DE L'HYGIÈNE ET DE LA MÉDECINE
Faits curieux et remarquables de l'emploi de la musique au point de Tue de l'hygiène et de la médecine. — Spécification des effets dWers de la musique sur le physique et sur le moral. — Importants résultats. — Curieuses et fécondes analogies des influences de la musique et de certains aliments. — Rapprochement de quelques lois communes à ces deux sujets. — Classement des individus, au point de vue de la musique, en quatre catégories bien tranchées.
De temps immémorial on a tenté de soulager et de guérir par la musique; sous ce rapport des faits mémorables nous ont été conservés par l'histoire.
Le plus ancien des exemples connus de l'emploi de Ja
* Nous ayons eu l'honneur de lire un traTail sur ce sujet à l'Académie de médecine le 31 octobre 1876, intitulé Spéc{fication des diverses influences de la Musique dans ses applications à V hygiène et à la médecine, (Voir le Bulletin de r Académie, 2"* série, t. V.)
musique comme moyen curatif des affections morales, et en même temps le plus remarquable, se trouve dans la Bible. Il concerne Saul, premier roi d'Israël (vers Tan 1070 avant J.-C). De nombreux malheurs jetèrent ce prince dans une sombre mélancolie; le son du kinnor ou de la harpe calmait seul les accès de fureur auxquels le portait sa maladie. On lui amena donc un jeune pâtre de Bethléem qui jouait merveilleusement de cet instrument; ce pâtre n'était autre que David, qui devait lui succéder sur le trône d'Israël : a Quand donc, dit l'historien sacré, le mauvais esprit envoyé de Dieu était sur Saûl, David prenait sa harpe et il en jouait, et Saûl en était soulagé et s'en trouvait bien, parce que le mauvais esprit se retirait de lui *. »
La mythologie, dont les enseignements peuvent être si féconds pour ceux qui cherchent à découvrir la vérité qu'elle habille de fables, nous raconte des choses merveilleuses des centaures , entre autres de Chiron, surnommé le Sage, l'un des plus célèbres, et qui dans plusieurs contrées était regardé comme le dieu de la médecine; il guérissait les maladies par les simples et par la musique. Son histoire est trop captivante et intéresse trop notre sujet pour ne pas en dire quelques mots ici. L'antiquité le fait vivre à l'époque de la guerre des Argonautes, et quelque temps avant la guerre de Troie. Dès qu'il fut grand, il se retira dans les montagnes. Chasseur infatigable et terrible, sans cesse courant avec Diane , déchiré par les bois à travers lesquels il se précipitait en suivant
* Samuel, ch. XVf, v. 23.
LA MUSIQUE AU POINT DE VUE DE L'HYGIExNE. 63
sa divine compagne , il eut besoin d'apprendre les propriétés des plantes propres à guérir ses blessures , et la position des astres qui devaient l'aider à reconnaître sa route.
Le Pélion , montagne d'Hémonie^ dont les flancs étaient
Fig. 23. — Deux Centaures, dont l'un Joue de la lyre à sept cordes, et Tautrc de la double flûte inégale. Bas-relief au musée Capitolin , i Rome.
couverts de chênes et le sommet couronné de pins, fut choisi par lui ; il se retira dans une grotte creusée au pied de ce mont. Là se rendait toute la Grèce attirée par la renommée du demi-dieu et par ses doctes leçons. Il donna les plus grands soins à Achille, dont il fut Tinstituteur et Taïeul maternel. Il s'associait à tous les dan-
gers de son élève , dont il pénétrait l'immortel avenir; il se lançait avec lui à travers les précipices au-devant des lions et des ours, et lui enseignait l'astronomie , la bota* nique , la médecine et la chirurgie, la chimie et la musi» que. On prétend que Chiron porta le talent de la musique jusqu'à guérir les maladies par les seuls accords de sa lyre.
Quand les Argonautes voulurent partir pour la conquête, ce fut à lui qu'ils s'adressèrent pour avoir un calendrier qui leur était nécessaire. Hercule, ayant exécuté une partie de ses travaux , revint auprès de Chiron , dont il avait été l'élève ; le centaure examine la massue et la peau du lion, et regardant Hercule : a L'homme, dit-il, est digne des armes et les armes dignes de l'homme. » Il manie ensuite les traits empoisonnés: une flèche tombe et lui perce le pied gauche. La force dévorante du virus triomphait de l'art et ne permettait plus aux remèdes d'agir; le mal pénétrait ses os et s'emparait de tout son corps. Inondé de larmes Achille se tenait debout, comme devant son père. Souvent de ses mains amies il pressait les mains malades, souvent il couvrait le moribond de baisers, souvent il lui répétait : « Vis, je t'en conjure , père chéri , ne m'abandonne pas ! » Hercule lui-même se désespérait et versait des larmes , et de ses divines mains appliqua sur la plaie un remède que Chiron lui avait enseigné. Tout fut inutile: le neuvième jour Chiron laissa sa dépouille terrestre, et fut placé dans les signes du zodiaque : c'est le Sagittaire * .
