LE VIOLON, LA VIOLE, LE VIOLONCELLE, LA CONTRE-BASSE
Origine, structure et usage de ces instruments. — Leurs précieuses qualités. — Violons d'auteur; facteurs célèbres. — Instruments antiques. — Leur réparation. — J«eur imitation. ~ Facture actuelle. — Lutherie de pacotille. — Correction des notes roulantes dans les instruments à archet. ~ Importance de l'archet. — Conditions essentielles qu'il doit remplir. — Importance des cordes. — Leur fabrication et leur influence sur les qualités du son.
Le violon parait remonter aux premiers temps de la monarchie française. II était inconnu des anciens; cependant , on a souvent pris des lyres aux formes variées représentées sur des tableaux, des statues, des monuments antiques, pour des violons ; ce qui a pu induire en erreur sur Tépoque de son invention.
Mais on est certain que le violon était connu du temps des croisades. On trouve dans la Bibliothèque nationale de Paris un manuscrit de chanson du roi de Navarre , comte de Champagne , qui nous montre ce prince jouant de cet instrument.
Les dames s^accompagnaient elles-mêmes avec le violon; elles sont représentées ainsi sur divers monuments.
Il n'eut pendant longtemps que trois cordes; on le nommait alors rebec : sa forme actuelle ne remonte pas au delà du quinzième siècle ; auparavant il était plus grand et se rapprochait de la guitare ou de la mandoline. On ignore Tépoque précise à laquelle la quatrième corde fut invariablement ajoutée.
Laborde pense que ce fut dans le seizième siècle. Il se fonde sur ce que les meilleurs violons que nous ayons
Fig. 114. — Charles Minart, musicien ambulant; d'après Ingouf.
sont encore ceux que Charles IX, roi de France, fit faire à Crémone par le fameux Amali. Ce sont les plus beaux modèles.
Le premier qui a débrouillé Tart très-difficile de jouer du violon est un musicien nommé Jean-Marie Leclair, né à Lyon en 1697 ; il a fait apercevoir dans cet instrument des beautés inconnues jusqu'alors. Mais il y a loin sans doute des succès de cet artiste à ceux qu'ont obtenus depuis nos artistes renommés.
Le violon est l'instrument le plus important de l'orchestre ; éminemment flexible , il s'associe aux instruments de toute espèce sans rien perdre de sa supériorité; il se prête à tous les genres d'expressions, à toutes les formes d'exécutions, à toutes les sortes d'effets. Son étendue est de plus de cinq octaves , il n'est presque aucun trait qu'il n'exécute avec aisance. II permet de surmonter sans peine de grandes difficultés et de fournir la carrière la plus jongue sans fatigue. Tous ces avantages ont porté les compositeurs à le choisir entre tous les autres instruments, pour lui confier Texécution de leurs ouvrages.
Des quatre cordes qu'il possède, la plus grave, qui sonne le sol, est filée et s'appelle bourdon; les trois autres sont en boyau de mouton ; la plus petite s'appelle chanterelle.
Les bois qui entrent dans la confection de cet instrument sont l'érable, le sapin et l'ébène : avec Vérable on fait le fond, le manche, les éclisses ou contour et le chevalet ; avec le sapin j la table, la barre, petite pièce collée au dessous de la grosse corde ; les coins, les tasseaux, les contre -éclisses, et enfin Tâme, qui se place debout dans l'intérieur entre le fond et la table, sous le chevalet; Yébine fournit la touche, les filets d'ornement, les sillets,
les chevilles, le cordier ou queue, où sont fixées les cordes au bas de l'instrument, enfin les boutons du cordier.
On appelle violons d'auteur, les violons des plus habiles facteurs qui se sont améliorés en vieillissant. Les facteurs de violons les plus célèbres et les plus estimés sont Amati et Stradivarius, luthiers de Crémone au XVIP siècle; Nicolas et Joseph Guarnerius, aussi de Crémone ; Bergunzi, Steiner, Cappa, Saluées, etc.; de nos jours MM. Chanot, Vuillaume, etc. Les violons et les violoncelles Stradivarius sont presque tout plats, les Amali sont bombés et voûtés.
