‹ Les "Harmonies" de LamartineChapitre 3 sur 6 · I- > iilemplulion el à TniJuralion · texte numérisé non relu

I- > iilemplulion el à TniJuralion

U'j l'K.u. «. i.ui i'-ui. Lui parl'»ui; toujours Luil ^li) •

I.;i beauté, le charuii' hieulaisanl de la Nalure en elle-m/'m« el l;i ^^andeur de Dieu révélée par son o'uvre, eesl-ù-dire dans la Nature : tels sont doue les deux priucipaux snjels qui servent de grands Ihèines généraux au lyrisme de Lamartine dans les //arvmnirs. Hornant donc notre travail ;\ l'etudi' de ces di'ux grands thèmes lyriques, nous allons essayer d'en examiner ou pli.t<it d'en caractériser l'interprélalion, telle que l'a comprise le poêle.

Sainte-Beuve, dans l'article déjà signalé plus haut {'.\), rappelle fort jusiemi ni qu'au xviii* siècle, Hullon avait celéhré, dans une prose colorée et pleine d'heureux ellels de restmance, les /Immonirs de lu yattire, et que, tout jeune homme, Lanjarline avait beaucoup lu Butroo. « Le génie pittoresque du prosateur, dit Sainte-Beuve, a passé tout entier » dans le style de Lamartine; et « quand on nomme les /Jannonie.t, c'est uniquement de celles du poète » que l'on veut parler. A quoi nous n'ajouterons qu'un mot: Les harmonies que chante Lamartine sont celles qui relient l'àme humaine, d'une part à la Nature, de l'autre à l'iuilni.

Le plus souvent, ce sont eu effet les grandes choses de la Nalure qui invitent notre poète à se recueillir, à méditer, à rythmer ses chants intérieurs. Mais la Nature n'a pas seulement pour lui ce rôle, pour ainsi dire occasionnel, de lui suggérer des Ihèmes lyriques. Il y a entre la Nature el le poète des liens plus étroits et plus intimes. Il est en pleine sympathie avec elle. Ce que nous disons ici de Lamartine pourrait tout auî^si bien s'appliquer à Rousseau, a Chateaubriand et a la plupart des poètes romantiques; le poète romantique ouvre son àme toul entière à la Nature; il lui confie ses joies et ses peines; enfin, il épanche en elle toutes les émotions, heureuses ou douloureuse;?, dont son cœur déborde. El pour ne parler que de Lamartine, esl-il besoin

(1) Est-il besoin, d'ailleurs, de rappelerqu'en thèse générale, ce fameux arguaient dit « des causes Boales -> n'est qu un « lieu commun • dénué d'intérêt au point de vue rationnel, et n'a qu'une valeur littéraire el poétique en donnant lieu, chez les maîtres de l'art, à des développements et à des etTets de style qui parlent au sentiment et à l'imagination ?

(2; L'Idée de Dieu [Harmonies, liv. Il, mi).

(3i Portraits contemporains, tome !, p. 283-2S4.

— iode rappeler, à litre de témoignage, ces admirables pièces lyriques que tout le monde connaît, et dont quelques-unes sont associées à d'inoubliables mélodies écrites par les maîtres de la musique : c'est, dans les a Premières Méditations », l'Isolement, le Soir, le ]'allon, le Lac, Souvenir, rAutomne ; c'est, dans les « Secondes Méditations », hchia^ les Préludes, Adieux à lamer; c'est encore, dans les « Harmonies », Souvenirs d'enfance, Milly, le Premier Regret et certain passage de Novissima Verba :

Un jour, c'était aux bords où les mers du Midi Arrosent l'aloès...

Toutes ces poésies ont comme caractère commun que l'auteur n'y chante pas la Nature pour elle-même, pour ses beautés ou ses aspects charmeurs, mais qu'il fait d'elle la confidente élue de ses amoursetde ses désillusions, deses chagrins, de ses regrets, de ses souvenirs d'enfant ou de jeune homme, indissolublement liés à tel ou tel lieu, monlagne de Milly, vallon du Grand Lemps (1), lac du Bourget, golfe de Naples, etc. Partout il porte en lui-même une chère image, celle de Graziella, celle d'Elvire, celle de l'épouse, celle de sa mère, celle de la maison familiale ; autour de telle ou telle de ces douces images, chaque fois qu'il l'évoque, viennent se grouper tant d'émotions qu'il ne peut contenir le flot qui bouillonne en son coeur et qu'il éprouve le besoin d'en épancher les ondes au dehors. Et quelle meilleure, quelle plus sûre et plus discrète confidente que la Nature ! une voix intérieure le lui dit :

Mais la Nature est là qui t'invife et qui t'aime ; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours (2).