* Voir notre Histoire des astres.
On raconte que Philippe Y, roi d'Espagne, dans un de ses accès d'abattement et de mélancolie, assez fréquents depuis la mort de son fils, négligeait les affaires d'État et refusait de présider le conseil , malgré les instances de la reine Elisabeth de Ferrare. Ce fut dans ces circonstances que Farinelli, célèbre chanteur, arriva à Madrid. I^ reine voulut alors essayer sur l'esprit du roi le pouvoir de la musique^ qu'il aimait beaucoup. Elle fit disposer un concert et demanda au virtuose de chanter quelques airs d'un caractère tendre et doux. Dès que la voix, du chanteur se fit entendre, Philippe parut frappé, puis l'émotion s'empara de son cœur; à la fin du second air, il fit appeler Farinelli, le combla d'éloges et lui demanda un troisième morceau, où le célèbre artiste déploya tout le charme, toute la magie de sa voix et de son habileté. Farinelli demeura près du roi, et, grâce aux séances musicales qui furent continuées, la puissance de la musique ne tarda pas à le guérir; bientôt il put se remettre aux affaires du royaume *.
Voici comment s'exprime Bocous sur un fait analogue : « Le bon et sage Ferdinand YI, second fils de Philippe VI, avait hérité des infirmités de son père. Dans le commencement de son règne, surtout, il fut tourmenté d'une profonde mélancolie dont rien ne pouvait le guérir.
* FÉTI8, Bioffr, unie, des musiciens., t. II, p. 85.
Seul, enfermé dans sa chambre, à peine y recevait-il la reine; et pendant plus d'un mois, malgré les instances de celle-ci et les prières de ses courtisans, il s'était refusé à changer de linge et à se laisser raser. Ayant inutilement usé de tous les moyens possibles, on eut recours au talent de Farinelli. Farinelli chanta, le charme fut complet. Le roi, ému, touché par les sons mélodieux de sa voix, consentit sans peine à ce qu'on voulut exiger de lui... »
Bourdelot raconte qu'étant ambassadeur à la Haye, il fui introduit par un de ses amis dans la chambre du prince d'Orange au moment où trois fameux musiciens administraient à Son Altesse, en guise de potion cardiaque» un agréable concert dont le valet de chambre du prince attestait la parfaite efficacité pour combattre les accès de mélancolie auxquels son maître était sujet *.
Toutes les fois qu'il est urgent de prévenir la peur du mal, d'où s'engendre promptement /e ma/ de la peur ^ comme le dit Figaro, dans un aphorisme digne d'Hippocrate, la musique offre à Tart de guérir des ressources qu'on a souvent expérimentées. C'est pour cette raison que l'usage en a été recommandé pendant les épidémies, la (erreur suscitée par le fléau faisant souvent plus de mal que le fléau lui-même.
Ampère, comme beaucoup de personnes, était tantôt troublé, tourmenté, tantôt calmé, fortifié, suivant le genre de musique. F. Ârago cite à cet égard un fait qui n'est pas déplacé ici : ce II atteignait déjà sa trentième année (Ampère), et assistait en compagnie de plusieurs de ses
* G. Kastner, Parémïologie musicale, p. 14.
amis, à un concert où, dans le principe, on exécutait exclusivement des morceaux de la musique profonde, énergique, expressive de Gluck. Le malaise d'Ampère était visible pour tout le monde : il bâillait, se tordait, se levait, marchait encore sans but et sans suite. De temps en temps, il allait enchâsser sa figure dans l'un des angles du salon, en tournant le dos à la compagnie. Enfin l'ennui, ce terrible ennemi que le savant académicien ne sut jamais maîtriser, faute* disait- il, d'avoir été à l'école dans sa jeunesse, sortait à nu par tous ses pores. Eh bien! à la musique étudiée du célèbre compositeur allemand succédèrent inopinément des mélodies simples , douces, et notre confrère se trouva transporté dans un nouveau monde, son émotion se trahit encore par d'abondantes larmes; la fibre qui unissait l'oreille et le cœur d'Ampère venait d'être découverte et de vibrer pour la première fois. »
M. Arago ajoute que les années ne changèrent rien à cette disposition singulière. Toute sa vie. Ampère montra son goût pour les chants simples et naïfs, la même antipathie pour la musique savante, bruyante et tourmentée.
