CHAPITRE YII
« Il n'est pas bon que Thomme soit seul, » dit la Bible. Il n'est pas bon non plus que la famille soit seule. Et ce n'est pas dire assez : la vérité est qu'il n'est pas possible que la famille soit seule ; et cela n'est pas possible parce que ce n'est pas naturel. Nulle part on ne découvre ni dans l'histoire ni sur la carte de l'univers connu', de famille vivant isolément, si ce n'est par exception. Le groupe social le plus restreint est au moins une tribu.
Si les familles, même très-éloignées encore de l'état civilisé, se rapprochent, se réunissent, c'est qu'elles y sont poussées, — avant toute réflexion polilique ou philosophique, — par un instinct, l'instinct de la conservation et de la défense. On se rassemble pour augmenter ses forces ; on augmente ses forces pour chasser, pêcher, cultiver, récolter, pour combattre le» animaux redoutables, pour repousser l'ennemi commun.
Telle est la raison des petites sociétés primitives. Au fond, celte raison n'est autre chose que la tendance
innée à conserver son être, à préserver de la destruction Tétre de chacun et l'existence du groupe domestique. Si imparfaite et si grossière qu'elle soit, cette association rudimentaire est une harmonie. Cette harmonie a sa cause dans les penchants innés de l'homme , penchants qu'il ne s'est pas donnés et qui lui viennent de plus haut que lui.
Mais, dès que les familles se rassemblent, il ne faut pas croire qu'elles ne mettent ensemble que leurs engins de pêche, leurs canots, leurs armes, leurs forces physiques. Insensiblement, tous les éléments de la vie humaine entrent en association, et une fusion plus ou moins lente en opère le mélange. Croyances religieuses, culte, fêles, mœurs, langue, chants de guerre, respect des morts, conservation des tombeaux, toutes ces choses morales, différentes au commencement, finissent par se ressembler. Cesont des liens puissants ; c'est comme un ciment qui retient étroitement joints les esprits, les cœurs, les âmes.
Ainsi s'organise et persiste cette personne collective appelée plus tard la patrie. Examinez chacun des liens qui en rattachent les éléments divers : ils dérivent tous des tendances innées de l'homme, de ces tendances qu^il a reçues, non créées lui-même. On dit que c'est la nature qui les a mises en lui : soit ; mais qui a fait sa nature, sinon une intelligence capable de prévoir, des milliers de siècles à l'avance, ce que ces tendances produiraient de rapports, d'harmonies, de progrès?
A mesure que le temps marche, les premières harmonies ne suffisent plus. Les intérêts devenant plus Mqués, les besoins matériels et moraux plus éten- >st indispensable de protéger les uns et les des lois. Qu'est-ce qu'une loi? Dans sa signi-
fication la plus haute, la loi c'est la patrie elle-même ordonnant à chacun de respecter la vie, les biens, la liberté, la conscience, la croyance de chacun et de tous, au nom de la justice.
Comprise ainsi, la loi garantit aux individus, aux familles, à la nation, la satisfaction du penchant 'qui porte r homme à conserver et à développer sa vie, celle des siens et celle du pays. La loi est donc un principe d'existence, de paix et d'harmonie. La raison qui la conçoit ainsi, conçoit aussi qu'elle est sacrée.
Attenter à la loi, c'est frapper la patrie au cœur. Frapper la patrie en violant la loi, c'est blesser tous ceux que la patrie couvre de sa protection. Violer la loi, c'est donc un crime. Plus la loi est importante, plus le crime est grand. Il faut aimer sa patrie puisqu'elle est notre être même et celui de toutes les personnes qui sont le prolongement et le complément de notre être. Il faut respecter la loi, sauvegarde de la patrie, par amour pour la patrie et par respect pour la justice.
En nous s'affermit et s'éclair^par l'éducation le double amour de la patrie et de la justice. Il se manifeste avant tout par le culte de la loi. Mais nous aimons la patrie et la justice parce qu'elles sont d'accord avec toutes nos facultés. C'est donc l'auteur de nos facultés qui est en même temps l'auteur des énergies qui de^ viennent en nous peu à peu amour de la loi, intelli* gence et respect de la justice. Il nous a donc prédisposés en nous faisant tels que nous sommes, à aimer la patrie. C'est de lui que descendent, dans le cœur des individus et dans Tâme des nations, les grandes et légitimes harmonies patriotiques.