Ainsi Lamartine n'est jamais, à proprement parler, seul dans la Nature ; quand il est en contact avec elle, il n'y a plus réellement pour lui de « solitude morale ». Pour lui, la Nature est vraiment vivante ; elle est un grand Être animé, où vit « une âme » (3) (pour appeler ainsi celte je ne sais quelle mystérieuse

(1) Le Grand Lemps, domaine d'Aymon de Virieu, l'ami de Lamartine.

(2) c( Premières Méditations » : le Vallon.

(3) Lamartine a même concrétisé cette conception poétique en imaginant VAnge de la Terre, qui préside à la vie végétative de notre planète :

C'était ce grand esprit, cette âme universelle, Qui vivait, qui sentait, qui végétait pour elle ; Être presque divin dont elle était le corps. {Hymne de l'Ange de la Terre, « Harmonies », IV, x, vers 33-3.^).

force vitale qui préside à la vie uuiirersclle) e( ou vinrent mille voix i|ui parlent au poi'le et (|ui lui r<^pon«leiit. La Kontaiiu.' Iivut senti depuis longtemps, lui, le f;raod poêle, le seul vrai po» U;, (levrais-je dire, de toute notre littérature classique, entre Uudsard et Vndri' Cln^ni«»r. Mien avant Lamartine, il écoutait et tentait du traduire « en lauj^ue dfs dieux », en poésie.

Tout ce que disent sous les cieux Tant li'i^tres empruntant la voix de la Nature .... C&rtuul parle dans l'univers.

Il n'est rien qui n'ait !>un laof^'age (1).

« Ml a ilit souvent : un paysage n'est qu'un état d'àme ; ce n'est (|ui' la rt-préseiilalion dune certaine disposition intérieure (}ue 1 homme projette sur les choses, et dont il les revêt et colore. Cela est vrai, sans pourtant l'être absolument. Car ce qui e*i ▼rai aussi, c'est que les choses, les paysages, les objets extérieurs qui frappent nos regards ont tel ou tel aspect, telle ou telle physionomie, oii nous nous plaisons à discerner une expression plus ou moins signidcative et comme la manifestation d'une disposition morale qui nous semble sympathique, ou indifférente, ou hostile. Et n'est-ce pas pour celte raison secrète, souvent inexprimée, parfois même inconsciente, qu'on choisit de préférence tel oulel lieu pour se recueillir, pour méditer, c'est-à-dire pour associer la nature n ses joies et à ses tristesses, surtout à ses tristesses ? car l'homme est ainsi fait qu'il a besoin de sympathie, mais que c'est surtout dans l'épreuve et dans les peines morales qu'une vive et chaleureuse sympathie Lii est nécessaire.

Cette sympathie, Lamartine la demande donc à la Nature, et il l'y trouve. La Nature n'est pas pour lui l'être malfaisant qu'elle apparaissait à Vigny : « Un me dit une mère, et je suis une tombe », dit elle au poète de la Maison du liergev : et celui-ci réplique : « Partout la Nature slupide nous insulte i"!). » Lamartine, au contraire (il faut y insister], voil dans la Nature une véritable amie, une conlidente sympathiqueetsùre, bonne, apaisante, une consolatrice. Dans la solitude, il sent l\ime de la nature ; et ici nous n'entendons plus seulement une àme vivante et vivifiante, mais une ûme affective, aimante, amie de sou àme, à lui : « Mais la Nature est là, qui l'invite et qui i'aiuw.. . »

(1) Fables. Livre XI. Epilogue.

(2) Journal d'un Poète, p. i»8 fragments de 1835).

D'ailleurs ce n'est pas seulement à l'ensemble d'un paysage connu que s'attache la sympathie du poète, c'est à tous les coins préférés, à tous les objets familiers groupés dans un lieu aimé, comme, par exemple, à Milly, sur la terre natale, autour de l'humble maison de famille. « De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de chaque repli du sol,... » jaillissent en son cœur, quand il revient à Milly, « une mémoire, un bonheur, un regret, une figure... » (1). S'il regarde autour de lui, il voit au loin « les bois bordés de chaumières connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang » ; plus près de lui, c'est la chère maison « au toit rustique et sombre », c'est « le balcon, le jardin, le verger, la fumée sur le toit », et il reçoit « de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix..,, une vision dans les yeux, un coup au cœur » (2). S'il pénètre à l'intérieur de la maison, avec quelle émotion il reconnaît les murs ! mais les murs mêmes « semblent le reconnaître et l'appeler » ; c'est que « il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille secrètes intimités » ; et quand ils se revoient après une longue absence, il s'établit entre eux « une conversation qui semble véritablement animée et réciproque » (3).