Mais rien n'est plus curieux, plus étrange , plus surprenant que les phénomènes produits par le tarentisme. On désigne sous le nom de tarentisme une maladie
que l'on a attribuée à la morsure de la tarentule, sorte d'araignée fort commune dans la Fouille V
Les malades tombaient ordinairement dans la mélancolie, et perdaient, pour ainsi dire, l'usage de la raison, comme s'ils eussent été assoupis par Tivresse.
Chez un grand nombre, il y avait pour la musique une exaltation telle qu'aux premiers sons d'une mélodie qui leur était agréable, ils se levaient et bondissaient, poussaient des cris de joie et dansaient sans interruption jusqu'à ce qu'ils tombassent épuisés et demi-morts.
Chez d'autres, la maladie ne prenait pas une tournure aussi gaie; ils pleuraient continuellement, comme tourmentés par des chagrins cuisants, et passaient ainsi leur vie dans un état déplorable. Quelques-uns étaient possédés d'une ivresse amoureuse inconcevable; d'autres éprouvaient un tremblement continuel; on en voyait quelquefois tomber dans des accès de fureur.
A la fin du xv* siècle, le tarentisme était répandu audelà des limites de la Fouille, et inspirait une frayeur excessive; on croyait généralement que les personnes mordues étaient vouées à la mort ou condamnées à une éternelle imbécillité.
Le son des instruments, surtout de la flûte et de la guitare, leur procurait du soulagement; sous cette influence, paraissant se réveiller peu à peu d'un sommeil magique, les malades ouvraient les yeux, se mouvaient d'abord lentement et en mesure, puis, la cadence devenant
* On peut voir sur ce sujet un excellent travail de M. Alfred Maury que nous prenons ici pour guide. (Encyclop, mod., dict. des sciences, lettres et arts.)
T« LES a\Riio>:f:s w s*>n.
pl:j5 rapile, ils «rUtiect eQtm'oés à une danie passionnée.
Et ce qu'il y a de plus curieux, c*e?t que Ses personnes les plus étrau.:;?Vres à la connaissance de la musique, lorsqu'elles étaient en pnjie à cette exaltation neneuse, dansaient avec une habileté extraordinaire. Pendant Tété, les villes et les villages retentissaient du son des flûtes, des clarinettes et des timbales turques. Partout ou vo\^it des malades qui attendaient de la danse leur Luérison.
Alexander ab Alexandre rapporte qu'il vit dans un village écarté un jeune homme Tortement atteint de tarentisme. Il écoutait attentivement, et le regard fixe, les sons de la timbale ; il se mouvait avec grâce en accélérant toujours ses mouvements jusqu^à ce qu'enGn, par de puissants efTorts, sa danse devint une suite de sauts extraordinaires. Si la musique venait à cesser pendant cette exaltation de Tesprit et du corps, il tombait sans connaissance et restait étendu par terre, privé de mouvement, jusqu'à ce que de nouveau elle vint Fexciter à la danse.
On croyait que TefTet de la musique et la danse répartissaient dans tout le corps le venin de la tarentule et l'expulsaient par la peau. S'il en restait dans les veines la plus petite trace, on s'imaginait qu'il devenait un germe permanent de maladie, à ce point que la musique pouvait toujours produire de nouveaux accès.
Celte croyance contribua encore à répandre la maladie et à rendre incurables ceux qui en étaient atteints.
Le nombre des tarentali devint tel qu'à certaines époques il y eut des concerts destinés à leur soulagement ; ces concerts devinrent l'origine de véritables fêtes et
donnèrent naissance aux danses appelées tarentelles. Ces danses étaient le seul moyen qu'on connût pour
s CL
procurer du soulagement aux malades : la musique ne devait pas discontinuer un seul instant, sinon le malade retombait en proie à ses violents accès.
Mais voici qui doit singulièrement intéresser ceux qui ont étudié le rapport des sons et des couleurs :
Les personnes mordues par la tarentule aimaient les couleurs brillantes, elles agitaient souvent un mouchoir de couleur rouge ou des armes d'acier luisant, et brandissaient quelquefois ces armes avec une incroyable fureur; d'autres fuis elles étaient saisies de véritables transports pour des objets de couleur verte, se précipitaient sur eux comme des animaux furieux,, les dévoraient de leurs regards avides, les couvraient de baisers et les caressaient de toutes les manières imaginables, et bientôt, passant à des sentiments plus tendres encore, elles prenaient l'expression langoureuse d'un amant, et embrassaient, les larmes aux yeux et avec le feu le plus ardent, Tétoffe qu'on leur offrait : mais à la vue des couleurs qui leur étaient odieuses, elles entraient en fureur.
