‹ Les harmonies providentiellesChapitre 14 sur 19 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

On a étudié, dans les chapitres précédents, l'univers visible et invisible, physique et moral. On a examiné tour à tour chaque règne de la nature, et les règnes dans leurs rapports mutuels. Dans chaque règne on a considéré les espèces diverses. Partout on a trouvé des relations frappantes qui rattachent entre .eux tous les éléments, tous les genres d'êtres organisés et inorganisés, toutes les espèces, tous les individus, et les organes de chaque individu. Ces relations sont des harmonies incontestables qui font de l'ensemble des existences un ouvrage merveilleusement un dans sa diversité, un concert immense de forces et de vies, un ordre enfin.

Cet ordre a toujours plus ou moins excité l'admiration des hommes. Les Grecs nommaient l'univers le Cosmos^ d'un mot de leur langue qui signifie ordre. La description de l'univers s'appelle aujourd'hui cosmographie.

Les savants de l'époque présente, quelle que soit 1^

divergence de leurs opinions, reconnaissent nnani. rocment les harmonies de Tunivers. C'est à la lumière de leurs travaux que nous avons analysé et décrit nousmème ces magnifiques harmonies.

Or comment se fait-il que Ie3 savants puissent les distinguer, les connaître, les embrasser? Comment les autres hommes, quoique bien moins instruits, les remarquent-ils rien qu'en regardant la nature, et les admirent-ils plus vivement et plus sûrement quand les savants les déroulent sous leurs yeux?

C'est évidemment qu'il y a entre l'intelligence des savants et les lois du monde, entre l'intelligence moins exercée des autres hommes et ces mêmes lois, un rapport naturel, une correspondance préétablie. Un aveugle n'aperçoit ni la lumière ni les objets qu'elle éclaire. L'homme dont les yeux sont sains voit au contraire et la lumière et les êtres qui en sont éclairés. C'est que le voyant a ce qu'il faut pour entrer en rapport avec les corps qui réfléchissent les rayons lumineux. Ce rapport, c'est une harmonie, et cette harmonie a pour effet la vision.

De même, si nous percevons les relations diverses qui relient les êtres et les mondes les uns aux autres, c'est que nous sommes nés avec la faculté de les saisir. II y a donc une harmonie naturelle entre notre intelligence et les harmonies de Tunivers. L'univers est d'accord avec notre intelligence qui le réfléchit, le reproduit, et cela d'autant plus exactement que nous sommes plus instruits. Sans cette harmonie, l'homme serait en ^résence de l'ordre de l'univers comme l'aveugle en 'ence des couleurs.

\is pensez mûrement à ceci : à mesure que les *nts de l'univers se sont déroulés devant vous,

VOUS les avez comparés. C'est en les comparant que vous avez vy qu'ils se tenaient, qu'ils s'açcordafient. A mesure que vous avez avancé dans la lecture de ce livre, vous avez retenu, au moins en gros, ce que vous aviez déjà lu. Vous avez rapproché par la pensée les astres de la terre, les astres entre eux, les êtres de la terre des éléments et de leurs propres parties, c'est-à dire de leurs membres et de leurs organes, et vous avez envisagé leurs membres et leurs organes dans le rapport qu'ils ont avec certaines fonctions. Il vous a été possible de maintenir présents à votre esprit ces objets si nombreux, ou du moins de les rappeler successivement à votre souvenir. Vous en avez composé des groupes harmonieux, des ensembles, c'est-à-dire que vous en avez formé des unités collectives. Et au point où nous en sommes, vous êtes en mesure de composer, toujours par la pensée, une unité harmonieuse qui comprend la t otali té des existences . C est préciséraen t cette unité tota le , unique et harmonieuse que vous nommez ; l'univers.

A quoi tient ce pouvoir que vous avez de résumer tant d'idées en une seule idée, l'idée de l'univers? A quoi tient le pouvoir que vous aviez, chemin faisant, de former comme des masses, des groupes, des bouquets, si vous voulez, avec les choses qui vous avaient paru ou semblables ou harmonieusement liées dans la nature? Ce pouvoir tient à ce que votre esprit est un. S'il était composé de plusieurs morceaux, de plusieurs parties, chacune de ces parties aurait peut-être connu quelque fragment de l'univers; mais comment tous ces morceaux d'esprit, ces fragments distincts d'intelligence auraient-ils réuni, concentré, unifié toutes vos connaissances de façon à en former une connaissance unique? C'eut été impossible.