Tout m'y parle une langue aux intimes accents (4).

Quelle joie, quelle douce émotion éprouve le poète à revoir cette terre qui l'a vu naître, ce pays où il a vécu ses années d'enfance et d'adolescence, ces lieux et objets familiers où il a laissé le meilleur de lui-même I Et comme la sympathie attire la sympathie, ces lieux et objets familiers sont pour lui autant d'amis doués d'une âme capable de comprendre son âme et de répondre à ses émotions :

Tout s'y souvient de moi, tout m'y connaît, tout m'aime (5).

Oui, certes, dirons-nous peut-être ; les rochers, les bruyères, les champs, les vignes, les tilleuls du jardin, le lierre qui enveloppe la porte d'entrée, sont des êtres vivants et qui parlent à notre âme. Mais que dire de ces choses inanimées, toits de chaume, socs de charrue, marches de pierre, bancs rustiques, etc. ? — Rien

(1) Lettre à M. d'Esgrigny (4 novembre 1849), qui figure en tête de la dernière édition des Harmonies (Hachette, 1907), p. xxvii.

(2) Ibid., p. xvi-xvii.

(3) Ibid., p. XIV.

(4) Milly ou la Terre natale {Harmonies, livre III, ii).

(5) Ibid.

n'est inanimé, répond lo puèle, toule chuse a vie ; les choMs, les objfls que l'on croit et dite inanimés » ont réellement «une hme •

Qoi s'attache à notre Ame et la force d'timor (1).

Est-ce le poî-le qui priHo ^ou Ame aux choses ? est-ce les choses qui communiquent au poète leur Ame ?... (Juoi qu'il en soit, nous sommes tout disposés à croire à cette « hme des ilioses '> et ù leur sympathie pour nous. N'est-ce donc qu'une illusion de notre ;\me, à nous-mêmes ?... Huelle que soit rint»*rprélalion qu'on prétende donner de ce fait, il est certain qu'il y a entre l'étal de notre âme et l'aspect des choses extérieures des « liens invisibles • (2), de secrètes correspondances, d'intimes et mystérieuses allinilés ; il y a, dirai-je, harmonie et rrciprucitr (!>• syininithif entre l'Ame humaine et les choses auxquelles l'homme s'attache. C'est là le thème que Lamartine traite avec tant d'ampleur dans l'admirable poème de .\Jillij, et dont l'écho résonne un peu partout à travers le recueil des Harmonies.

Tflle est donc, en somme. l'idée que Lamartine se fait de la Nature : il y voit une autre âme. une âme amie qu'il associe à ses émotions, à ses peines, â ses souvenirs, à ses préoccupations intimes ou philosophiques; il y sent une sympathie toujours vivante, toujours disposée à entrer en harmonie avec ses propres dispositions morales ; enfin il y trouve en puissance la pensée de riulini.

Nous pouvons dès lors nous représenter assez nettement le « travail lyrique » de Lamartine ; ce travail obéit à peu près a la formule que voici : « des impressions immédiates, des émotions et des penséesdu moment, qu'inspireau poêle la vision des choses extérieures, il s'élève à une méditation philosophique recueillie, religieuse même, dont l'expression naturelle est le lyrisme. »

El ceci nous amène a poser, une fois déplus, la périlleuse question : « Qu'est-ce que le lyrisme ?» et à tenter, nous aussi, d'y

(1) Milly uu la Terre nalalt.

(2) Cr. Aadré liellessort, étude sur M""* Selma Lagerl f. l'illustre rom&ncière suédoise (/<epue d«« Deux Monde», da 15 décembre \'i\i'è, page T'O;.

répondre par une définilion. — Le lyrisme, a-t-on dit, est l'expression d'émotions personnelles ; mais ce n'est pas assez dire, c'est trop restreindre le domaine du lyrisme, puisqu'alors on laisse de côté l'inspiration qui provient de pensées générales. — Autre définilion : Le lyrisme estl'expressionpersonnelle de thèmes généraux ; détinition incomplète encore ; c'est oublier, en etTet, que l'on peut s'élever au général, en partant d'émotions personnelles, — Nous sera-t-il permis de dire : « Le lyrisme est un élan de l'âme et de la pensée, qui, prenant occasion d'une émotion ou d'une méditation personnelle, s'élèvent peu à peu, comme par une marche graduée et avec le rythme progressif d»'un chant intérieur, à la vision et ù l'expression des plus hautes conceptions générales : sur la Nature, la vie des êtres, l'âme humaine, l'inlini, Dieu, etc. »