Certains morceaux de musique produisaient donc sur les tarentistes les mêmes effets que certaines couleurs. C'est pour cela que l'on nomme panno rosso une espèce de larentella très-vive et très-passionnée accompagnée de chants sauvages, et panno verde celle qui correspondait à la douce impression produite par la couleur verte.
De même que les malades manifestaient leur fureur à la vue des couleurs qui leur étaient odieuses, ils témoignaient leur aversion par des gestes violents pour les mélodies qui leur étaient désagréables.
Chaque tarentiste avait sa musique et son instrument favori, et, chose remarquable, des paysans sans éducation, qui auparavant n'avaient jamais soupçonné la puissance magique de la musique, se trouvaient tout à coup avoir une oreille des plus délicates.
Quelques malades éprouvaient de véritables accès d'extase à Taspect de la mer. D'autres se plongeaient avec volupté dans Peau, et aimaient avec passion à voir ce liquide
Fig. 20. — Musiciens réglant la danse. Fac-similé de gravures sur bois clioisies dans VOrchésograpMe de Thoinot Arbeau (Jehan Tabourot), in-4», Langres, 1588.
près d'eux. A ceux-là on était dansl'uçage de chanter des chansons d'amour, avec une musique en rapport avec cette passion; ils aimaient aussi à entendre dépeindre des sources, des cascades bruyantes, des torrents, etc.
Le tarentisme dura encore pendant le xvii** siècle, augmenté de tous les symptômes que ne manquent jamais d'ajouter à des maladies nerveuses de ce genre l'illusion et la tromperie.
Inutile, croyons-nous, de rapporter un plus grand nombre de faits ; il est bien établi que dès l'antiquité on a cherché à calmer les maladies, surtout les affections nerveuses, par l'influence de la musique.
L'influence de la musique sur l'homme a été, en effet, constatée de tout temps; cependant, malgré de nombreux essais, on ne lui a pas fait faire de progrès dans l'art de guérir : cela vient sans doute de ce que Ton en a fait l'application au hasard, et que l'on ne sait pas au juste à quoi s'en tenir sur les effets de cette influence en thérapeutique.
On a de même constaté de tout temps que l'homme n'est fort et sensible que par les nerfs, mais il était nécessaire de spécialiser les propriétés nerveuses, et c'est ce que l'on a fait lorsque Ton a déterminé qu'il y avait des nerfs conducteurs de la sensibilité seulement, et des nerfs conducteurs du mouvement seulement; détermination qui a été si féconde dans les progrès de la physiologie.
On est si loin d'avoir spécialisé les effets divers de la musique, que l'on n'a pas même constaté complètement la nature et l'étendue de son expression ; mais, nous venons de le voir (chap. u), son influence est complexe, on doit la décomposer si l'on veut se bien rendre compte de ses effets.
Les maîtres la regardent, en général, comme étant l'ex-
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pression du sentiment. Oui, elle est par excellence Texpression du sentiment; mais, comme nous l'avons fait observer précédemment, elle peut également exprimer simplement le nombre, la mesure, le mouvement, elle peut exprimer certains accents de la nature sans exprimer aucun sentiment. Ce genre de musique n'agit directement que sur l'intelligence, qui la comprend, et sur l'organisation, à laquelle elle communique son mouvement.
Nous devons ici faire une observation qui préviendra quelques objections. Ces chants, cette musique, qui n'expriment que la mesure, le mouvement, le rhythme, les bruits de la nature, même la musique savante dont nous avons parlé, et qui ne s'adresse qu'à l'intelligence, peuvent, il est vrai, faire quelquefois naître des sentiments, mais ils ne les produisent pas par eux-mêmes, ils ne les expriment pas directement; ils sont seulement susceptibles de les réveiller dans quelques circonstances par la loi de l'association des idées dans Tintelligence : c'est l'influence nostalgique de la musique.
D'un autre côté, nous l'avons vu, la musique excelle à exprimer le sentiment, depuis les plus légères émotions jusqu'aux plus enivrantes extases. Aucun art ne l'égaie sous ce rapport.