lum. par cvtt stat ijiu! *i>tre esprit connaît plus HU muma rooite karsuiiûu-« d^ l'univers ; par cela wui i{iw *'itP' <rffiik «st .rapabie de dire : l'univers c-1 WK fM *vi^ ■^•nl viMk esprit tfdt un. une chose simple,

Ibe d < i an'-, jatrtf ni^n pour laquelle votre afrvt «^ lefuuwin-îot ua. 3tni{>le, sans parties. Voll^ IMF v^vA ït'Dti^i pus èUv ik'us, trois, quatre esprits. Jiiaut^ »•>«? n* <:'a*«itir»^i â dire : Mon premier espril •.-iwiuil Li cuul-nr. mon deuxième esprit connaît IV •Wr, mon >*^pr\t aunitiro tnib connaît le son de la tronipvtté, ot-ja «f^prit niuat>n> qnutre connaît la dureté du fer. it jittfi de suite. Vous êtes parfaitement sûr que c'cs* an e^itcit Dai>[ue qui cooaait odeurs, couleurs, sons «ttootn-t-ttost^s.

iV lis esprit uniigae ne peut être divisible, et le? rari« sont I.Hijours divisible*. Votre esprit n'est donc pis un ol»jtl Ci-qn^vrel. Cest une chose une, indirisiblc. iniisittk. immJterielle. qui se connail elle-même sans *Tûir besoin [vur s".i[iercevoir ni d'veui ni d'oreilles. Cesl a ce qne ion n^mme une âme.

GrJc*? j s<ni unité, l'âme est capable de comprendre l'unité du monde. Il r a donc une harmonie naturelle entre votre jme -iti volre esprit capable de connaître If mon ie en tant qu'il est unité, et ce monde que connaît votre esprit. F.l ivlte liarmonie, ce n'est pas vous qii« en êtes l'auleur. ear vous ne vous èles pas fait vous-

Mais quoi ! Pour connaître un peu, pour compren-

Mnparf^ilement, comme je le fais, l'harmonie du

,, il est nécessaire que mon intelligence soit une;

Uigence qui a conçu toutes les hiirmonîcs de

fa» et qui les a créées, et qui-les maintient.

cette intelligence ne serait pas une? Cela ne se peut. L'auteur intelligent et puissant des harmonies universelles est donc une intelligence une, unique, indivisible. C'est donc aussi un être immatériel, un esprit, une âme.

Maintenant, cet ouvrier de l'univers, ma raison me dit qu'il est non-seulement une âme intelligente, mais qu'il est parfait, qu'il est la perfection même.

Voyons : essayez de croire qu'il est imparfait. Vous n'y réussii:ez pas. Votre raison vous répondra ceci : Si l'ouvrier de l'harmonieux univers est imparfait, audessus de lui il y en a un autre qui est parfait ; et c'est l'ouvrier parfait qui est le véritable ouvrier, non pas l'autre.

Chaque fois qu'un peuple, qu'un homme, qu'un savant, qu'un philosophe a pensé fortement à l'ouvrier de toutes choses, sachez qu'il n'a pu s'empêcher de lui attribuer la perfection, toute la perfection concevable.

Il y a donc dans la raison humaine une idée de la perfection.

Et chaque fois qu'on s'est demandé ce que c'était que cette perfection, on est arrivé à dire que cette perfection comprend l'intelligence, la puissance, la bonté, l'amour, la justice sans limites.

Prenez une de ces perfections, par exemple l'intelligence sans limites.

J'ai une idée de cette perfection, puisque j'en parle. Cette idée est incomplète assurément. Je ne sais pas, je l'avoue, comment l'intelligence parfaite connaît tout, le passé, le présent, l'avenir. Il est vrai, je ne comprends pas absolument un aussi grand objet. Mais il n'y a rien dans le monde que l'homme comprenne entièrement.

338 LES IIARMOMES PU Of IDE Ml ELLES.

Je RC comprends pas comment une graine produit une fleur, comment l'aimant attire le fer, comment d'un œuf sort un oiseau. Il n'est donc pas surprenant que je ne comprenn:; pas comment l'iatelligence infinie connaît tout, absolument tout.

Mais si Je ne comprends pas la perfection infinie dans sa grandeur, je conçois qu'elle existe, qu'il faut qu'elle existe ; et ce que je ne conçois pas du tout, c'est qu'elle n'existe point.