Castil-Blaze s'exprime ainsi : « Ily a près de trois cents ans que Ton ne change plus rien à la structure du violon, et qu'on lui conserve cette simplicité qui augmente le prestige de ses effets. Ses quatre cordes suffisent pour donner six octaves environ, et pour offrir toutes les ressources qu'exigent le chant et la variété des modulations. Au moyen de l'archet qui met les cordes en vibration et qui peut en faire parler plusieurs à la fois, il réunit le charme de la mélodie à celui des accords. Son timbre, qui joint la douceur à Téclat, lui donne la prééminence sur tous les autres instruments ; et par la faculté qu'il a de soutenir, d'enfler et de modifier les sons, de rendre les accents de la passion comme de suivre tous les mouvements de l'âme, il obtient l'honneur de rivaliser avec la voix humaine. Cet instrument, fait par sa nature pour régner dans les concerts et pour obéir à tous les élans du génie^ a pris les différents caractères que les grands maîtres ont voulu lui donner : simple et mélodieux sous
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les doigts de Grelli; harmonieux, touchant et plein de grâce sous l'archet de Tartini ; aimable et suave sous celui de Gaviniès ; noble et grandiose sous celui de Pugnani; plein de feu, plein d'audace pathétique, sublime entre les mains de Yiotti, de Rode, de Kreutzer, de Baillot, de Bériot, il s'est élevé encore et dans une progression merveilleuse, foudroyante, sous les doigts de Paganini. j>
La viole, le violoncelle et la contre-basse descendent de la même souche que le violon et ne forment avec lui qu'une seule famille; ils donnent des sons de même nature à des diapasons différents.
La viole est un instrument à cordes et à archet, de la forme du violon mais plus gros ; il était autrefois fort en usage, on ne s'en sert presque plus aujourd'hui. Dans les orchestres, on réunissait souvent plusieurs violes; leur réunion au nombre de quatre formait un jeu de violes. En Italie on fabriquait des violes assez grandes pour qu'un enfant pût y être à l'aise ; on croyait ajouter à l'harmonie en faisant sortir du corps même de l'instrument la voix chantant le dessus.
Le violoncelle 9 que l'on nomme aussi basse, parce qu'il est la basse du violon, est un instrument d'accompagnement d'une grande douceur; il se prête merveilleusement à l'expression des sentiments tendres et mélanco-
liques. Son diapason naturel est de quatre octaves. Il n'a que quatre cordes : deux cordes filées et deux cordes de boyau ; c'est au moyen d'un |archet qu'on le met en vibration. Sa forme est si noble] et si avantageuse pour les poses , que les peintres du moyen âge en ont tiré
Fig, 115. — Petite viole à trois cordes en usage étiez les Birmans. Musée indien de Londres.
dans leurs tableaux une immense ressource. Sainte Cécile est représentée posant son admirable main sur la touche d'une basse de viole; Paul Véronèse s'est représenté jouant lui-même de cet instrument à ses noces de Cana. La contre-basse est l'instrument le plus volumineux de la famille des violons. Son usage ne parait pas re-
monter au delà de Tannée 1700. Il est souvent à trois cordes, mais l'usage tend à prévaloir d'en mettre quatre. Son influence sur l'orchestre est toute puissante, il soutient l'harmonie et produit les plus grands effets, mais il * est peu propre au solo et à la musique de chambre.
M. A. Dien a communiqué à TAcadémie des sciences un travail qui intéressera grandement les artistes. Ce travail a pour but d'appeler l'attention sur une particularité très-étrange, concernant les instruments à archet en général, mais plus spécialement le violon et le violoncelle. Ces instruments donnent quelquefois des notes défectueuses bien connues des praticiens et des luthiers sous les différents noms de mauvaises notes , notes dures ou notes roulantes. « Jusqu'à ce jour, dit M. Dien, on a en vain cherché à corriger la mauvaise qualité de ces notes ; es résultats obtenus n'ont pas été satisfaisants. 7> Son travail a pour but de résoudre ce problème. Il a obtenu, dit-il, d'une façon absolue^ la rectification des notes défectueuses en s'appuyant sur un principe acoustique bien connu , et concernant l'affinité qui existe entre les vibrations des sons lorsqu'ils sont accordés en unissons ou en octaves.
C'est dans les cordes mêmes de l'instrument que M. Dien a trouvé le secret qu'il cherchait. Oq sait que chaque corde est comme divisée par le chevalet en deux parties très-inégales : Tune, qui est la plus longue, occupe l'espace qui se trouve entre le sommet du chevalet et le sillet près des chevilles. C'est la partie sonore ou principale^ mise en vibration par le frottement de l'archet ; l'autre, beaucoup plus courte^ qui va du chevalet
au cordier où est son point d'attache et qui n'a jamais été considérée jusqu'ici comme pouvant influer sur les vibrations de Tinstrument ; ce s'ont cependant ces parties accessoires des cordes qui contiennent les éléments suffisants de sonorité pour atteindre le but cherché ; car elles sont susceptibles d'être accordées à l'unisson ou à l'octave des parties défectueuses.