Or, il résulte des lois harmoniques établies dans l'union du corps et de l'âme, que l'on ne peut agir sur le corps sans influer sur l'âme, de même que l'on ne peut agir sur l'âme sans influer sur le corps. De plus, la physiologie nous apprend qu'il y a des nerfs conducteurs du mouvement seulement, et des nerfs conducteurs de la sensibilité seulement. Par conséquent, d'après ce que
nous venons de voir, il y a une musique qui peut agir spécialement sur les uns, et une musique qui peut agir spécialement sur les autres, comme il y a une musique qui peut agir sur les deux à la fois.
Prenons les deux extrêmes. Voilà, par exemple, un régiment, qui passe, musique en tête, jouant une simple marche : tout le monde est ébranlé, il n'y a pas jusqu'aux enfants qui, même d'une manière inconsciente, ne marquent la mesure; les passants se mettent instinctivement au pas, et un grand nombre sont naturellement entraînés dans un même mouvement à suivre la troupe.
Évidemment, cette musique agit spécialement sur les nerfs locomoteurs, et sur Tintelligence, qui comprend le nombre et la mesure.
Mais voici une réunion d'élite, silencieuse et recueillie dans un sanctuaire d'artiste : les mélodies sentimentales de Mozart, de Haydn, de Beethoven ou de tout autre grand maître se font entendre. Le prélude, comme un coup de baguette magique, saisit tout le monde, l'émotion gagne, et bientôt les larmes, que Ton comprime en vain, brillent dans tous les regards, et nous révèlent les sentiments profonds qui ont envahi toute l'assemblée.
Évidemment, cette musique agit spécialement sur les sentiments et sur les nerfs de la sensibilité.
De ce qui précède on peut déduire les propositions sui-
vantes; chacun peut d'ailleurs en contrôler la justesse en analysant soigneusement les faits :
IMl y a une musique qui agit spécialement sur l'intelligence et sur le mouvement, par conséquent sur les nerfs locomoteurs;
2^11 y a une musique qui agit spécialement sur les sentiments et sur la sensibilité, et par conséquent sur les nerfs organes de la sensibilité;
3"" 11 y a une musique qui agit tout à la fois sur les nerfs locomoteurs, sur les nerfs sensitifs, sur Tintelligence et sur les sentiments , et c'est en général ce qui a lieu le plus souvent ;
4"* Mais, depuis la musique qui agit le plus sur Tintelligenceet les nerfs locomoteurs Jusqu'à celle qui agitle plus sur les sentiments et les nerfs sensitifs, il y a une infinité de degrés où chaque genre trouve sa place.
Ici ce ne sont pas de vaines analogies, mais des lois fécondes qui expliquent et régissent tout ce qu'il y a de plus intime dans la nature de l'homme; lois semblables à celles que j'ai formulées sur Talimentation et que je rappelle plus loin.
11 est évident que si l'artiste se livrant à l'inspiration^ peut négliger de spécialiser ces influences, il n'en est plus de même de l'homme de l'art qui veut les appliquer au soulagement ou à la guérison des malades. Cette spécialisation devient dans ce cas de la plus haute importance; c'est la base sur laquelle doit reposer toute pratique.
Une personne est-elle atteinte d'un désordre qui donne une prédominance exagérée à l'action d'une espèce de
nerfs seulement , on pourrait dans ce cas approprier une musique spéciale pour agir plus directement sur le mal, pour exciter ou neutraliser telle ou telle espèce de nerfs, tel ou tel phénomène de Tinervation, pour exciter ou calmer telle ou telle faculté morale.
Ne pourrait-on pas, sous le rapport médical, établir ainsi un certain ordre, une certaine méthode dans le traitement des maladies par la musique, et en hygiène favoriser par ce moyen le développement régulier des facultés diverses ?
[l y a, par exemple, des maladies mentales produites spécialement par des affections des organes qui servent rintelligence, et par les passions exagérées de Tintelligence; d'autres, par des affections des organes qui ont directement rapport à la sensibilité, et qui influent spécialement sur les sentiments et les passions exagérées qui en dépendent. On arriverait sans doute à de plus heureux résultats, dans le traitement de ces maladies» par un choix intelligent des genres de musique qui agissent sur tel ou tel organe et qui influent sur telle ou telle puissance morale, que si on agissait au hasard. Je crois qu'il y a là une étude féconde pour les aliénistes, et d'ailleurs indispensable pour tout praticien qui veut faire concourir la musique à l'art de guérir.
11 me semble que les propositions précédentes, démontrées par nous pour la première fois, spécifient bien les divers effets de la musique. Cependant, on pourra mieux apprécier cette spécification, si l'on veut se rapporter au principe de la transmission et de la transformation du mouvement dans les milieux divers que nous avons éta-
bli *, et qui explique rinfluence naturelle et spontanée de la musique comme langage naturel.