Ce rythme de la marche ascendante delà pensée poétique nous apparaît très distinctement dessiné dans V Hymne du Matin. C'est d'abord le spectacle de la nature entière qui s'éveille : les vagues de la mer, les forêts, les fleurs, les vents, les oiseaux, enfin l'àme même du poète. — Mais cette vision du réveil de la vie invite le poète à méditer : Pourquoi ce réveil joyeux ? Pourquoi cette joie dans mon âme? — Et cette puissante émotion d'allégresse, devenant de l'enthousiasme, l'exalte jusqu'à le faire sortir de lui-même ; et un élan de lyrisme emporte son inspiration en strophes ailées :

C'est que le Ciel s'entr'ouvre

Dans les sentiers de pourpre aux pas du jour ouverts. Les monts, les flots, les déserts

Ont pressenti la lumière

Chaque être s'écrie :

« C'est lui, c'est le jour !...

0 Dieu ! vois dans les airs !

et le chant lyrique en l'honneur du réveil de la vie dans la nature devient, peu à peu, un hymne à la gloire de Dieu.

Même rythme de la pensée et du chant intérieur dans la belle harmonie intitulée le Chêne. Un jour, « aux bains de Casciano, en Toscane, entre Pise et Florence », Lamartine aperçoit et admire un vieux chêne, plusieurs fois séculaire, « qui était déjà fameux par sa masse et par sa vétusté », aux environs de l'an 1300 (Com* mentaire du Chêne). Voilà le fait tout simple, très ordinaire, qui sert de point de départ au poème. Sur ce fait Lamartine médite ; par l'imagination il se retrace l'histoire de ce chêne, issu d'un gland qui aurait pu périr, mais qui, à travers combien de vicissi-

tud(>s, ;i rtliussi h Kcrmer : c lo priotemps l'arruse de hm tu'dv on-

Celt« pou«ni*rp eut fécondée

Kt la »i«» y circule rnlin.

La vie ' Ace acul mot tout ii<il. toute penaée S'inclinent confundiiit et n'osent pénétrer ! Au Heuil de l'Infini c'eut la borne placer

El comme « confondue », ellf aussi, a la seule pensée de l'iosondablt' myslôrt» qu'est la vie »*t la perpéluilé do la vie, l'ima^iiualion du pocle s'arrèle el « s'incline » ; mais hienl^M elle se redresse el prend son essor, el l'inspiralion lyrique se déroule en amples strophes de dix vers, toutes pt^n«^lrées d'un souille Lucrélien. Lamartine chante « ce géanl des collines », « ce colosse superbe »,

Et ces torrents d'Ame et de vie ; ..

Et celte sève rajeunie

(Jui remonte avec le soleil

Et cette force qui renferme

Dans un gland le pernie du germe

D'êtres sans nombres et sans lin.

Puis l'harmonie s'achève en un acte d'adoration envers le Seigneur plein de sagesse, de prévoyance el de bonté (1).

Ainsi nous apparaît, très netleinent déterminée, la uiarche de la pensée el de l'inspiration poétique dans les plus belles pi<ces lyriques des Hurmonies. Celle inspiration obéit à un rythme progressif qui comprend en somme trois moments : d'abord vision et contemplation alteulive des choses extérieures ; puis méditation recueillie el éinue;enlin elau lyrique abouUssaul à un hymne religieux. Tel est. dans son allure générale, le processus du « travail lyrique » chez Lamartine ; c'est ainsi que, de la simple vision directe des réalités ambiantes, son esprit s'élève aux plus hautes pensées générales, el que son lyrisme se dégage de plus en plus du subjectif, pour tendre, d'un sublime elTort de génie, à l'impersoonalité.

!l) Cf., dans les recueils antérieurs, le Vallon (i'remièrrv Mfilil<iHous et /es- Eloilex (Secondes Médttalious), ou la marche de la pensée poétique est manifestement semblable & celle que nous décrivons ici.

