LA CLOCHE
La cloche comme symbole et comme poésie. — Ses accents solennels. — Esprit toujours plein de vie qui semble l'animer. — Les sons de la cloche lointaine, par Chateaubriand. — Les cloches dans le drame de Faust. -^ Émotions si profondes et si diverses que font nattre ses accents , par Lamartine. — Le son des cloches et Napoléon 1*' à la Malmaison et à Sainte-Hélène. — L'invention des cloches. — Les cloches dans ranti([uité. — Faits curieux. — Premières grandes cloches fabriquées en France. — Cloches banales. — Carillon. — Fabrication et baptême des cloches. — Poids lies cloches les plus lourdes du monde. — Service des cloches du nouvel Opéra. — Poëme des cloches, par Schiller. — Les cloches du soir.
Chez nous^ la cloche est plus qu'un instrument, elle est un symbole 9 une poésie, une expression touchante qui résume toute la vie, depuis la naissance jusqu'à la mort,
et même elle étend son domaine au delà de la mort y car elle réveille en nous les souvenirs impérissables des êtres aimés qui nous attendent dans d'autres régions.
Par l'harmonie immense qu'elle répand dans les espaces illimités, par les flots d'ondes sonores qu'elle déploie comme une mer sans rivage, par sa destination de présider à toutes nos fêtes et à tous nos deuils, d'annoncer toutes les solennités fameuses , de célébrer tous les triomphes de la patrie, de signaler toutes ses grandes douleurs, de mêler ses sons aux vagissements de l'enfant qui vient de naître, comme au dernier soupir du mourant, et à toutes les cérémonies qui accompagnent les actes importants de la vie, elle prend les proportions d'une voix sans égale, pleine de touchants mystères, dans laquelle se réunissent et vibrent toutes les voix de la nature, pour s'élever vers le ciel et y porter l'accent infini de toutes les joies et de toutes les douleurs de la terre.
Cet instrument pieux semble animé d*un esprit toujours plein de vie, d'une âme qui ne vieilUt jamais; il est le génie ami du pays qu'il berce de ses ondes sonores, il a recueilli dans son sein toutes les confidences des temps passés, et, tout en pleurant et chantant avec nous, il nous murmure les lointaines souvenances, les légendes du foyer, Thistoire de nos pères, qu'il transmettra avec les mêmes accents à nos petits-neveux.
Aussi, la cloche du village, on ne l'oublie jamais, et quand, après une longue absence, on revient sous le ciel natal, comme sa voix connue remplit l'atmosphère d'émotion et de suaves frémissements , comme elle fait trèss^iillir, comme elle remplit les yeux de douces larmes !
Écoutons Chateaubriand : ce Les dimanches et les jours de fêtes , j'ai souvent entendu dans le grand bois , à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau y j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de Tairain portait à mon âme naïve l'innocence des mœurs champêtres , le calme de la solitude , le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance! Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches qui frémirent de joie sur son berceau , qui annoncèrent son avènement à la vie , qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père , les douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère! Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religion , famille , patrie , et le berceau et la tombe, et le passé et l'avenir '. »
Napoléon P' était profondément ému au son des clo* ches : « Lorsqu'il se promenait avec Bourienne à la Malmaison, dans une allée conduisant à Rueil, il arrivait souvent qu'au son de la cloche du village la conversation* était brusquement interrompue. L'empereur ne cessait pas seulement de parler, il cessait aussi de marcher, comme s'il eût craint que le bruit de ses pas ne Tempechat d'entendre les harmonies qui le charmaient, a Cela a me rappelle mes premières années àBrienne, s'écria- <( l-ilun jour, en vue peut-être de justifier auprès de son
René,
a interlocuteur l'espèce d'extase où il était plongé^ et a Bourienne remarqua qu'en prononçant ces paroles ^ le (a grand conquérant était si ému que sa voix tremblait ' . :» Sur le roc solitaire battu par les vagues de TOcéan il disait également : ce Le son de V Angélus me manque à Sainte-Hélène^ je ne puis m'accoutumer à ne plus l'entendre. Jamais le son des cloches n'a frappé mon oreille sans reporter ma pensée vers les sensations de mon enfance ; V Angélus me ramenait à de douces rêveries quand je l'entendais sous les bois deSaint-Gloud ; souvent on me croyait rêvant un plan de campagne ou une loi de l'empire, mais tout simplement je reposais ma pensée en me laissant aller aux premières impressions de ma vie ^. »
L'impression produite par le son des cloches est admirablement exprimée dans le drame de Faust. Au moment où Faust se livre aux puissances infernales et à toute la frénésie de ses passions^ les cloches se font entendre j leurs dons matinals se mêlent dans les airs aux voix fraîches et pures qui chantent les hymmes de la fête de Pâques; alors , au souvenir des joies religieuses de son enfance, une émotion profonde le saisit, la coupe qui lui verse l'ivresse délirante s'échappe de ses mains/:
* Kastner, Parémiologie, p. 442.