On pourrait ainsi parfaitement caractériser à priori ^ spécialiser les divers effets de la musique, la nature des ébranlements nerveux que chaque genre doit produire, l'activité intellectuelle et morale qu'elle peut faire naître, en un mot, contrôler les propositions que nous venons de formuler.
Il est curieux de voir les analogies qui existent entre les effets de la musique sur le physique et sur le moral^ et les effets que produisent certains aliments.
Ces analogies n'ont pas échappé à plusieurs observateurs :<(... Les sons violents«grisent comme les vins capiteux, dit M. Ch. Bauquier, mais de ce que la musique est d'un puissant effet pour animer au combat, si l'on conclut qu'elle fait naître le courage, on devra alors reconnaître le même pouvoir à l'art du distillateur : l'eau-de-vie produit aussi par l'excitation du système nerveux la même agitation, le même besoin d'action, et certains soldats, on le sait, ne peuvent se battre que goi^és d'alcool *. »
Plus loin, le même auteur dit également : « Le peintre ou le poëte, à l'audition d'une œuvre musicale, peut sentir se réveiller en lui toutes les forces créatrices de son
* Communication à l'Académie des sciences du 31 octobre 187H. ^ Philosophie de la musique, ch. vu.
imagination, et trouver un sujet de vers, un motif de tableau. Cette agitation générale de la sensibilité joue pour lui le rôle de café, de vin, d'un agent excitateur quelconque qui développe l'activité du système nerveux... C'est ce que l'on pourrait appeler l'action alcoolique de l'art*. » Zyriâb le Persan, surnommé VOiseau noir au chant mélodicvx, si célèbre comme poëte, comme musicien et comme savant, s'inspirait au son de la lyre, et deux secrétaires écrivaient alors ses pensées (fig. 27).
Dans un ouvrage important, que nous aimons à citer, nous lisons également : ce La musique agit sur notre organisme comme les topiques matériels; elle est hygiénique et même médicale, mais elle grise, enivre et devient dangereuse autant que l'absinthe ou l'opium, quand elle est violente, passionnée, ou même tendre et voluptueuse ^. »
Sans vouloir assimiler complètement les effets de la musique sur le physique et sur le moral à ceux des aliments modificateurs du système nerveux, et, sans chercher jusqu'à quel point cette assimilation peut avoir lieu, je crois utile et curieux de rappeler ici, afin que Ton puisse facilement en faire le rapprochement, les lois que j'ai formulées jadis, concernant l'influence des aliments sur le physique et sur le moral; lois qui ont été contrôlées par des savants les plus compétents et qui ont reçu leur plein assentiment :
1° 11 y a des aliments qui agissent spécialement sur les
^ Philosophie de la musique, ch. viii, 2 4.
" Marquise de Blocquetille, les Soirées de la Villa des Jasmins, t. IIî, p. 155.
U MUSIQUE AU POINT DE VUE DE L'HYGIÈNE. 8i
nerfs du mouvement et des aliments qui agissent spécialement sur les nerfs de la sensibilité; 2** Les aliments qui agissent spécialement sur les nerfs
Fig. 27. — Zyriàb inspiré.
du mouvement influent spécialement sur Tintelligence;
3*" Les aliments qui agissent spécialement sur les nerfs
(le la sensibilité influent spécialement sur les sentiments ;
4" 11 y a transformation de mouvement : les forces qui agissent sur les nerfs locomoteurs et les forces intellectuelles peuvent se transformer en sensibilité et en sentiments, et réciproquement;
5** Chaque aliment occupe une place intermédiaire entre ceux, qui agissent le plus soit sur les nerfs du mouvement, soit sur ceux de la sensibilité *.
Des conséquences fécondes résultent de ces lois en physiologie, en hygiène, en pathologie, en thérapeutique, en psychologie, etc. Quelques personnes pourraient peutêtre croire que je fais de l'activité nerveuse Tintelligence et de la sensibilité le sentiment. 11 n'y a rien dans mes observations qui tende à cela ; je ne fais que constater une relation, une influence du physique sur le moral, et réciproquement; personne ne conteste cette influence, qui résulte des lois établies par le Créateur entre le corps et l'âme, l'esprit et la matière.
