LA LYRE ET LE KIN
Origine de la lyre. — Hymne attribué à Homère. — La lyre d'Achille. — La lyre chez les Égyptiens , les Hébreux, les Chinois, etc. — le kinnor et le Idn. — Le tétracorde et l'heptacorde. — Les difTérentes parties de la lyre. » La grande lyre des rapsodes. — Usage de la lyre dans l'antiquité. — La Yina, le zèzé ou banjo et la gorah. — Le kin en usage en Chine. — Le deuil de Confucius. ~ Invocation à sa mère. — Ses chants divers.
La lyre est un instrument de musique à cordes des plus anciens; sa construction a offert de grandes variétés.
Dans un hymne à Mercure que Ton trouve dans les pièces attribuées à Homère , on y lit quelques passages qui peuvent nous donner une idée de cet instrument, et de sa facture dans les temps reculés : ce Là, avec un ciseau de fer brillant, Mercure arrache la vie à la tortue de montagne et creuse sa dure écaille. 11 coupe des tiges de roseau de diverses mesures , il les fixe en les passant à travers l'écaillé travaillée; alentour, il étend habilement la peau d'un bœuf, il y pose les deux, bras de l'instrument, auxquels il ajuste le chevalet; enfin, il tend sept cordes harmoniques faites de boyaux de brebis.
« Aussitôt qu'il eut achevé la lyre sonore, il l'essaya note par note avec un archet. Sous sa main elle rendit des sons merveilleux , et le dieu continuant de réprouver,
maîtrisé par le sentiment du beau^ soudain se mit] à chanter. »
Fig. 126. — Lyre grecque à quatre cordes. Fig. 127, — Lyre grecque à cinq cordes.
Fig. 128. — Lyre grecque ft six cordes. Fig. 129. — Lyre grecque à sept cordes.
Du temps d'Homère non-seulement la lyre était en usage, mais la facture en était somptueuse. Voici un pas-
sage de V Iliade où il en est question. Phénix , Ajax et Ulysse allèrent pour fléchir Achille et le ramener pour combattre les Troyens ; ils le trouvèrent jouant de la lyre : ce Lorsqu'ils arrivèrent sous les tentes des Myrmidons, Achille charme son âme par les sons d'une belle lyre artistement travaillée surmontée d'un joug d'argent, qu'il a enlevée parmi les trésors de la ville d'Éetion. Il en
Fig. 130. — Lyre grecque Fig. 131. — Lyre grecque Fig. 132. — Lyre grecque
ù neuf cordes. h onze cordes. h dix cordes.
charme son âme, et il chante la gloire des guerriers. Le seul Patrocle, vis-à-vis est assis en silence, toujours prêt à servir Eacide, lorsque ses chants ont cessé. Les envoyés entrent, Ulysse à leur tête, et s'arrêtent devant Achille. Le héros étonné se lève sans quitter sa lyre, abandonnant son siège * . . . »
* riiade, chant IX.
La lyre est un des plus anciens instruments inventés par les peuples de l'antiquité. Les Égyptiens en attribuaient Tinvention àThaut-Trismégiste, leur Mercure, qui vivait avant le déluge; et les Grecs à Apollon ou à des
Fig. 183. — Trigone de Syrie h dix-sept cordes. D'après un vase peint du mu!«ée Bourbon de Naplcs,
mortels favorisés des dieux : Orphée, Linus, Amphion. Les Hébreux appelaient la lyre Kinnor ; Jubal, suivant eux, en fut Tinventeur. Le Kinnor du temple avait dix cordes, on le touchait avec le plectrum , espèce de baguette ou d'archet d'ivoire ou de bois poli un peu crochu.
LNSÏRUMENTS A CORDES. 407
Les Phéniciens avaient 'la lyre à deux cordes, ou nebel; les Babyloniens la pandora à trois cordes. Les Chinois ont deux espèces de lyres : le kin et le chêy la première a cinq cordes et la seconde vingt-cinq; elles sont montées avec des cordes en soie et rendent des sons d'une grande douceur. Un peu plus loin nous donnons quelques détails intéressants sur le kin.
La plus ancienne lyre semble n'avoir eu que trois cordes; le nombre des cordes monta ensuite à quatre, et donna le iétracorde; puis à cinq, à six et à sept, qui donna Vheptacorde.
L'hGptacorde ou lyre à sept cordes, attribuée à Terpandre de Lesbos qui, dit-on, fut banni pour son invention, a été la plus en usage; d'où vient que Ton dit encore, ()Our exprimer la lyre en général, la lyre à sept cordes :
En long habit de lin, le chantre de laThrace^ A des airs inspirés préludant avec grâce, Se plaît à parcourir, en ses diverses accents, De la lyre aux sept voix les sept tons décroissants.
(Fayolle.)
Simonide ajouta une huitième corde, et dans la suite Timothée en porta le nombre jusqu'à douze; en Egypte, il y eut même des lyres à dix-huit cordes.