Aussi, comme les âmes droites aiment leur pays et en respectent les lois, jusqu'à tout souffrir, même la
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toa arrêt, tu meurs victime honorable de l'iniquité, non des lois, mais des hommes ; mais si tu fuis, si tu repousses sans dignité l'injustice par l'injustice, le mal parle mal, si tu violes le traité qui t'engageait envers nous, tu mets en péril ceux que tu devais protéger, toi, tes amis, la patrie et nous. — Voilà ce que me diront les lois. Laissons donc celte discussion, mon cher Criton, et marchons sans rien craindre par où Dieu nous conduit^ ».
Pourquoi ce langage, mis par Platon sur les lèvres de son maître et que Socrale a dû prononcer, pourquoi ce discours héroïque, quoiqu'il date de plus de vingt siècles, est-il à la fois si émouvant et si imposant? Parce qu'il est Técho puissant et harmonieux de la voix intérieure qui crie aux hommes de tous les temps d'aimer leur patrie plus qu'eux-mêmes et de le lui prouver surtout en obéissant à ses lois.
Bien des circonstances concourent à la formation d'une patrie : a configuration du sol, la similitude de génie, de penchants, d'intérêts, de croyances. Une fois que la patrie est faite, quand elle a été consolidée par la durée, quand elle est reconnue, acceptée, chérie, défendue au prix de la vie par ceux qui se disent ses enfants, on doit la considérer comme fondée sur la nature des choses et des âmes ; en d'autres termes, elle est alors véritablement établie sur les plans mêmes, conformément aux desseins de Celui qui a créé les âmes et les choses.
C'est pour cela que, depuis les temps historiques, il y a toujours eu des patries. Il faut le proclamer haute-
* Platon, le Criton, traduction de M. V. Cousin. T. I", p. 147 et suivantes.
SOB LtS HARMONIES PROVIDENTIELLES.
ment : la patrie est un organe présidentiel de l'ordre du monde.
Voyons en eiïct où conduit le Eentimént patriotique éclairé par la justice; considérons les bienfaits i|u'il produit, les vertus qu'il enfante.
Aux yeux de quiconque aime de cœur son pap, la patrie est une mère, la mère-patrie, que Platon proposait d'appeler d'un seul mot admirable : la mairie. Tous les enfants de cette mère sont frères et sœurs, aui yeux du patriote véritable. Sa patrie lui est une grande famille et toutes les harmonies fécondes de la famille naissent entre lui et son pays ; elles font naître les vertus, les dévouements que suscite la famille, mais avec des proportions extraordinaires et souvent sublimes.
Ces mâles vertus éclatent dans toutesles situations de fortune, dans toutes les fonctions, dans les emplois les plus humbles comme dans les plus élevés. Elles paraissent particulièrement énergiques chez le soldat, cheï l'officier. Mourir pour sa patrie est un devoir évidcntet simple : le militaire ne le discute pas. 11 donne sa vie sans marchander. II supporte le froid, le chaud, la faim, la misère, sans murmurer. Pourtant tous ces sacrilices sont contraires à l'instinct individuel ; mais celui-ci se tait, bien plus, il disparait devant l'instinct patriotique joint à l'autorité impérative du devoir. Plus d'égoïsme dans le soldat : c'est un héros, c'est un martyr. Il n'y a rien de plus grand que ce qu'il fait, et cependant rien ne lui semble plus naturel. Donc, le sentiment patrioUque élève l'âme du soldat à sa dernière hauteur. An contraire, le lâche qui refuse son sang à son pays, s'avilit, et le mépris de tous l'accable.
Dans Tordre civil, celui qui aime son pays d'un (ils a le courage civil. Magistrat, il défend, il
applique la loi, advienne que pourra, parce que la loi c'est la justice parlant par la bouche de la patrie. Il brave la fureur de la foule déchaînée. Il est incorruptible, inébranlable. Il couvre de son corps la loi et le droit : il sait que par là il protège le cœur de la patrie.
Le plus simple citoyen, s'il adore son pays, fait tout ce qu'il fait, aime tout ce qu'il aime, dit tout ce qu'il dit par amour pour son pays et pour la justice.
Concevez un pays où ce juste amour de la patrie anime toutes les âmes, ce pays n'est qu'une seule âme, une unité vivante ou l'harmonie centuple toutes les puissances. Ce pays est invincible devant l'ennemi, respecté par lui, redouté par lui. Un tel pays ne sera même pas attaqué ; s'il l'est et s'il a su se préparer des forces proportionnées au danger, il sera vainqueur.