Encore une fois, j'en aï donc une idée ; et cette idée est le tien qui met mon esprit en harmonie intellectuelle avec la perfection divine.

Ce lien, qui l'a créé? Quel est l'objet qui, en agissant sur mon intelligence, y suscite cette idée et en est la cause?

Est-ce en me regardant moi-même que j'acquiers la notion d'un être parfait? Mais je suis imparfait, et ilesl trop clair que le spectacle de mon imperfection ne saurait produire en mon esprit l'idée d'un être parfait. Tout autre homme étant imparfait comme moi, quelle que soit d'ailleurs sa supériorité sur ses semblables, sera également incapable de me donner l'idée du parfait.

Est-ce l'aspect et la connaissance de l'univers visible qui imprimera cette idée dans ma raison ? Pas davantage. L'univers visible, si grand, si beau qu'il soit, e&t un compose d'astres, de corps inanimés, de corps vivants. Tduï ce^ œr[\s .sont Tmis, et avec une somme île t^Bes finies on ni; Toime pas un infini. Le monde visi- ^^donc fini, quoique immense. Ce n'est pasunin-

^e n'est qu'un tout indéfini, c'est-à-dire un tout

forcément des liliiites, bien que ces limites ne

1B connues de nous. Mais ce qui est fini ne peut

IIÀRMOMtlS RELIlilEtlSES. 3.W

être inriniment parfait. Or l'idée que j'ai de la perreetion est celte d'une perfection inliiiinncnt parfaite. Ce n'est donc pas le monde visible qui m'a donné l'idée de la perfection telle que je la conçois. Sans doute, le spectacle admirable de l'univers m'atteste l'esistencc d'une intelligeiice grande, prodigieusement plus grande que l'univers. Mais, s'il me prépare à concevoir l'infinie perfection de l'intelligence, comme le monde est fini, il fautqu'nn objet autre que le monde, vienne compléter en moi ce qu'a commencé la contemplation du monde, et m'élève jusqu'à la notion de l'iiiriniment parfait.

Cet objet, sera-ce le monde des esprits pareils au mien? Les esprits pareils au mien sont imparfaits. Mettez tous ces esprits imparfaits ensemble, san^ oublier les plus beaux génies, vous n'aurez toujours qu'un total d'êtres imparfaits. L'idée que j'ai de la perfection intellectuelle dépasse infiniment un semblable tiit;i!. Ce total me suggère assurément l'idée d'une inliUi^ence immensément grande, mais qui n'approche pas de la grandeur de l'intelligence parfaite. — Donc, le monde des esprits n'est pas la cause qui, en agissant sur ma raison, y produit l'idée queje conçois d'une intelligence parfaite.

Cependant cette idée doit avoir une cause. Dire qu'elle n'en a pas, c'est déraisonner. Mais elle ne peut avoir évidemment qu'une cause assez puissante pour la produire. Et cette cause, c'est de toute nécessité un être doué d'une intelligence parfaite. Oui, c'est l'intelligence parfaite qui seule, en frappantmon espritde ses rayons, est assez puissante pour y susciter l'idée delà porfoilion intellectuelle.

Vous le voyez : il y a en vous, il y a en moi une cer-

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1 s.<^-/« îàr<. l'intelligence parfaite

■ :•.;., .^3:t «lue Von nomme Dieu; . :-^ -Ji.-^-:;:enl que j'esisle,

-;;^s*al un* autre perfection, par ;r'-:Tf, ttre bon, c'est concevoir le :'i:r*. Ai:iwll«-ïous qu'un être par-

^CT.ir o* <v"nn4i?i« pas le bienf Non; =-;«:*>i:^i». Peiiioi-ïous que coanais-

i^.,.t te mil ? >\io, car alors ii serait

■ ■i!n::-vàiut n'est pas parfait. La par- H b [nrîjile K>nté vont donc ensem-

nortDT. luri !

lUAi^^, lin Sv jdniirv*. »i'ib I rlr^ ni<iltt-itr l)i<'tilÀil> ^i<lIl i

Un tel iHrf. vous ne levovei pas parmi les hommes,

et ccpoiiil.uit Miusle concevez, vous eu avez l'idée, et j'en

ni aussi l'idée puisque J'en parle. C'est en comparaison

''" ce lijodi'le uchevé que les bontés humaines vous sem-

' toujours incomplètes et bornées. Cette idée de la

accomplie tic s'est pas faite en vous toute seule.