Les parties de la lyre autres que les cordes sont la caisse, qui originairement paraît avoir été d'écaillé de tortue, on la fit ensuite en bois; la table^ qui ferme la caisse, n'a souvent été qu'une simple peau sèche tendue ; les montants, adaptés a la caisse, la continuent en quelque sorte sur les côtés, laissant un intervalle entre eux;
enfin le joug, placé en travers (Tun montant à l'autre. Les cordes s'attachent d'une part à la caisse, et de l'autre au joug.
On touchait cet instrument de trois manières, soit en
Fig. iil», — La pccUs, inslrument lydien h six cordes, d'après un \ase ti*ouvé à Nola et conservé au musée de Naples. .
le pinçant avec les doigts, soit en le frappant avec le plectrum, ou en pinçant les cordes de la main gauche, tandis qu'on les frappait de la droite avec le plectrum. Les joueurs de lyre se nommaient lyristes, cyiharisies , et les femmes psaltriw.
La lyre était en grand honneur dans Tantiquité ; les rapsodes voyageurs qui chantaient par toute la Grèce V Iliade et V Odyssée, portaient la grande Ivre suspendue
Fig. 135. — Instruments de la Grèce antique : 1, lyre à trois cordes; 2, syrinx; S, lyre à sept cordes; II, trompette; 5 et 6, sambuca; 7, flûte.
sur l'épaule par une courroie, comme plus tard nos troubadours à une écharpe de soie ; le roi David dansait en jouant de cet instrument devant Tarche; chez les Grecs, dans les repas, on se passait la lyre de main en main, et
chacun chantait à son tour une strophe en s'accompagnant.
La lyre est mère de la guitare dont les Espagnols héritèrent des Maures, qui la nommaient kinnar^ ainsi que du lulhy du théorbe, de la mandore à quatre cordes, de la mandoline , de la viole , et enfin de la turluretle, dont jouaient les musiciens ambulants sous Charles VI.
Fig. 136. — Jiwan Chah, céU'bre musicien de rilindoustan (1780), Jouant de la vina ou lyre indienne.
Nous devons également dire deux mots de quelques instruments primitifs qui s'y rattachent plus ou moins : de la viîiay du zézé ou banjo et du gorah.
Le premier instrument de l'Inde et le plus ancien est la vina, que Ton a appelé lyre indienne ^ quoiqu'il n'y ait aucune analogie entre la lyre et cet instrument,* dit
Fétis, car la lyre n'avait pas de touche comme la vitm
pour varier les intonalions des cordes par la pression des doigts; ses cordes se pinçaient à vide comme celles de la harpe moderne. Le corps de la vina est un gros bambou d'environ 10 centimètres de diamètre, long de 1",09. Au côlé opposé de celui des cordes sont attachées à ce tube deux grosses gourdes qui ont environ 0"",33 de diamètre. Les deux extrémités du bambou dépassent les gourdes, d'un côté pour le cheVillier, de l'autre pour Fattache des cordes. Cet instrument est monté de sept cordes, dont deux sont en acier et cinq en laiton. Le musicien qui joue de la vina est assis à la manière orientale et a les jambes croisées; la gourde du côté du chevillier est posée sur son épaule; l'autre est sous son bras droit ; il pince les cordes ,,. ,„ de la main droite, et la cau-
frig. 137. — U zczé ou banjo. ' ^
che forme les intonations, en appuyant légèrement les doigts près des chevalets, figure 136.
Le zézé ou banjo, analogue au rebâb des Arabes, est composé d'une courge ouverte par le bas; à sa partie su-
Fig. 158. — Boschjesman Jouant du gorah.
périeure est attaché un fragment de gourde triangulaire fendu dans sa longueur, pour recevoir le manche qui se projette à angle droit; la longueur de ce manche, fait d'un bois léger, est de 50 à 60 centimètres; trois touches formées chacune de trois entailles le divisent, et une seule corde, en fibre de rafia placée au-dessus, s'attache à la tète du manche et passe sur un chevalet formé d'une plume courbée qu'on élève ou qu'on abaisse pour avoir des sons plus aigus ou plus graves. Cette corde se modifie dans ses intonations par les doigts qui Tappuient sur les touches ou dans les intervalles : elle peut produire, dans ces limites, six intonations différentes. Quelquefois une deuxième corde est attachée à côté du manche et accompagne l'autre en bourdon, figure 137.
Un des instruments de musique les plus anciens, et qu'on rencontre chez toutes les tribus de race hottentote , c'est le gorah; il est en grande faveur chez les Boschjesmans, qui ne sont pas, en générai, insensibles aux charmes de la musique. Le gorah se compose d'un bâton ou arc, sur lequel est tendue une corde de boyau. Â l'une des extrémités de la corde est fixé un tuyau de plume d'autruche, dans une étendue de quatre à cinq centimètres. Par le moyen de ce tuyau, appliqué aux lèvres, et soumis au souffle du joueur, la corde se met à vibrer, de manière à produire Toctave , la quinte et toutes les notes de l'accord parfait. Burchell a mis en musique un des airs nationaux des Boschjesmans que nous reproduit la figure 138 *.