Dans l'ouvrage où je développe ces idées, je fais également remarquer le parti que l'hygiène et la médecine pourraient tirer de ces principes, surtout pour les maladies mentales : ce Ne pourrait-on pas arriver à d'heureux résultats, dis-je, dans le traitement de ces maladies, par un choix intelligent des aliments qui agissent sur tel ou tel organe, et qui influent sur telle ou telle puissance morale? Je crois qu'il y aurait là une étude féconde pour les aliénistes. »
* Les nombreuses études qui ont été dirigées depuis sur ce sujet important sont dues sans doute aux paroles par trop encourageantes que M. J. Beclard a prononcées en présentant notre mémoire à l'Académie de médecine ; 1 eminent secrétaire perpétuel s'est exprimé ainsi : « Si les principes sur l'alimentation
C'est principalement par son influence sur le système nerveux, comme instrument deTâme, que la musique et Talimentation doivent fixer l'attention de l'hygiéniste, du médecin et même du moraliste; car si l'alimentation et la musique, suivant leur caractère, peuvent agir spécialement sur chaque faculté de Ta me, ils agiront de même sur les organes matériels qui servent ces facultés.
Les lois auxquelles se rattachent les influences des aliments et de la musique présentent donc nn fait capital au point de vue physiologique et médical, et je dirais même philosophique. Cependant, ceux même qui ont le mieux traité de l'action des aliments et de la musique sur le physique et sur le moral, ont, jusqu'à ce jour, confondu leurs influences spécifiques; de prime abord, ces influences paraissent en effet complètement mêlées et inséparables, et, lorsque je parlais aux hommes les plus compétents d^arriver à cette spécification qui m'occupe depuis un si grand nombre d'années , ils me disaient qu'ils croyaient qu'il était impossible de trouver un fil conducteur dans ce labyrinthe inextricable. Mais maintenant rien ne parait plus simple, plus clair, plus évident que cette spécification , comme d'ailleurs toute vérité que l'on cherche et que l'on arrive à établir.
fonnoléft par M. Rambosson se confirmeDt, ils renfenneiit une des plus grandes découvertes physiologiques faîtes Jusqu'à ce jour. » {Jouriial des connaissancei médicales ^ n^ 32, 38' année. La France médicale^ n** 17, 21' année.) Depuis lors, mes expériences ont été répétées par des hommes de science qui ont obtenu le même résultat que moi.
J'ai également lu ou présenté à l'Institut plusieurs mémoires sur ce sujet. (Voir les Comptes rendus de l'Académie des sciences du l'** semestre 1866 et da \*' semestre 1867.) J'ai développé tous ces travaux dans mon ouvrage sur ies Lois de la vie, 2* édition.
Les anciens attachaient une haute importance à Tinfluence de la musique et des aliments, et les joueurs d'instruments avaient un rôle important dans les repas. Il est facile de se convaincre que Ton conserve d'une manière permanente, tenace, les dispositions dans lesquelles on prend ses repas. On dirait que les aliments reçoivent une première impression de Thumeur dont on se trouve dans le temps que Ton en use : prend-on son repas avec gaieté, avec joie, on sera ensuite gai , joyeux naturellement; il faudra de graves circonstances, ou se faire violence, pour changer ces dispositions. Le prend-on avec tristesse, on se lèvera de table avec le spleen, qui vous accompagnera et vous suivra partout. La dissipation , l'étourderie y président-elles , il faudra bien du temps et prendre beaucoup sur soi pour se recueillir ensuite et s'occuper convenablement de choses sérieuses. Les anciens, qui connaissaient l'importance des principes de l'hygiène et qui les pratiquaient peut-être mieux que nous, avaient des fous et des bouffons autour de leur table pour provoquer le rire, qui est excellent pour la digestion, lorsqu'il n'est pas porté à l'excès. Rien de plus vrai que ce dicton populaire que l'on répète quelquefois lorsque l'on a bien ri : ce Je viens de me faire un verre de bon sang *. »
* Voir sur ce sujel notre ouvrage : les Lois de la vie et Vari de prolonger ses Jours» Libr. Firmin-Didot et Cie.
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Il n'est donc pas étonnant que dès Tantiquité on ait fait un grand usage de la musique dans les festins. Plus haut nous avons cité Homère et Virgile et fait remarquer que lespoëtes anciens les plus célèbres ne manquent jamais de faire chanter sur la lyre, à la table des rois, les louanges des dieux et des héros. Mais que de faits qui portent avec eux leur instruction , ne pourrions-nous pas mentionner encore : a L'emploi delà musique dans les festins des rois
Fif. 2&. — Harpiste faisant résonner les cordes de son instrument pendant le repas do roi et de la reine. Scène représentée sur un bas-relief de Koyoundjeck (ruines de Mnive).
