LE PIANO
Parties principales de cet instrument. — Son invention. — Ses origines. — Son importance. — Les pianos à l'exposition. — Facture actuelle du piano.
Le piano ou piano-forte , de deuK mots italiens qui veulent dire doux et fort , est un instrument à cordes et à clavier qui a remplacé le clavecin.
Dans le piano l'exécutant frappe sur des touches extérieures en ivoire et en ébène y dont l'extrémité met en jeu un marteau en bois garni de peau, qui frappe à son tour une corde métallique.
Dans le clavecin la corde pincée donnait des sons trop uniformes , tandis que le marteau est aux ordres de ce-
lui qui sait le maîtriser : il permet de faire varier le son qui acquiert plus ou moins d'intensité selon que la corde est frappée avec plus ou moins de vigueur ; ce moyen d'expression et de modification des sons, jusqu'alors inconnu dans les instruments à clavier, n'a pas peu contribué au succès du piano.
Cette propriété de modifier les sons du fort au doux et réciproquement, fit donner au nouvel instrument le nom de forte-piano ou piano- forte ; aujourd'hui on l'appelle simplement piano.
Les cordes sont fixées à l'aide de chevilles sur une forte pièce de bois dite table ^ dont les fibres sont disposées dans le sens de la vibration des cordes.
Dans un bon piano, chaque ton est fourni par trois cordes mises à Tunisson et frappées par un marteau unique; on trouve cependant des pianos à deux cordes et même à une seule.
L^ étendue du piano, qui avait été d'abord de quatre octaves, fut ensuite portée jusqu'à six et demie, et les plus répandus aujourd'hui en ont sept; leur clavier a, par conséquent, quatre-vingt-cinq touches.
On attribue l'invention du piano à Silbermann , facteur d'orgue saxon. Le premier qu'il a fait en 1750 existait encore, il y a peu de temps, à Strasbourg. Cependant d'autres auteurs en attribuent l'invention à Cristofori , Florentin, qui parait en avoir construit un en 1718.
Pendant quelque temps, le piano ne fit d'abord que rivaliser avec le clavecin, qui avait été perfectionné, autant que le système de l'instrument le permettait , par Ruker et Dambrer. On a même prétendu que le clavecin
était préférable au piano pour l'accompagnement du chant; mais les excellents pianos fabriqués par MM. Erard vainquirent ce préjugé, et la victoire du nouvel instrument fut complète; le clavecin, relégué dans les greniers, n'en sortit que pour aller finir ses destinées dans le foyer domestique. Les seuls qui aient échappés à cette destruction ont dû leur salut aux peintures dont une main habile avait décoré leurs panneaux. Le piano est aujourd'hui l'instrument le plus universellement cultivé ; il doit ses succès à l'avantage qu'il a de former une harmonie complète, et de permettre à un seul exécutant de réduire toutes les parties d'un orchestre : a Le piano , sur lequel tous les sons de l'échelle musicale, fixés à l'avance, n'attendent que la pression d'une main habile pour vibrer en gerbes d'accords harmonieux, ou pour éclater en gammes rapides, serait le premier des instruments, a dit M. Halévy, si l'orgue n'existait pas. »
Le piano commença à se répandre dans nos provinces vers 1780; mais il y avait loin de ces essais encore informes aux instruments excellents et superbes qui sortirent depuis des ateliers de nos artistes éminents^
Les perfectionnements du piano sont dus surtout aux facteurs Tornkinson, Systermans, Pétrold, Pape, Pleyel, Érard, RoUer, Wolff , Herz , aussi bon facteur qu'excellent artiste.
a Le grand piano de concert de la maison Érard, dit M. Fétis, dans son rapport à l'exposition 1867, n'a pas subi de modification depuis le premier spécimen qui en fut fait à Londres en 1829, d'après le nouveau plan de Sébastien Érard. Cet instrument, envoyé à la maison de
Paris, servit de modèle pour ceux qu'on y fabriqua; mais, dans les premiers temps, les grands pianos Érard de Paris n'égalaient pas les grands pianos Érard de Londres, parce que les ouvriers français avaient alors moins d'habileté que les ouvriers anglais. Pierre Érard, qui avait dirigé ceux-ci pendant plusieurs années , vint ensuite se fixer à Paris, et, sous son impulsion, les instruments que l'on y fabriqua eurent bientôt acquis les qualités qui ont fait leur immense renommée, laquelle s'est maintenue jusqu'à ce jour. »
On distingue :
1^ Les pianos carrés ^ dont la table est horizontale; la caisse en est rectangulaire et porte sur quatre pieds ; ce genre ne se fait presque plus , sa forme et le grand espace qu'il occupe le rendent incommode.