«l'a nécessairement suscitée et la suscite en ce

iifi-viHis pris U notion d'une bonté ! L h>mme qui, en se considérant lui-

L"."e de se déclarer absolument bon?

:iiti*ire les personnages dont la bonté

Il r^'oiinue et que l'on propose ponr r.e. un saint Vincent de Paul, vous les

limez. Cependant, vous concevez un .-lire, intîuiment meilleur, dont les piiisables. dont l'intention ne s'égare

IIARMOMËS ItELIGIEDSES. iZi

moment dans votre intctiigcnco. Et cette caust, [jour produire cette idée, doit avoir en elle-même tout ce dont elle vous donne la notion ; elle doit être elle-même la bonté parfaite. Donc il existe un être parfiiiteraent bon qui n'est autre que l'élre parfaitement intelligent.

Dès que vous avei clairement coritii que cet être existe, si vous y pensez avec recueilie[iii:nt,voiis l'aimez de tout votre cœur. Quelque grand (jut; soil votre amour pour un frère, pour une mère, pour la patrie, l'amour que vous ressentez pour la bonté parfaite est encore plus grand. Vous aspirez vers l'être inGninient bon. S'il se montrait à vous, sa présence vous transporterait de juie. Quoiqu'il ne soit pas visible, vous c()m[itc/. sur lui, vous espérez en lui, vous en appelez à sabtiiiltMjuandlematheur vous afflige.Entre votre faculté d'amur, d'espérer, de sentir et cet être, il y a une harmimli' uaturelle et profonde.

Cette harmonie devient d'autant plus intime que vous méditez davantage sur cette inGnic bonté. Mais cette harmonie existait d'avance en vous pui^i^uc vous êtes né capable de la concevoir et, après l'avoir cotnjue, de l'aimer. Et c'est par elle que vous êtes verm au njondc apte à y penser, à la désirer, c'est cette bonté qui attire votre amour comme la bonté de votre mère attire votre affection, mais avec une puissance inAnimerit plus grande. Il y a donc un être dontl'intelligenrc et la bonté sont parfaites.

Cet être peut-il être injuste? S'il l'ctail, il ne serait ni intelligent, ni bon, ni parfait, car l'injustice est à la fois inintelligence, méchanceté et imperfection. Mais n'être pas injuste, cela ne suffit pas pinir élre parfait. La justice est une perfection et fait paitie de la iierfee-

Lion. VéXre parfait est donc nécessairement la justice i même.

Nous avons tellement l'idée de la justice que, lorsque nous sommes témoins d'une injustice, nous sommes indignés, révoltés. Nous avons tellement l'idée de la justice et d'une justice parfaite que, si justes que soient les juges humains, nous déduirons toujours leur justice imparfaite. Ainsi nous possédons une mesure d'après laquelle nous apprécions la justice des hommes. Cette mesure, c'est la notion qu'a notre raison d'une justice infaillible.

Puisque aucun homme n'est parfaitement juste, ce n'est pas à la vue des hommes que naît en notre raison ridée de la justice. Cette vue ne fait que provoquer no re raison à concevoir le juste absolu. Mais c'est ce juste ui-méme qui nous a créés avec une intelligence capable le le concevoir au-dessus et au delà de toutes les justices mparfaites et faillibles.

Que l'homme descende au fond de sa conscience.

>uand il a commis l'injustice , est-il content de lui ? Non .

souffre, il s'adresse des reproches, il serepent. Cette

)ufrrance, il voudrait y échapper ; il ne le peut. Elle le

mrmente le jour, la nuit, toujours, partout. S'il était

•n seul juge, il s'absoudrait peut-être ; il chasseraii

ttc souffrance qui l'obsède. Alors même que ses sem-

ables ignorent son action coupable, alors même qu'il

sent en sûreté et en possession de l'estime de tous,

continue à souffrir. Ceux qui ont violé la justice n'onl

us de repos. Il leur arrive quelquefois de s'accuser eu

/e et d'avouer leur crime à haute voix pendant leur

îimeil. Quelque chose de plus puissant qu'eux le>

', les torture. Ce quelque chose, ou plutôt ce quel-

, c'est la justice de l'être parfait qui les atteint

IIARHOKIES RELIGIEUSES. 233

jusque dans ]es ténèbres. C'est elle qui ré'ablît l'harmonie en punissant dans sa conscience celui qui n foulé aux pieds la loi du devoir, fondement de toute hannonie morale.