Il y a mieux : les facultés qui lui ont été départies et qui sont son génie propre feront d'incroyables progrès. Chacun de ses enfants travaillera, étudiera, agira en Tue de l'honneur et de la grandeur morale de sa patrie. Quelle que soit son étendue, ce pays sera considérable par la piété, la science, les mœurs. La liberté aura porté ses fruits, mais comment? En réunissant en faisceau les ressources, les dons naturels, les énergies constitutives qu'elle serait impuissante à produire et qu elle trouve d'avance octroyée à la nation par le formateur des mondes.
La patrie est donc un être collectif formé par les hommes, mais préparé, préformé par une sagesse admirable, infiniment supérieure à la nôtre. Son existence et son progrès sont nécessaires à l'individu et à la famille. Elle est non moins nécessaire à l'humanité.
Avant de le montrer, examinons un point. Lorsque
«10 LES HARXO!(I£S PROTÏDEIH'IELLES.
le travail des siècles et des institutions a déoou?ert et fixé les limites des patries, celles-ci sont le résultat d*uno harmonie profonde entre des éléments divers faits pour être associés et intimement fondus. La patrie est alors une harmonie vivante qu'on peut nommer justement une unité providentielle.
Cette unité |)eut-elle impunément être très-vaste, vaste par exemple comme notre globe tout entier, ou du moins comme la majeure partie de ce globe?
C'est là une illusion. La patrie trop vaste n^a plus d'unité réelle, parce que Tharmonie ne saurait s'y faire. Les différences entre les parties de cette immensité sont trop nombreuses, les ressemblances trop faibles. Le sentiment patriotique s*y perd, s*y noie. Jetez un tonneau de vin dans un fleuve, est-ce que Teau de ce fleuve aura la force du vin? Est-ce que le pêcheur ou le passant qui boira de cette eau en sera réconforté? De même pour Téncrgie patriotique : contenue en de certaines bornes, elle se conserve et enflamme les cœurs ; dispersée, diffuse en des étendues énormes, elle s'éteint.
Une patrie démesurée peut subsister un temps, et encore avec les apparences plutôt qu'avec la puissance réelle de la cohésion. Bientôt elle se disloque; ses membres, forcément rapprochés un instant, se divisent et vont former séparément des patries naturelles, c'està-dire de naturelles harmonies politiques, conformes à l'ordre providentiel.
C'est ce que les conquérants ne comprennent pas
toujours. Ils s'imaginent que le feu, le fer et l'oppres-
suffisent à incorporer violemment des nations à
ation. Oui, si ces dernières sont des nations éner-
déjà presque mortes, ou des peuplades barbares.
OU des tribus sauvages. Non, si les vaincus sont des peuples pleins d'âme et de vie et dans lesquels brûle ardemment le sentiment patriotique.
Les patries dignes de ce nom, on ne les détruit pas. Elles persistent sous l'oppression, dans les chaînes, à la bouche des canons, et cela pendant des siècles. Un jour, tout à coup, elles se relèvent, et leur maître est chassé. Cela s'est vu, cela se verra. L'harmonie naturelle, providentielle , divine , reparaît ; l'harmonie fausse, artificielle, contraire à la loi suprême, s'évanouit.
Que les conquérants y réfléchissent, si leur orgueil est resté capable de réflexion. Que les peuples qui ont servi leurs desseins y pensent aussi. Une folle espérance les berce. Leur œuvre est mauvaise : elle sera passagère. Ce qui viole les harmonies du droit et de la justice est condamné d'avance et, surtout de nos jours, ne saurait durer.
Mais que les peuples menacés y pensent de leur côté. La condition première de leur conservation, c'est l'unité qui rapproche, la sympathie fraternelle qui résiste aux passions de l'égoïsme, la tolérance mutuelle, les concessions réciproques qui font et refont à chaque instant l'harmonie sociale sur les bases mêmes de l'harmonie providentielle. L'amour de la patrie peut seul donner la durée à la patrie ; lui seul peut créer celte union des esprits, des cœurs, des courages, des vertus, qui est la vie d'un pays, sa fécondité et sa grandeur au dedans, sa puissance respectée au dehors. Un pays divisé est une proie toute prête pour qui veut la dévorer.