^ Mémorial de Sainte- Hélène.
« Cantiques célestes, s'écrie-t-il , puissants et doux! pourquoi me cherchez- vous dans la poussière? Résonnez aux oreilles de ceux que vous pourrez consoler. J'entends bien le message que vous m'apportez; mais la foi me manque pour y croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'élever vers ces sphères d'où la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutumé d'enfance à cette voix, elle me rappelle à la vie. Autrefois, un baiser du divin amour descendait sur moi, dans ce recueillement solennel du dimanche ; le bruit des cloches remplissait mon âme de pressentiments, et ma prière était une voluptueuse extase ; une ardeur sereine , ineffable me poussait à travers les bois et les champs, et là, seul, je fondais en larmes et je sentais comme éclore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon cœur rajeuni et me détourne de la mort! 0 chantez! Sonnez, chantez encore, anges et cloches! Une larme a coulé, la terre m'a reconquis! »
Dans les délicieuses strophes suivantes, Lamartine fait bien ressortir les émotions si profondes et si diverses que peuvent faire nattre les accents de la cloche :
Dans le clocher de mon village Il est un sonore instrument.
Que j'écoutais dans mon jeune àgc Comme une voix du firmament.
Quand , après une longue absence.
Je revenais au toit natal.
J'épiais dans Tair, à distance, Les doux sons du pieux métal.
Dans sa voix je croyais entendre La voix joyeuse du vallon, La voix d'une sœur douce et tendre , D'une mère émue à mon nom.
Maintenant, quand j'entends encore Ses sourds tintements sur les flots.
Chaque coup du battant sonore Me semble jeter des sanglots.
Pourquoi ? dans la tour isolée , C'est le même timbre argentin , Le même hymne sur la vallée , Le même salut au matin.
Ah! c'est que, depuis le baptême, La cloche au triste tintement A tant sonné pour ceux que j'aime L'agonie et l'enterrement ^ !
L'invention des cloches remonte à la plus haute antiquité. Les Chinois prétendent en avoir possédé douze en Tan 2262 avant notre ère , dont les sons gradués exprimaient cinq tons de la musique. Dans leurs relations sur la Chine, les missionnaires disent qu'en pénétrant dans ce pays ils furent fort surpris d'y trouver de trèsgrosses cloches; mais ils ne fixent ni l'époque de leur origine ni leur nombre.
Chez les Hébreux, le grand prêtre portait dans les cé-
* Harmonies poétiques et religievsfs ,
rémonies une tunique garnie de clochettes d*or. Chez les Athéniens, les prêtres de Proserpine appelaient le peuple au sacrifice avec une cloche, et ceux de Cybèle s'en servaient dans leurs mystères. Il est question de cloches dans TibuUe, dans Strabon et dans Polybe, qui vivait deux cents ans avant Jésus-Christ. Josèphe en parle dans ses Antiquités judaïques.