Au contraire, celui qui a accompli sou devoir, celui qui a aimé et respecté la justice, fût-il méconnu, persécuté même parses concitoyens, fùt-il condamné à mourir, celui-là trouve au fond de son cœur une joie ^ians égale. Cette jouissance ne lui manque jamais ; elle le console, le soutient, le relève, lise sent en harmonie avec la justice parfaite, et ce sentiment verse dans tout son être une force, un courage, une fermeté qui peuvent l'élever jusqu'à l'héroïsme. Il sali supporter les supplices sans frémir, sans pleurer. Son éncr;^ic est complétée par la conviction que le juge infaillible le dédommagera; déjà il jouit de la récompense qui lui est réservée et dont la satisfaction de sa conscience n'c^t que le commencement.

Quand nous sommes sur le point d'agir, une voi\ intérieure nous crie : Sois juste; rends à chacun ce qui lui appartient ; fais ton devoir, arrive que pourra. On dit que cette voix est celle de la conscience; assurément. Mais qu'est-ce que la conscience morale? C'est une faculté de notre raison par laquelle nous connaisson^i la loi de justice. Cette loi de justice est-elle notre ouvrage? Est-ce seulement un ordre que l'homme se donne à luimême, mais qu'il dépend de Uû de respecter ou de mépriser, d'établir ou de renverser?

S'il en était ainsi, celui qui a commis un crime se débarrasserait du remords qui l'obsède, comme en été on quitte un vêtement trop chaud. Il se dirait : Après tout, c'est moi qui m'étais imposé cette règle ; elle me génc : eh bien! je la supprime. Et là-dessus il vivrait

2îi LES UARIONIES PROTIDE MIELLES.

en paix. Mais non; il ne peut ni supprimer la loi de juslic?, ni se dérober à la torture du remords. Ce n*ost donc pas lui qui a écrit cette loi, ce n*est pas lui qui se Test donnée. Elle commande d*ea haut à toutes les consciences ; elle juge ceux qui jugent; elle condamne ceux qui ont injustement condamné. Tous les scélérats de la terre uniraient en vain leurs efforts pour rcffacer, pour Tabolir: elle demeure intacte, éternelle, inébranlable. Elle est donc Tordre d'un législateur plus parfait, plus fort que tous les hommes.

La loi de justice n'est autre chose que le commandement intimé à la liberté de Thomme par l'être infiniment juste. C'est cet être, raison, justice et sagesse parfaite, qui ordonne à l'homme de pratiquer la vertu ; c'est cet être qui, en dépit du coupable, inflige au coupable son châtiment intérieur. C'est cet être qui répand dans la conscience de l'homme de bien une satisfaction qu'aucune autre n'égale, et qui fait que Ton meurt sans crainte.

Pour révéler à la conscience la loi de justice, pour commander à la liberté d'accomplir cette loi, pour infliger a la sensibilité la brûlure du remords ou lui verser les délices de la satisfaction morale, il faut nécessairement qu'il y ait un législateur souverain et parfait^ un juge infaillible. Ce juge, c'est Dieu.

Revenons maintenant sur nos pas et reconnaissons la route qui nous a conduits à cette affirmation : il existe un (Hre parfait en intelligence, en bonté, en justice : cet (Ure est Dieu. Donc Dieu existe.

L'idée que j'ai naturellement de la perfection me

le à concevoir l'être parfait. Quand je l'ai conçu

eçtu de cet élan de mon esprit, quand j'ai écouté

' irmonic intellectuelle qui est en moi l'écho de

HARMONIES RELIf.lEUSES, 33S

la perfection, ma raison ne peut s'(!inpoi'hurdediJclarer r|ue la cause de cette liarmonic est Dieu, la perfection vivante.

L'idée que j'ai de la perfection ino porte naturellement à concevoir une bonté parfaite. Quand j'écoute riiarmonie qui s'établit entre la bouté parl'aite et mon àme, je sens que mon âme aime et désire cette bonté qui l'attire. Et j'avoue que la cause de cet attrait est un Dieu, la bonté parfaite et vivante.

L'idée que j'ai de la perfection m'incline nalurelicment à concevoir une justice parfaite. Lorsque je médite sur celte justice infinie, je reconnais que mon être moral tenJ à se mettre tout entier d'accord avec le juste, à se conformer à sa loi souveraine. En cITct, j'aime la justice; l'injustice me révolte ; je soulïrc de mes propres injustices; je suis intérieurement heureux quand je suis juste autant que je le puis. Ce sont là autant d'effets dont la cluse première n'est auiva que l'être parfaitement juste, auteur de la loi morale.

