel ; une autre économie nous en dévoilera la suite; dans des sphères supérieures, les c gras pâturages » préparés c le long des eaux tranquilles 2 » par Celui qui s'est fait le pasteur des âmes, offriront leurs délices éternelles à d'autres troupeaux que ceux des générations humaines, à des brebis qui, suivant une parole inspirée, t ne sont pas de cette bergerie 3 . » D peut dépendre de la perversité de quelques hommes de se priver de la gloire de Dieu, mais non de priver Dieu de sa gloire. S'ils ne veulent pas suivre le char triomphal du Sauveur, il marchera sans eux ; s'ils veulent l'arrêter, il les écrasera; mais, privé de leurs voix, le con-
1 Loc, vh, 90.
• Ps., xxm, 2.
» Jean, x, 16.
LÀ CRÔÎX TRIOMPHANTE. 254
cert universel ne sera pas néanmoins interrompu ; ou plutôt la note même de leurs gémissements, en glorifiant la justice \ accroîtra l'harmonie !
La véritable gloire de la croix est d'ouvrir une carrière immortelle de félicité, de grandeur et d'activité à toutes ces nobles et divines facultés de l'âme perverties et paralysées par le péché. L'image de Dieu fut effacée en Éden par le premier Àdam ; le second Adam forme de nouveau cette image dans les cœurs soumis à sa grâce. La chute avait mis fin violemment à toutes les espérances de l'humanité ; la rédemption les resti-. tue et les augmente; l'homme condamné, passif, n'avait plus qu'à gémir, endurer et souffrir; l'homme racheté, t ouvrier avec le Seigneur*, » pourra encore aimer, jouir et agir. Le plein exercice de ses facultés lui est réservé pour le jour où il entrera en possession de tout son héritage^
1 Apoc., xiv, H, xix, 3, 1 ICob,, m, 9,
c de nouveaux deux et une nouvelle terre 1 . » Tâchons de rejeter de vagues et mystiques idées du ciel , qui deviendraient fausses à force d'être incomplètes. Les élus trouveront sans doute « à la droite de l'Éternel des rassasiements de joie pour jamais 2 , > et c'est par la main du Sauveur qu'ils seront introduits dans cette angélique béatitude que la leur augmentera encore. Mais c'est aussi la gloire de Jésus de continuer , comme chef du royaume éternel , le développement des destinées dont sa croix contenait le germe, c L'empire a été posé sur son épaule 3 . »
Le service terrestre du Rédempteur n'est que l'apprentissage du service céleste. Le repos n'est pas l'indolence , l'adoration n'est pas la paresse, et le bras peut être occupé tandis que les lèvres chantent. Otez au travail sa fatigue en lui laissant son utilité ; ôtez à l'étude ses difficultés en lui
1 Pieu., m, 43.
a Ps. xvi, II.