Dans un savant et remarquable travail que M. Ch. Vergé, de l'Institut, a lu à l'Académie au sujet des fouilles entreprises par M. Gozzadini, concernant trois nécropoles situées dans les environs de Bologne, Tancienne Felsine, on trouve un curieux passage qui intéresse notre sujet : ce Plusieurs autres instruments aussi en bronze et de diverses formes ont exercé la sagacité des archéologues qui ne s'accordent pas encore sur la destination à leur attribuer. Un des plus curieux est une sorte de bronze en section de cloche, muni en haut d'une poignée probablement faite pour le tenir à la main. Ses deux faces sont couvertes d'ornements gravés en serpenteaux. Le comte Gozzadini, en cherchant Tusage auquel ces plaques avaient pu servir, fut frappé de la circonstance, qu'à côté de ces instruments se trouvait ordinairement une sorte de maillet à deux têtes, analogue aux haltères de gymnastique et tel qu'était, d'après les descriptions des anciens, le maillet à tympauxavec lequel on frappait les instruments sonores. Il semble que cet instrument devait être porté sur une épaule, suspendu à un bâton, par chacun des deux cavaliers qui ouvrent la marche figurée dans la situle de la Chartreuse : c'est bien un instrument à accompagner les chants et les rites funéraires, et non un
312 LES HARMOiNIES DU SON.
pectoral ou un riche habillcmentj comme on Ta supposé dernièrement ; car le pectoral était composé d'une plaque légère , non pas massif comme ces sections de cloche qui pèsent jusqu'à 590 grammes, sans tenir compte du poids et de l'emploi du maillet. On pourrait donc voir ici les premiers instruments de musique de l'Italie, une sorte de crotala ou de tintinnabula qu'on jetait dans la tombe, brisés et tordus après les avoir fait retentir pendant les funérailles. Les poètes de Rome font de fréquentes allusions à cet emploi de l'airain sacré * . 7>
Pline rapporte qu'il y avait au sommet du tombeau de Porsenna des sonnettes, que l'on entendait au loin lorsqu'elles étaient agitées par le vent.
Strabon raconte qu'un cithariste se trouvait à Jaros de Carie; il jouait de son instrument quand sonna la cloche du marché aux poissons. Tous alors de le laisser là , à Texception d'un vieillard qui était sourd. L'artiste lui adressa des remerclments , en le louant de son goût pour la musique. Mais il fut bientôt désillusionné , car le vieillard n'y comprit pas grand'chose; et, voyant les autres partis, il demanda au musicien si, par hasard, on n'avait pas sonné la cloche; sur sa réponse affirmative , il se hâta aussi d'aller au marché.
Les premières cloches fabriquées en France sont probablement celles qui ont été fondues à Noie, en Campanie, Tan 400; ce fut alors que saint Paulin, évêque de Noie, en introduisit l'usage dans les églises , pour appeler les fidèles à l'office divin. D'autres en attribuent l'introduc-
* Recueil des séances et travaux de r Académie des sciences morales et politiques t 1877, l*"^ semeslre.
tioQ au pape Sabinien , qui succéda à saint Grégoire vers Tan 406. Il paraît qu'elles furent introduites à Constantinople l'an 871 , et en Suisse Tan 1020. Avant ce tempslà, on convoquait les fidèles pour le service divin en frappant sur certaines planches, que Ton nommait pour cet effet planches sacrées.
Fig. 76. — Tintinnattiium , Fig. "î?. — Saufang do Sainte- Fig. 78. — Cloche d'une ou cloche à main, neuvième Cécile^ à Cologne, cloche du tour de la cathédrale siècle. Ms. de Boulogne. sixième siècle. de Sienne. Xli* s.
En 610, on connaissait encore si peu leur usage, que l'armée de Clotaire fut effrayée au bruit de celles de Saint- É tienne, que Loup, évêque d'Orléans, fit sonner. Les troupes levèrent le siège et prirent la fuite.
De tout temps, le son majestueux et imposant des cloches a exercé sur le peuple une influence mystérieuse qui dégénéra souvent en superstition. A Rome, les réponses des oracles étaient reçues au bruit des cloches, que