2^ Les pianos à queue , dans lesquels les cordes sont aussi tendues horizontalement , mais dans le sens de leur longueur; la caisse, déforme irrégulière, est portée sur trois pieds.
3* Les pianos droits , dits aussi à secrétaire , à console, etc., dont la table est verticale. Ils occupent moins de place que les autres.
Pour donner une idée des modifications et perfectionnements apportés au piano, nous ne pouvons mieux faire que de résumer dans les lignes suivantes le rapport
INSTRUMEiNTS A CORDES. 363
sur Texposition universelle de 1867 par M. Fétis *; il nous fait connaitre en même temps l'état actuel de la facture de cet instrument.
L'industrie des pianos est, sans aucun doute , la plus universelle et la plus productive ; il n'y aurait pas d'exa-
Fig. 110. — Piano h queue, ft cordes croisées; sommier et barrages en fer. Grand modèle de concert de la maison Pleyel et Wolf.
gération à évaluer son chiffre d'affaire à plusieurs centaines de millions de francs. L'Angleterre , la France et TAllemagne ont eu longtemps le privilège de fournir des pianos à l'ancien et au nouveau monde; aujourd'hui ces
* Rapport du Jury ioteroational.
mstruments se fabriquent partout, et TÂmérique menace l'industrieeuropéennedespianosd'une rivalité redoutable.
Ces instruments ont des formes .et des destinations différentes ; mais celui qui saisit d'abord l'attention' est le grand piano de concert. Les qualités qu'on y recherche sont la puissance du son , l'éclat sans sécheresse ; Tégalité dans toute l'étendue du clavier; l'articulation prompte et brillante, unie à la suavité chantante; enfin, un. mécanisme qui réponde à toutes les exigences de l'exécution, soit dans la force, soit dans la légèreté, et qui réalise les diverses nuances du sentiment de l'artiste.
La construction d'un grand piano, excellent de tout point et sans aucun défaut , est donc un des problèmes les plus difficiles à résoudre. Il en est qui ont Téclat , le timbre incisif, qui portent le son au loin et donnent de la clarté aux traits les plus rapides et les plus compliqués , mais ce timbre métallique est sans charme et ne sait pas chanter; d'autres ont le moelleux , la délicatesse des nuances, mais le son est sans portée dans un vaste local. Quelquefois le son puissant n'est obtenu que par l'artifice d*étouffoirs qui n'étouffent pas assez , d'où résulte la confusion; ou bien le mécanisme étouffe trop, les vibrations sont courtes. Parfois les sons graves ont trop de puissance et ne laissent pas entendre les dessus. Dans un grand nombre de pianos, les octaves du médium sont plus faibles que les autres; d'autres ont les dernières notes aiguës sèches et sentant le bois. On le voit, une grande expérience aussi bien que les soins les plus minutieux, sont nécessaires pour la facture d'excellents pianos.
Une foule prodigieuse se réunissait constamment, et avec le plus vif intérêt, pendant l'exposition de 1867, autour des pianos américains lorsqu'on y jouait. Ce qui impressionnait le public était une puissance de son auparavant inconnue. Ce n'est pas à dire que ce son formidable ne rencontrât que des éloges; les partisans de la facture européenne des pianos reprochaient aux Américains de lui avoir sacrifié toutes les autres nécessités de Part : le moelleux , les nuances délicates et la clarté. Cependant le piano de concert est souvent appelé à lutter avec des orchestres considérables et ses sons doivent se propager dans de vastes salles. Il faut ajouter que la nécessité d'augmenter la puissance sonore du piano a été si bien sentie en Europe , même depuis les derniers perfectionnements de l'instrument, que la recherche des moyens de la réaliser a préoccupé les acousticiens et les facteurs les plus habiles ; l'Amérique vient de résoudre le problème.
Le secret du grand son des pianos américains consiste dans la solidité de leur construction , aussi bien pour le piano carré que pour le piano à queue. Cette solidité est due principalement à un cadre en fer fondu d'une seule pièce, sur lequel s'opère la traction des cordes; il remplace la charpente en bois des pianos européens. Le premier qui imagina d'employer ces cadres pour la solidité des instruments , fut un facteur de Philadelphie , nommé Babcock; il termina son premier instrument de ce genre en 1825. En 1833, Conrad Meyer, autre facteur de la même ville , exposa à l'Institut Franklin un piano avec un cadre complet en fer fondu. Ces industriels n'a-
vaient pas compris les avantages de leur innovation , car leurs instruments étaient montés en cordes trop minces , qui n'étaient pas en rapport d'équilibre avec le cadre métallique; leur son était maigre et sentait la ferraille.
