CHAPITRE YIII
C'est la famille qui fait naître, conserve, élève quant au corps et quant à Tesprit de nouveaux individus qui remplacent ceux qui s'éteignent ; c'est elle qui assure la durée de l'espèce. Sans la famille, l'humanité disparaitrait ou plutôt ne serait pas. Il y a donc une harmonie nécessaire entre l'existence de la famille et celle de l'humanité. Et cette harmonie est, on l'a vu, une œuvre divine dans ses puissances natives et dans ses lois essentielles.
D'autre part, sans la patrie, la famille serait isolée, faible, sans protection, sans sécurité, sans progrès intellectuel, moral, religieux. Sans la patrie qui organise les familles en groupes, les conserve, les associe, les gouverne, les défend, la famille végéterait ou finirait par s'anéantir, et avec elle, l'humanité cesserait d'être. Entre la patrie, condition de durée de la famille, et l'humanité, il y a donc une harmonie fondamentale. Cette harmonie a pour premier auteur l'auteur môme de la famille. Ainsi, Thumanité ou la collection des patries,
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est, elle aussi, d*origine divine. Famille, patrie, ce sont là deux harmonies qui composent les deux éléments nécessaires d'une harmonie plus vaste, l'humanité.
11 importe de le redire souvent, de nos jours surtout, sans la famille et la patrie, l'humanité n'est qu'un mot absolument vide. Otez les organes qui forment un corps vivant, ce corps n'est plus rien. De même, supprimez la patrie et la famille, il n^y a plus d'humanité.
Cela étant, le simple bon sens avoue qu'aimer la famille et la patrie, c'est, à coup sûr, aimer l'humanité, puisque celle-ci n'est que l'ensemble des patries et des familles. Le même bon sens dit qu'aimer sa patrie et sa famille jusqu'à l'injustice, c'est-à-dire jusqu'à nuire à l'humanité, c'est un excès qui peut devenir un crime. Je dirai tout à l'heure comment on arrive au crime en commettant cet excès.
Mais avant toute réflexion et tout raisonnement, il y a un instinct inné qui porte l'homme vers l'homme, quelle que soit sa patrie. Un penchant naturel nous rend sensibles, nous Français, aux souffrances d'un Américain, d'un Persan, d'un Hottentot. Ce penchant est attesté par la voix de tous les âges, a Je suis homme, — disait un personnage de la comédie latine, — je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »
Cette sympathie est le principal lien d'harmonie des peuples entre eux. Cicéron l'appelait « caritas generis humani. » Le christianisme a prodigieusement développé ce sentiment et lui a donné une force immense ^us le nom de charité, u Aimez-vous les uns les au- . )) a dit Jésus-Christ.
faut que ce pencliant soit bien puissant, il faut qu'il <î d'une source plus qu'humaine, puisqu'il résiste
souvent à la voix de l'intérêt et aux fureurs sauvages de la guerre. Devant un ennemi vaincu, les âmes restées humaines s'attendrissent. Nos sœurs de charité, nos Françaises, nos Français, attachés ou non aux ambulances, nos médecins, nos soldats soignaient naguères les Allemands blessés avec autant de bonté dévouée que les enfants de notre pays. Les Suisses, les Belges ont accueilli, nourri, vêtu, consolé les débris dispersés de nos malheureuses armées. Les Anglais, les Américains, nous ont envoyé des vivres, des vêtements ; les Russes, les Grecs ont imité leur exemple. Voilà une harmonie qui touche jusqu'aux larmes. Certes, Thomme qui est né libre, peut ne pas céder à ce penchant ; il peut, quand il est sauvage, ne pas savoir encore y obéir. Il peut même, quitte à être taxé de férocité, s'acharner sur son adversaire désarmé. Mais ce penchant est en lui, avant que l'éducation vienne le développer. Ce n'est donc pas Thomme qui le donne à l'homme, ni qui se le donne à lui-même.
Suivre ce penchant avec joie, le développer volontairement en son âme, c'est accomplir un devoir envers l'humanilé; c'est travailler selon son pouvoir, à faire de l'humanité tout entière une grande famille de frères.
Mais j'ai dit que cette tendance a ses excès. Expliquons cela.
Il y a une manière fausse de comprendre le mot humanité. Un grand prélat, un cœur évangélique, Fénelon * a écrit : la patrie avant la famille ; l'humanité avant
*■ Voici les deux passages où Fénelon a fortement exprimé cette pensée :
«... Ce serait une chose monstrueuse de se préférer à toute sa iamille, sa famille à toute sa patrie, eo. patrie à tout le genre humain;
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n<t LES UlRMONiES PROVIDENTIELLES.
la patrie. Il est important de bien eatendre cette
maxime.