et des grands personnages de l'État, dit Fétis, existait en Assyrie comme dans la Babylonie. Une scène représentée sur un bas-relief de Koyoundjeck montre un roi de cette contrée avec la reine, assis tous deux près d'une table, dans un jardin , et environnés de leurs serviteurs. Ils portent à leurs lèvres des coupes remplies de vin, tandis qu'un harpiste fait résonner les cordes de son instrument. » Plusieurs peuples ont conservé ces traditions antiques : ce Dans les fêtes que Ton donnait aux étran-
8© LES HARMONIES DU SOiN.
gersy les bardes touchaient leurs harpes : souvent ils représentaient quelque événement mémorable. S'ils connaissaient l'étranger, ils ne manquaient jamais de chanter ses louanges et celles de ses aïeux * . Ji
Il est important, au point de vue de la science, et pour se guider dans la pratique, d'observer que les individus sont plus ou moins sensibles à la musique; sous ce rapport, on peut les classer en quatre catégories bien tranchées :
1* Les uns ne sont pas susceptibles de transformer les ondes sonores en mouvements physiologiques; ceux, par exemple, qui ont les nerfs acoustiques paralysés ou incapables, pour une cause quelconque, de recevoir l'impression des ondes sonores, tels que les sourds.
2** D'autres sont susceptibles de transformer les ondes sonores en mouvements physiologiques, mais bien imparfaitement; ils entendent les sons, et là se borne leur faculté musicale; les mélodies les plus suaves, les plus émouvantes, ne disent rien à leur âme ; pour eux elles ne sont que du bruit, des sons indifférents. J'ai connu plusieurs personnes dans ce cas, qui ont attiré mon attention d'une manière toute spéciale, entre autres un professeur de rhétorique, poëte distingué et très-bon appréciateur du beau en dehors de la musique.
* p. CuRisTuiv, Étude critique sur Ossimi, p. ix.
LA MUSIQUE AU POINT DE VUE DE L'HYGIÈiNE. 87
3** D'autres encore transforment très-bien les ondes sonores en mouvement physiologique, et ce dernier en activité psychique, mais ils sont incapables du mouvement de retour. Ceux-là non-seulement entendent les ondes sonores, mais ilscompreijnent aussi ce qu'elles expriment ;
Fig. 29. — Représentation d*un festin d'apparat, au quinzième siècle, avec le service des mets apportés et présentés au son des instruments de musique (d'après une miniature d*un ms. de la Bibliothèque nationale de Paris).
ils sont à même d'apprécier les trésors de la musique, mais ils ne peuvent s'exprimer dans ce langage. Le nombre de ces personnes est grand.
4* D'autres enfin transforment très-bien le mouvement dans toute la série : le mouvement mécanique des ondes sonores en mouvement physiologique; le mouvement
physiologique en activité morale, et réciproquement. Ce sont les vrais artistes ; ils comprennent ce langage et peuvent s'en servir,
S"" Entre celui qui a le plus de prédispositions naturelles ou de facilité acquise pour exprimer ainsi ses pensées et ses sentiments, par l'accent et la mélodie, et celui qui en a le moins, il y a une infinité de degrés où chacun trouve 831 place.
La plus simple observation nous fait voir de même qu'il y a des artistes doués spécialement d'intelligence et non de sentiment^ aptes principalement à faire de la musique savante, mais non de la musique sentimentale;
Et des artistes doués spécialement de sentiment, aptes principalement à faire de la musique sentimentale ;
Et enfin des artistes complets doués tout à la fois de beaucoup d'intelligence et de beaucoup de sentiment, aptes à faire de la musique portant ces deux caractères.
Mais, entre les artistes doués spécialement d'intelligence et les artistes doués spécialement de sentiment, il y a une infinité de degrés où chacun trouve sa place.
Il est également à remarquer qu'il y a des personnes plus aptes à comprendre la musique exprimant simplement le mouvement, la mesure, et ne s'adressant qu'à l'intelligence, que la musique sentimentale, et réciproquement.
Il est donc bien évident que la musique aura plus ou moins d'effet au point de vue de l'hygiène et de la médecine suivant la nature dçs individus, et qu'il est important de tenir compte de ces différences si l'on tient à apprécier avec justesse les résultats que l'on veut obtenir. On ne doit pas perdre de vue également que les organisations
peuvent changer en passant de Tétat normal à l'état de maladie, et que dans ce passage celui qui était tout à fait indifférent à la musique peut y devenir très -sensible.
Pour compléter l'étude de la musique au point de vue hygiénique et médical, nous devons parler de son influence nostalgique et de son influence morale : c'est ce que nous allons faire dans les deux chapitres suivants.
Apollon, avec sa 1}tc et son arc (d*après une peinture grecque antique).