On essaya ensuite des cordes plus fortes, dont la sonorité était meilleure y et, comme il arrive toujours, cette invention ne se perfectionna que par degré. Aujourd'hui, les cordes des pianos américains sont beaucoup plus grosses que celles des fabricants français, allemands et anglais. Pour les mettre en vibration complète, les marteaux doivent avoir une attaque plus énergique que dans le mécanisme anglais et français; de là l'augmentation considérable de la force des sons, mais cet avantage est contrebalancé par la dureté de l'attaque, qui rend le coup du marteau trop sensible ; cependant on essaie avec plus ou moins de succès à faire disparaître ce défaut.
Sous la main d'un virtuose habile, les pianos américains produisent de grands effets et frappent d'étonnement ; leur vigoureuse et splendide sonorité se propage au loin libre et claire. Dans une grande salle à une certaine distance, l'auditeur est saisi par l'ampleur et le volume auparavant inconnu d'un son qui remplit l'espace. Brillante dans les dessus, chantante dans le médium et formidable dans la basse , cette sonorité agit avec une puissance irrésistible sur l'organe de l'ouïe. Cependant de près, il faut bien le dire, se joint l'impression désagréable du coup de marteau , que l'on aura de la peine à faire complètement disparaître.
Ainsi, dit en se résumant M. Fétis, le grand son des pianos est donc une véritable conquête pour l'art; con-
quête dont les résultats pourront s'agrandir par des perfectionnements futurs, mais dont le mérite actuel ne peut être mis en doute, si ce n'est par des préjugés d'habitude.
Les grandes maisons de Paris et de Londres ont exposé d'excellents et magnifiques produits, dignes de leur haute renommée; mais le rapport constate avec regret qu'à l'exception de ces grandes maisons et de quelques autres moins importantes, qui se maintiennent dans une situation honorable, la facture française des pianos n'a pas fait de progrès, et parait plutôt en décadence. Qui a vu ce genre de piano à l'exposition nationale de 1844, et en a conservé le souvenir précis , le retrouve aujourd'hui dans la même situation.
Chez une multitude de fabricants de pianos droits, obliques, et surtout demi-obliques, il n'y a plus de facture proprement dite, plus d'art; il n'y a plus que de l'assemblage des diverses parties de ces instruments. Dans des ateliers du faubourg Saint- Antoine se fabriquent , en grande industrie, des caisses de piano à tous les degrés de hauteur; ailleurs on prépare des tables d'harmonie et des chevalets de toutes dimensions. Des industriels ont en magasin les mécaniques de piano toutes faites, y compris les claviers; il y a des fabricants de touches d'ivoire, d'autres qui ne font que les dièses, c'est-à-dire les touches d'ébène qui alternent avec celles d'ivoire; d'autres préparent le feutre pour la garniture des marteaux; d'autres vendent des chevilles à tendre les cordes, des pointes, des agrafes, etc. Après avoir travaillé dans les ateliers d'un grand facteur de pianos, l'ouvrier
qui a amassé quelque argent s'établit ^ achète tous ces éléments de la facture d'un instrument, les met en œuvre avec plus ou moins d'habileté, et de tout cela sort un piano; mais quel piano? Quant à la pensée de produire un bon instrument et de faire quelque chose pour Fart, à peine s^il en est question. Faire au meilleur marché possible, a6n de trouver un débit facile, est à peu près la seule préoccupation.
Ajoutons une courte instruction qui ne sera peut-être pas inutile aux possesseurs de pianos. Dans la construction de cet instrument il entre du bois, des métaux, de la peau , de la laine et du feutre ; toutes ces substances sont facilement affectées par les variations atmosphériques et les qualités du piano en subissent le contre-coup. Voici quelques conseils que donne la maison Erard pour obvier à ces inconvénients : II faut autant que possible préserver le piano du soleil, éviter de le placer dans des courants d'air, et surtout de le faire passer sans transition d'une température froide à une température élevée ; si on néglige cette précaution , Tinstrument se discorde et la qualité du son peut en être désagréablement affectée.
L'humidité est ce qu'il y a de plus préjudiciable aux pianos; en peu de temps elle leur ôte toutes les qualités qui en font le charme : le son devient mat et sourd , les cordes s'oxydent et se cassent ; les articulations de la mécanique ne jouent plus librement dans leurs centres gonflés, et le frappé du marteau manque de précision. On ne doit rien négliger pour préserver les pianos de ces inconvénients, qui peuvent finir par le rendre injouable. Si Ton est obligé de le garder au rez-de-chaussée à la campagne.
on doit risoler du plancher et du mur et le couvrir avec soin après l'avoir fermée chaque fois que Ton a cessé de jouer.