Et it'abord que signinent ces mots : la patrie avant la famille ?Ânn d'être clair, prenons un exemple. La loi vous commande d'être soldat, de souffrir, de vous battre, de mourir pour la défense du pays. Elle vous ordonne par là de quitter votre famille à qui vous seriez très-utile en restant auprès d'elle. Cette loi, votrecœur et votre raison l'approuvent, parce que vous reconnaissez que l'on se doit à son pays encore plus qu'à sa famille. Le soldat déserte : il viole la loi du devoir envers le pays ; il commet une injustice envers la patrie. Il est donc certain que, dans des cas nettement déterminés, la patrie passe avant la famille.
Autre exemple : L'État ne peut gouvcrnersans argent. Cet argent, c'est l'impôt qui le fournit. Le devoir envers l'Etat comprend donc l'obligation pour chacun de payer sa part d'impôt. Cela diminue un peu les ressources de la famille; cependant il est juste de toute justice que le pays exige et obtienne de chaque famille qu'elle subisse celte privation. Si vous refusez, si tous escamotez frauduleusement l'impôt dont vous êtes redevable, vous commettez à la lettre un vol au détriment delà patrie. Cela est mal, 11 faut donc, pour être honnête citoyen, savoir consentir à priver sa famille de ce
aïaoïLnnlile se réglant toujour Il d'niCClIcnCE ili; ilinquû objet, cOBuneno ^ Çïr gniiklioii nu |niliculier.
ii'tfl \y.<i |icfiiii» de se conserver en ruinant sa Tsinilk, ni d'agrnndir »i fnniiili' on perdant sa patrie, si de cbcnher U gloire de sa patrie <!a violant les lUoits de l'humaiiilë. C'eit sur ce principe qu'est (bndé le iteuii dn gmis et la loi des tialians, — Fùnclon : Essai "phllotophi/ii'» sur le i/iiHi'eniaiienl civil, cb. it. OCuvres complites : k™- ïtU, htfw. iSii. Pages 32a-3ôl!.
qui est nécessaire au pays. Dans ce cas encore, la patrie passe avant la famille.
On fait un calcul stupide lorsqu'on s'imagine quatre injuste envers sa patrie, que la voler en lui refusant Tinipot, c'est une manière d'être utile à la famille. Aider son pays par l'impôt de l'argent, comme le défendre au prix de son sang, c'est assurer l'existence, la force, la sécurité de la patrie et, du même coup, c'est garantir l'existence et ta sécurité de la famille, puisque la patrie n'est autre chose que l'ensemble des familles. Refuser tout concours à son pays, c'est, autant qu'on le peut , l'exposer à être attaqué, envahi, vaincu, pillé, rançonné, démembré. Ce qu'on a eu la lâcheté ou l'avarice de ne pas donner par devoir et par patriotisme, l'ennemi vous l'arrache, le sabre sur la gorge. Plusieurs générations, nos jeunes frères, nos sœurs, nos parents, nos enfants souffrent par suite de cette lâcheté et de cette avarice imbécile infiniment plus qu'ils n'auraient pâti de Taccomplissement du devoir, et d'un courageux sacrifice. En réalité donc, il y a harmonie intime entre le devoir envers le pays, et le devoir envers la famille.
Pour que cette harmonie soit parfaite, la patrie ne doit exiger de la famille que de justes sacrifices. Lorsque l'État, qui gouverne la patrie, accable les familles sous prétexte d'intérêt public, il y a abus d'autorité, despotisme, tyrannie. Voilà pourquoi, dans les pays libres, ce sont les citoyens eux-mêmes qui, par l'intermédiaire de leurs représentants, fixent l'étendue des charges à supporter. Mais en de tels pays on est d'autant plus coupable de ne pas obéir aux lois, que les lois sont faites par le pays lui-même, et que c'est le pays qui a décidé jusqu'à quel point la patrie devait passer avant la famille.
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Maintenant quel est le sens de ces mots : «t l'humanité avant la patrie? »
D'abord, il saute aux yeux que nul ne doit violer les lois de rhumanité au profit de son pays. Un pays ne se trouve pas assez grand : il s^empare du sol qui appartient au voisin et en asservit les habitants contre leur volonté. Cela crie vengeance. Par cet abus de la force, la justice est foulée aux pieds, et l'harmonie entre les hommes reçoit une atteinte mortelle ; car le vaincu déteste son vainqueur et s'efforce de faire partager sa haine à d'autres peuples. On a vu de ces conquêtes iniques enfanter des déchirements qui ont duré des siècles.
Cest un crime pareil, plus grand encore, que de traiter les hommes comme des animaux. L'esclavage des nè<;res est un attentat contre la nature humaine. Et quand les pays à esclaves prétendent que la servitude des nègres est indispensable à leur prospérité, cet argument ne touche aucun esprit honnête. Pourquoi ? Parce que c'est le langage de legoïsme ; parce qu'il n'est pas permis de mettre son intérêt au-dessus de celui de l'humanité. C'est ici surtout qu'il est vrai de dire : Thumanité avant la patrie.