* Voir V Univers pittoretquey Afrique avstrale.
Le Icin que nous avons déjà mentionné , instrument de musique principalement en usage en Chine, est une espèce de lyre à cordes de soie au nombre de cinq, tendues sur deux chevalets fixés sur une table d'harmonie; des points marquent les endroits où on doit les pincer pour faire varier le chant. Il rend des sons d'une extrême ténuité et d'une grande douceur, pareil à ceux du vent dans les brins d'herbe.
Fiç. 139. -> Le kin (l>re chinoise), iustrumeiit à rordes -stables et pincées.
Lamartine a consacré une étude sur Confucius, qui avait un culte tout particulier pour le kin et à qui on en attribue Finvention ; nous en résumons ici les passages qui ont le plus de rapport au sujet que nous traitons *.
A la mort de sa mère, Confucius, selon l'usage du pays à cette époque, se démit de toutes ses dignités pour revêtir le deuil le plus complet. Il s'enferma pendant trois ans dans sa maison pour pleurer celle qui avait été sa divinité visible sur la terre ; il transporta ensuite ses restes vénérés sur une haute montagne.
Pendant ces trois ans de deuil, son seul délassement, disent ses historiens, était le kin^ sur lequel il s'exerçait
* Entretien 34«.
quelquefois pour adresser ses lamentations ou ses invocations à l'âme de sa mère :
Le dernier jour de son deuil accompli, dit le Père Amyot qui a traduit les chroniques du temps , il chercha à se distraire entièrement, en jouant quelques airs qu'il avait composés sur le kin. (1 n'en tira, pour cette première fois, que des sons plaintifs et tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état, l'espacé de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce
Fig. 140. ~ Le ché (lyre chinoise), instrument A cordes stables et piniées.
que les anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se rendit enfin à la société , et qu'il serait coupable envers elle , s'il continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait la raison d'accord avec le devoir. 11 fit un dernier effort pour rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave , qui loin de déparer la sagesse , lui sert comme d'ornement pour la faire admirer. Il accorda son kin , et le pinçant de manière à en tirer des sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il modula indifféremment sur tous les tons, il chanta même à pleine voix, et accompagna ses chants de son instrument; dès lors, sa porte ne fut
plus fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase, pendant ce recueillement de trois ans. « Il y aura toujours assez d'hommes enclins à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée et de la vie publique. »
On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius, ce que c'était que ce philosophe : <r C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence, ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. 11 ressemble aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait sur lequel il soit possible de se former. »
Ayant appris le magnifique éloge que l'on avait fait de lui : <c Cet éloge est outré, répondit-il, et je ne le mérite en aucune façon. On pourrait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je tâche de ne manquer à aucun des rites. »
Fig. 141. — Instruments de musique mentionnés dans les psaumes. Voir la note de la page Z9U,
Sortant un jour avec trois de ses disciples favoris par la porte orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un édifice en ruine, situé sur une colline, il répondit à ses disciples qui furent frappés de sa gravité triste : « Rassurez- vous sur moi, ce n'est pas ma propre décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à quelques siècles du jour où il a été construit. Il contenait pourtant pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon kin. Il accorda son instrument, et chanta en improvisant, les vers suivants : « Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de Thiver les remplace promptement. Après le printemps l'automne s'avance; quand l'automne se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de TOrient que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond delà vaste mer.
« Cependant l'été , l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et finissent ainsi chaque année; le soleil reparait chaque matin où nous le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse celles qui viennent de s'écouler ; mais le héros qui fit construire ce monument sur cette colline, où est-il ? Ses guerriers qui triomphèrent avec lui où sont-ils? Son cheval de bataille, où est-il? Qui les a revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence, il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent indifféremment de leur feuillage. 7> Peu de jours après un de ces disciples chéris étant
venu le voir, Confacius déjà malade de sa dernière maladie, s'avançant avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour Taccueillir : « Mes forces défaillent, lui dit-il, et ne reviendront peut-être jamais. » Il versa des larmes et continua dans un langage poétique et rhythmé, en s' accompagnant de son kin. a 0 mon cher Tsée! la montagne de Fay (la tête) s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est entièrement desséchée (la barbe) ; je n'ai plus de place où m'asseoir pour me reposer ! La saine doctrine avait disparu , elle était entièrement oubliée ; j'ai lâché de la restaurer et de rétablir l'empire du vrai et du bien ; je n'ai pu y réussir! Se trouvera-t-il après ma mort quelqu'un qui reprendra la rude tâche après moi ! y>
Il n'y a pas de barbare au berceau du monde , ajoute M. de Lamartine, toutes les races sont nobles , car elles descendent toutes de Dieu.