Insistons, en effet, sur ce point intéressant ; car ici viennent aboutir, se rencontrer et se fondre la conception poétique et la conception philosophique de Lamartine, Le travail lyrique consiste essentiellement, pourrions-nous dire, à transformer la vision directe des choses et l'impression qu'en garde l'imagination en une pensée poétique et philosophique, c'esl-à-dire où les données de l'inspiration première sont agrandies, amplifiées, mais surtout idéalisées, spiritualisées. Car c'est là proprement le caractère distinctif d'un génie comme celui de Lamartine ; son imagination est éminemment transformatrice ; son esprit, remaniant le thème poétique à traiter, s'en fait une conception tout idéaliste. Et il ne suffit pas de dire que le poète met dans les choses sa propre pensée intérieure ; mais, entrant en contact avec elles, il y trouve en germe cette pensée même qui va devenir pour lui un motif d'inspiration ; il dégage de tous les objets qui l'entourent cette « âme des choses », qui est en eux en puissance et qui est en sympathie avec son âme à lui. Car tout poète philosophe est, au fond, sinon panthéiste, du moins (ce terme répond mieux à ce que je veux dire) pan-psychiste : il sent la vie circuler partout autour de lui, la v4e avec la pensée et la volonté. « Tout parle dans l'Univers », disait La Fontaine ; l'auteur des Faii/es était, en effet, autre chose qu'un simple conteur d'historiettes amusantes ; c'était un poète profondément pénétré du sentiment de la vie universelle ; c'était un philosophe imbu des doctrines de Gassendi ; philosophe et poète, il retrouve quelquefois des accents dignes de Lucrèce, et il eût mérité d'être mieux apprécié de Lamartine, qui ne le comprit pas et le méconnut (1). C'est par ce sentiment intense de la vie profonde de l'univers que les deux poètes se rapprochent ; c'est par là qu'avant Hugo, Lamartine a ouvert une des sources les plus fécondes de la poésie moderne.

Mais qui dira ce que c'estque cette « âme » des choses ? Qu'estce que celte pensée, celte volonté que nous leur attribuons ? Questions toujours plus instantes à mesure qu'on veut les serrer

(1) Voir « Préface » des « Premières Méditations », écrite en 1S49,

de plus prôs. 1^ scieDCû nous appronJ que rien do ce qui evi»te n'esl dtiDUi') de vie, et que. dans le plus liunihle miaéral, oo observe un travail d'ur^uuisuliou muléculairu où se révèle l'aclion d'uui' fon-f dir«'flrit«*. I.a hiolojçie noDs dit ((.'«'«it une formuU' do Claude Bernard) (jue la vie est une « idée dirtotrice », une pensée « en activité ». en perpétuelle <• évolution » (1). Les ptii!o)»ophes prétendent que l'univers est une immense aspiration vers la pensée et la volonté du Bien. Ne seraient'Ce lA qu«' de creuses ri^veries ? Ne seraienl-ce Ifi que de vaines illusions d'esprits romanesques. lr<>p prompts <\ interpréter dans un sens antliropomor(ihi(iue certains phénomènes apparents et inintelligibles ? Peut-être n'y aurait-il là que d'ingénieuses hypothèses, analogues à tant d'autres où se plait l'imagination inventive des hommes? Peut-être, lorsque nous attribuons des sentiments, des pensées, des volitions aux choses extérieures, sommes-nous dupes de notre langage ou d'un trop subtil travail psychologique ; peut-être alors sommes-nous simplement en présence de créatii»ns issues de noire cerveau, mieux encore, en présence </»• tidS propres jjlo'nom'-nes psi/rlijlo<ji(^iies extériorisés, et dont les choses nous renvoient inconsciemment le reflet ou l'écho. Oui résoudra jamais ces mystérieux problèmes ?

Ce qu'on peut dire, du moins, d'une manière positive, et ce que n'oserait contester même le plus intrépide subjectiviste, c'est que les choses extérieures existent indépendamment de nousmêmes ; c'est que le monde a sa vie propre, bien réelle, vie végétative qui ne s'arrête jamais, se transforme perpétuellement et se poursuit en dehors de notre vie h nous, de notre pensée et de notre conscience. Et cette vie végétative obéit à la loi de toute vie, qui est la tendance à persévérer dans l'être, c'est-à-dire l'effort continu pour s'organiser et se réaliser soi-même au maximum possible. Mais qu'est-ce qu'une tendance qui serait entièrement dénuée de conscience ? (Ju'est-ce qu'un elFort qui serait absolument ignorant de sa lin ?. .. Mécanisme, jeu de forces aveugles, dit-on généralement en parlant des manifestations, soit régulières, soit imprévues, des grandes forces de la Nature. Qu'en savonsnous ? Pourquoi nous attribuer à nous-mêmes et i nous seuls, l'extraordinaire privilège de la conscience, de la pensée et delà