« Ce résultat s'obtient par deux procédés différents , dit-il, selon la corde sur laquelle on veut opérer : en ce qui concerne la partie accessoire ou prolongement de la quatrième corde du violon, ainsi que de la deuxième et de la première, l'accord s'effectue au moyen de mouvements très-petits, imprimés au sommet du chevalet, soit en avant, soit en arrière , suivant que la note accessoire demande à être haussée ou baissée. Quant à la partie accessoire de la troisième corde , elle se trouve trop longue pour produire le son exigé ; on la raccourcit artificiellement au moyen d'une très-petite pince, ou tout autre petit appareil analogue, que Ton fixe à cette partie de la corde, par une vis de pression, à l'endroit convenable pour obtenir l'unisson ou l'octave de la note défectueuse. »
M. Dien ajoute que les résultats qu'il a obtenus sont confirmés par de nombreuses expériences * .
On doit noter avec empressement les perfectionnements que Ton apporte à ces instruments, car les occasions s'en présentent bien rarement; depuis leur invention, ils n'ont que très-peu changé.
* Comptes reiidus de V Académie des sciences j 1875, 1*' semeslre.
Le Rapport sur l'Exposition universelle de 1867 ^ que nous résumons dans les lignes suivantes, fait remarquer que les précieuses qualités des instruments sortis des mains des célèbres luthiers italiens, et leur rareté devenue plus grande chaque jour, ont fait élever leur valeur à un prix exorbitant. On a parlé récemment de violons vendus 12 et 15,000 francs; une basse de Stradivarius a été payée 25,000 francs par un professeur de cet instrument.
Aussi regarde-t-on comme bien précieux le talent de les réparer artistement. On a pu voir à l'exposition de 1867 une basse attribuée à André Amati et qu'on croit avoir appartenu à Charles IX. M: Darche l'avait exposée afin de faire apprécier la difficulté vaincue pour une restauration qui paraissait impossible , dans Tétat de délabrement oii elle se trouvait.
Cependant, malgré les soins qui sont donnés à leur entretien ainsi qu'aux réparations devenues nécessaires à la suite d'accident, ces mêmes instruments tendent à une complète destruction , soit par l'effet de la charge énorme exercée sur leur table d'harmonie par le tirage des cordes au diapason actuel, pour lequel ils n'ont pas été faits ; soit par l'effet du temps qui détruit tout ; à la'
* Rapport du Jury international.
longue le bois se détériore , les fibres se désagrègent.
Fig. 110. — Arabe Jouant du violon.
La lutherie a donc pour mission de préparer des successeurs à ces excellents instruments , vénérables restes d'un temps déjà loin de nous. Dès le commencement du dix-neuvième siècle on a tenté de grands efforts, mais on ne marchait qu'à l'aide de tâtonnements, on copiait des modèles et les résultats de l'imitation n'étaient pas toujours heureux. Cependant de bons instruments, dont le prix s'est déjà fort élevé , ont été faits par Lupot à Paris, et par John Betts à Londres dans les vingt-cinq premières années de ce siècle.
Un élève de Lupot, Jean-Baptiste Vuillaume, doué d'un esprit d'observation tout particulier, étudia avec persévérance les causes auxquelles étaient dues les admirables qualités des violons, altos et basses de Stradivarius et de Guarnerius ; au milieu de ses recherches il fut assez heureux de rencontrer dans Savart un expérimentateur occupé du même objet ; ils unirent leurs efforts et bientôt M. Vuillaume ajouta à son talent pratique de l'art du luthier, une connaissance positive et théorique des lois de la fabrication des instruments à archet. Ceux qu'il a fait figurer à l'exposition de 1867 sont de véritables modèles Je perfection. Deux quatuors complets, composés chacun de deux violons , alto et basse, semblent égaler ce que les grands luthiers de Crémone ont facturé de plus beau. On doit aussi à M. Vuillaume l'invention nouvelle et très-ingénieuse d'un petit appareil qui produit, à la volonté de l'exécutant, l'effet de la sourdine sur le violon, par la seule pression du menton sur la queue à laquelle sont attachées les cordes.
L'imitation des instruments antiques de Crémone, con-