Celui-là donc — peuple ou individu — qui s'abstient scrupuleusement de commettre l'injustice envers Fhumanité, obéit à la fois au noble penchant qui porte l'homme à aimer l'homme, et à Celui qui a créé ces penchants et qui, en nous douant de sympathie, aide notre volonté à respecter la justice.
Le devoir strict s'arrête là. Au delà de cette limite nmence le dévouement. La conscience de chacun est
^ de la mesure dans laquelle il doit se dévouer à **4. Un passant tombe dans la rivière ; un autre
S y jette après lui et risque sa vie pour le sauver : c'est admirable ; c'est un exemple à imiter. Un missionnaire quitte pays, parents, amis, et va éclairer les sauvages au péril d'être massacré par eux ; c'est sublime. Un soldat court délivrer un peuple étranger qu'un autre peuple opprime ; c'est héroïque. Cependant, il ne peut pas y avoir de loi écrite qui m'ordonne de guetter ceux qui se noient, de me faire missionnaire, ou d'aller verser mon sang pour Tindépendancc de tous les peuples, et qui édicté des peines contre ceux qui ne le fout pas. Chacun est libre d'en agir ainsi ; nul ne peut y être contraint d'une façon générale. Dans chaque cas particulier, il faut que le pays lui-même, légalement consulté, décide qu'une partie de l'armée ira secourir une nation amie. Dans ce cas, c'est la patrie qui commande ; obéissance lui est due, car, nous l'avons vu, désobéir à la loi du pays, c'est ébranler l'harmonie providentielle qui assure Texistence collective des familles.
En dehors des circonstances déterminées dont je viens de parler, et des autres cas semblables, que peuvent signifier les mots : a l'humanité avant la famille ? »
S'ils signifiaient par hasard que ni la famille ni la patrie ne sont nécessaires et qu'il faut les dissoudre, ou les abandonner, ouïes supprimer comme des institutions surannées, ces mots seraient un erreur monstrueuse sinon un blasphème.
Nous pourrions nous contenter de répéter une fois encore que la famille et la patrie étant les éléments, bien plus, les organes de l'humanité, les détruire c'est préparer l'anéantissement de l'humanité elle-même. Mais sur ce sujet, et en ce moment, il est indispensable d'insister.
ttê us uiii^sHS rftaviiE3niEU£s.
Qu'où y prenne prit : s*il D*y a plus que rhmna. oité, il n*T ann pins qa^one immense patrie compo.«;é€ de runÎTenalité des peuples de la tarre. Cette patrie gigantesque ne TÎfra pas sans Ichs, car cela est impossible. Ces lois, qui les fera? Une assemblée de députes nommés par le monde entier? Est-ce praticable? Hais supposons une chambre législative uniTo^elle : est-ce que les lois qu'elle portera conviendront à tous les peuples, à tous les génies nationaux, à tous les intérêts, à toutes les religions? D est trop clair que non. Aussitôt nées, si elles parvenaient à naître, ces lois seraient violées. Il en résulterait d'effrayants conflits dont Timagination ne peut se former une idée. Chaque nation ferait des cfTorts violents pour se ressaisir elle-même, pour s'affranchir, pour retourner à sa vie propre et à ses limites. Après avoir défait ce qui existait, on serait contraint de le refaire au prix de convulsions inouïes, de massacres répétés, de ruines accumulées. La dissolution de la famille et de la patrie est un rêve criminel et absurde. H m HO réalisera jamais.
Obéissons aux lois naturelles ; pour cela étudions-les Ht^MOUsomont, patiemment, au lieu de forger à coups triiunifinalion de désastreuses chimères. Ces lois, on Ion d(^oouvro aisément dans notre constitution physique, niornlu, intellectuelle, religieuse. Elles sont plus fortes que loutos les folies que l'homme se permet en dirigt^nul niul sa liberté ; elles survivent à ses erreurs et à i^oM AuHnu's. Il y revient quand il recouvre la lumière de
''MHoii ot quand il suit avec sagesse les mouvements nHV8 do son àme et de son cœur.
les racines de ces lois sont en Thomme sans s y ait luiMuèiuo implantées. Elles lui sont supé- » ollos lui sont antérieures. Elles révèlent une
intelligence toute sage et toute-puissante contre laquelle il n'y a pas à se révolter, et qu'il est impossible de nier, car ce serait nier l'évidence.
Les harmonies humaines, comme toutes les autres harmonies, proclament donc avec une souveraine éloquence qu'il y a une intelligence supérieure à tous les êtres, créatrice et ordonnatrice de l'univers des esprits comme de l'univers des corps.