(1) Claude nernard, cité par M. le Prof, (jrasset. dans son très iatéressaut article : < La Doctrine vitaliste de la vie » Uevue des Deux Mondts, n* du !•' décembre li>09

volonté raisonnable ? Et l'homme, qui plonge par toutes les racines de son être dans les couches profondes de l'inconscient ; l'homme, qui est une plante animée, douée de mouvement, de pensée et d'activité morale; ne serait-ce pas lui, plutôt, qui recevrait de la masse totale d'énergie rayonnante qu'est la vie universelle ses facultés psychiques comme ses facultés vitales, et qui, noble efïïorescence du monde vivant, concentrerait en lui, comme en un puissant faisceau, tout ce qu'il y a dans l'univers d'éléments épars de pensée obscure et de sourde volonté?... Chantecler se trompe quand il croit que son chant fait lever le Soleil ; le Soleil se lève en dehors de lui, sans s'occuper ni avoir besoin de son vibrant appel. Mais aussi le Soleil échaufïe la terre et en réveille les forces latentes, et ces forces latentes se communiquent àChantecler, lorsqu'il a fièrement planté ses ergots dans l'humus « noir et doux»; ce sont elles qui l'imprègnent de leur féconde influence, elles qui l'incitent à chanter, elles qui lui inspirent son chant, ce chant qui monte en lui, venant des profondeurs du sol natal « comme une sève » ; et au moment où l'astre de lumière va apparaître, le cri de Chantecler, « cri d'amour » et d'enthousiasme, s'élance vers le ciel : ce cri d'amour devient l'hymne d'adoration au Soleil (1).

Chantecler est pour nous le symbole du poète lyrique, dont le chant s'inspire des grands spectacles de la nature et en tire sa puissance et son éclat. Tout l'élan lyrique d'un Lamartine s'objeclive pour célébrer les beautés du monde physique et les profonds mystères de la vie universelle ; c'est là ce qu'on peut appeler « l'impersonnalité » du lyrisme, avec celte réserve, d'ailleurs, qu'une telle impersonnalité n'est jamais que relative.

Mais il ne suffit pas à l'auteur des Harmonies de prendre pour thème d'inspiration « l'animisme universel » ; ce n'est pas seulement une pensée philosophique, quelque grande et large qu'elle soit, qui exalte son lyrisme. Lamartine est spiritualiste et chrétien ; l'univers lui révèle la présence et l'action de Dieu ; il y trouve la marque de la pensée, de la volonté et de la providence divines ; de cela il dégage une conception toute religieuse de l'Infini. Qu'il nous suffise de citer à ce sujet l'harmonie intitulée V Infini dans les deux, pièce dont voici le début :

C'est une nuit d'été, nuit dont les vastes ailes Font jaillir dans l'azur des milliers d'étincelles.

(1) Cet hymne au soleil, qui est la grande beauté lyrique du i" acte de Chantecler, serait, nous semble-t-il, encore mieux placé au 2^ acte, pour couronner l'admirable scène du lever de l'Aurore.

Suit une ample el riche description de la nuil étoik^e. Puis le pot^te s'élève à l'idée de causalitt*, au concept d'uue cause première :

Les cieui pour lesmortelii sont un livre entr'ouvert. I.i^ne à li^ue à leurs yeux par k nature offert. ... Mais sanii cessi» ledoi^t du céleste écrivain Tourne un feuillet de plus de ce livre divin.

Enfin, prenant plus nettement conscience du peu qu'est l'homme devant limmensilt' de Dieu, le poète aboutit à un acte d'aloralion et d'humilité : combien l'homme se sent petit quand, ramenant ses regards du ciel vers la terre,

Atome, il se mesure àrinlini descieux,

et que, « soupçonnant le prodige » de la grandeur divine, il s'écrie :

oh ! que suis-je, Seigneur, devant les cieux et toi !

Dès lors, que peut-on faire de mieu.v que de s'incliner devant cette puissance supérieure, incompréhensible à notre pensée, el de répéter encore et toujours les paroles évangéliques :

Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux. Soit faite sur la terre ainsi que dans les cieux !

Ainsi se termine cette belle harmonie. On y retrouve en somme les mêmes idées religieuses que dans certaines pièces des « premières » el des « secondes » Mrditatiovs : le \'allun, Oieu, les J: toiles, la Solitude. Toutes ces pièces, où l'esprit du poète vuil dans la nature la révélation de Dieu inéme, procèdent de la même inspiration philosophique el religieuse ; on pourrait leur attribuer comme épigraphe la vieille formule de l'Ecriture : Cœli eiiarrant gloriam Jfei ou encore le vers qui termine la Solitude :

Et toute la Nature est un hymne à ta gloire.

Quelques mois, pour finir, sur les caractères généraux de l'exécution littéraire dans les Harmonies. Cette manière d'entendre la poésie comme l'expression agrandie, spiritualisée, sublimisée, soit des grands spectacles naturels qui frappent les yeux du poète, soit de ses sensations et émotions personnelles, soit de ses conceptions philosophiques et religieuses, entraîne de soi-même certaines qualités supérieures d'exécution et aussi certains défauts qui en sont la contre-partie. Ce qui y domine, c'est un grand caractère de généralité, de pensée philosophique, idéaliste ; d'où quelque chose de rêveur, de vague, de vaporeux, qui donne aux poésies beaucoup de charme. Mais il en résulte aussi quelque chose d'indéterminé, de flottant et d'indécis. Le poète semble prendre à tâche de supprimer tous les détails précis, d'éliminer toutes les touches de réalisme, de perdre tout contact avec la réalité positive ; et au lieu d'accuser d'un trait net et ferme et bien arrêté les contours des choses, des lieux, des paysages, il s'efforce de les fondre, comme par un jeu d'estompé, ce qui donne souvent à l'exécution de certaines pièces je ne sais quoi de mou, de fluide, en un mol, de « flou ». Combien de fois on regrette, j'ose dire même avec quelque dépit, de ne pas pouvoir serrer de près les détails d'une description, surtout quand on les retrouve si complets dans le Commentaire du poème ! ainsi pour {'Hymne de la Nuit, V Abbaye de Vallombreuse, etc. Combien de fois on se prend à dire, en lisant telle ou telle de ces poésies composées à Florence : « Mais cela n'est d'aucun pays; cela n'a pas de couleur locale, rien d'italien 1 » Ainsi la Lampe du Temple pourrait se rapporter à n'importe quelle église de Paris, et ['Hymne du Matin à n'importe quel rivage de l'Océan ou de la Manche,

L'admirable poème de Milly lui-même n'échappe pas — faut-il dire : à celte critique ? — disons mieux : à cette expression de notre desideratum. Là où le poète parle de la terre natale et du domaine de famille, les notes précises abondent : il nous fait voir cette « montagne aride», « ce buis sec» qui « montre ses racines », ces rocs « prêts à crouler », ces « buissons de ronce », puis les murs de la maison tout couverts de « mousse », les « trois marches de pierre » du seuil, « la pierre sans ciment » du mur d'enceinte^

les « sept tilleuls » du jardin, etc. Mais quand il décrit les paysa* gfs do l'oscano, la belle lumitre du oiel el de la Méditerranée, le charme des collines voisines de Livourne, le grandiose des hautes montagnes de l'Apennin, tableaux uù il exprime tant de choses vues, tant do notations personnelles el d'images récemment acquises (!), il s'allaohe uniquement à retenir el a rendre les ensembles, les grands aspects, les ellots gént'rauv de piltoresf^ue, de couleur et de lumière, el efface comme de parti pris tout ce qui lui parait trop particulier, tout ce qui pourrait juslemenl servir à préciNer, à localiser ses peintures et ù les reuiire ()lus inléressantes en même temps que plus réelles. Kt si nous comprenous ce que veut dire le poète, c'est cjue nous savons déjà a l'avance, par les résultats de l'érudition, de quels lieux il veut parler ("i) Mais encore une fois, ce sont la des défauts inhérents à la nature même du travail poétique chez Lamartine, à sa manière propre de concevoir et d'organiser la composition de ses poèmes, en un mol à son genre de talent. N'oublions pas (|ue, chez les grands maîtres de la littérature, il y a toujours parfaite appropriation des moyens d'expression au caractère général des idées a exprimer. Kt s'il y a une conclusion a tirer de celle discussion, c'est que, chez, l'auteur des //iu'inoni>'s, il ne faut pas trop analyser de près les détails, souvent défectueux, de l'exécution et de la technique littéraire; ne serait-il pas bien injuste, en efifet, de n'examiner ce très grand poète que par ses petits côtés el en ses points faibles'.' et ne risquerait-on pas de rester ainsi dans riniotelligence de ce qui fait sa granileur ? Mais il faut lire ses poésies en toute simplicité d'esprit, sans préoccupations critiques, sans exigences d'« écriture artiste », et en se laissant prendre pleinement à la haute noblesse des pensées, à la magnilique ampleur du style et à la musique toujours si harmonieuse du vers el de la strophe lyrique.

(1) Voir notre Lamarline en Toscane.

(2) Cf. dans les Secondas MéJila'.ions la délicieuse pièce d'/sc/ua, où l'on trouve tout le charme, toute la gr'ice voluptueuse et la morbidesse de l'inspiration italienne ; c'est une des rares poésies de Lamartine qui ait une couleur locale assez accentuée. Mais pour avoir une vision nette des lieux qui inspirent le poète, il faut se reporter à ses lettres de septembreoctobre 1820 ou au livre Vil des Confidences.

Le manuscrit d'Anj^ers

LKS . IIAKM()Nli:s l)i: I.AMAUI INI- ET L1-: MAMSCHIT IVANT.KHS (1)

Dans une publication antérieure [t), j'ai essayé d'établir la datalitm aussi exacteque possible (l'un certain nombre de pièces du recueil des //(n-j/ji'u/'i. Depuis lors, j'ai eu couimunicalion d'un document qui uuuk fournil ù ce sujet quelques renseignemeuls précieux, et qui nous permet d'ajouter certaines indications nouvelles aux résultats précédemment acquis. Je veux parler d'un manuscrit autographe de Lamartine conservé :\ la bibliottièque municipale de la ville dAngers (J), et qui contient 41 pièces du recueil dont nous parlons.

Ce manuscrit forme un beau volume in-folio de 153 feuillets ; les feuilles de papier dont il se compose offrent de notables dilTérences de forme, de dimensions, de qualité ; mais partout c'est la grande et belle écriture, régulière, soignée et distinguée de Lamartine ; le tout est relié. Le volume est intitulé : « Les Harmonies poétiques et religieuses de M. Lamarliue m'c) ». avec cette indication

(1) Etude publiée dans la Revue des Cours et Coiiférencei.noy.-déc. 1910.

(2) Lainarùne en Toscane, Société française d'Imprimerie et de Librairie, 1909, in-S».

(3) Ce manascrit est mentionné par M. l^on Séché dans son livre : Lamartine de l'iKi à K-i», page 189, note 1 (édition in-t6, l'.iOtil. 11 y a dans le livre de .M. Séché un chapitre sur les Harmonies dont je n'ai eu connai&sance que plusieurs mois après la publication de mon Lamartine en Toscane. Je le regrette à tous points de vue.

complémentaire : « Manuscrit cédé par M. Charles Gosselin à la bibliothèque de la ville d'Angers, le 24 décembre 1843. » — De même, sur le catalogue des manuscrits de la bibliothèque d'Angers, le titre de l'ouvrage est suivi du commentaire que voici : « Précieux recueil donné à la bibliothèque d'Angers par M. Charles Gosselin, et composé de 39 pièces [sic) écrites en entier de la main de Lamartine. On a placé au commencement du volume une table des Harmonie.s et la lettre d'envoi de M. Charles Gosselin à M. Fr. Grille, avec la réponse de ce dernier. » Mêmes indications, mais énoncées plus sommairement, dans le « Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France » ; le manuscrit dont nous parlons y est porté avec cette mention : « Manuscrit autographe de 39 pièces du recueil. »

Or ce nombre 39 est erroné. Le manuscrit contient en réalité 41 Harmonies. Mais, en dressant la liste des pièces du manuscrit, M. Grille, le bibliothécaire qui était en fonctions (1) au mois de décembre 1843, n'a compté que pour une seule les quatre harmonies ./e/«oua/ï, le Chêne, VBunianité, Vidée de Dieu. D'autre part, ayant à inscrire, après la dernière poésie, la « table des 2'= et 3^ livres » (écrite par Lamartine lai-même), il attribua à cette table le numéro 39. D'où l'erreur commise au catalogue d'Angers et reproduite ensuite au « Catalogue général » des bibliothèques de France.

Tout le monde connaît le nom de Charles Gosselin, Téditeur de Lamartine et de bien d'autres écrivains de la même époque. M'"^ Gosselin était d'Angers. M. et M ™^ Gosselin étaient très liés avec leurs amis M. et M™^ Grille. A la fin de décembre 1843, Gosselin eut une charmante idée : il offrit à M. Grille, pour la bibliothèq-ue d'Angers, le manuscrit des Harmonies de Lamartine qui avait servi à préparer l'impression du recueil et qu'il avait gardé depuis 1830. Il profita du voyage d'un jeune cousin qui retournait à Angers et qui se chargea de porter à destination le précieux envoi. Voici, d'ailleurs, les passages principaux de lalettre que le jeune homme devait remettre aussi à M. Grille. Cette lettre est datée du 22 décembre (2).

(1) M. François Grille fut bibliothécaire de la ville d'Angers de 1837 à 1849 ; il mourut en 1853.

(2) Cette lettre et la réponse de M. Grille sont encore inédites ; j'en publie

Page 1