Ainsi toutes les facultés de mon être sont autant de puissances qui me portent harmonieusement à afiirmer Dieu. Pour le nier, il faut que je lutte contre toutes ces forces, ou que je les aie énervées, ou qu'elles n'aient jamais été cultivées. Mais ces forcer sont en mot. J'y obéis ou j'y résiste ; je les cultive ou les néglige ; j'en augmente ou j'en aiïaiblîs l'énerj^ie ; mais elles sont en moi de par un être qui me surpasse autant moimême que l'inGnie perfection surpasse lame imparfaite et bornée.

Dieu esiste donc. Il possède toutes les perfections. Je n'en conçois que quelques-unes; celles sur lesquelles

S30 LES HARXOMES PR0TIDK5TIELLES.

je Tiens de méditer ne sont même qu'une partie de ses infinies puissances. Suis-je libre de ne pas écouter les Toix qui m'annoncent son existence et ses attributs? Oui, je suis libre de détourner les regards de ma raison de cette divine lumière. Je suis libre de ne pas penser à Dieu, de ne travailler ni à le mieux concevoir, ni à Tadmirer, ni à réaliser en moi quelque lointaine image de ses perfections. Cela dépend de moi. Mais en usant de cette liberté, je sens que je manque à poursuivre le but suprême de mes facultés. Je sens que je fais mal et que je me fais mal à moimême. Je >ens que je me soustrais à un^ obligation sacrée et que je méconnais ce que je dois à l'être parfait.

J'ai donc des devoirs envers Dieu. Ma raison me l'affirme. Quels sont ces devoirs?

Je les trouve écrits dans ma nature même. Ne l'oublions pas : nous avons constaté dans notre âme la. présence de ridée du parfait, une tendance à méditer . sur cette idée, un besoin impérieux d'en chercher la cause. Cette idée, celte tendance^ ce besoin, nous nous sommes assurés que Dieu en était Fauteur. Nous sommes maintenant convaincus que si Dieu n'existait pas, nous n'aurions en nous ni cette idée, ni cette tendance, ni ce besoin. Éclaircir cette idée, développer cette tendance, aviver ce noble désir, c'est continuer par nos efforts ce que Dieu a commencé en nous ; c'est conformer notre volonté à la sienne.

Nous avons donc un premier devoir envers Dieu : travailler à le connaître autant que l'esprit humain en est capable.

^ès que nous avons réfléchi à la bonté divine, nous les portés à l'aimer. Cette tendance est l'effet de

rattrait qu'exerce la bonté infinie : elle est par conséquent l'œuvre de cette bonté. En suivant cette tendance, en la fortifiant de plus en plus, nous inclinons notre puissance d'aimer du côté où la perfection l'attire, et nous agissons conformément aux: desseins de Dieu. Or, cela, nous nous sentons obligés de le faire.

Voilà donc pour nous un second devoir envers Dieu : travailler à Taimer autant que le cœur humain en est capable.

On Ta établi : le goût inné de la justice, Taversion naturelle pour ce qui est injuste, le bonheur qui suit l'action vertueuse, la cuisante souffrance qui succède à une mauvaise action, l'idée première de la justice parfaite, toutes ces choses sont en nous l'œuvre d'un Dieu infiniment juste. Céder à ces tendances, écouter ces avertissements,^ se modeler soi-même sur le type de la justice, c'est agir d'accord avec la volonté divine et se mettre en harmonie avec la pensée de Dieu. Non-seulement l'homme peut se conduire ainsi, mais sa raison lui dit qu'il le doit. Dans un langage admirablement simple et fort, on dit que c'est là servir Dieu.

Troisième devoir : faire le bien, pratiquer la justice en vue d*en réaliser ici-bas Tidée que Dieu a mise. en nous.

Si ces devoirs sont sacrés, tout ce qui en assure l'accomplissement est sacré pareillement.

Or il y a un fait très-remarquable ; le voici : on ressenlble de plus en plus aux personnes dans la société desquelles on passe sa vie. Ceux qui fréquentent des êtres vicieux et abjects, et rien que de tels êtres, deviennent semblables à eux par le vice et par l'abjection. Ceux qui recherchent l'amitié et la conversation d'^-^

hommes instruits, honnêtes, sages, généreux, en reçoivent peu à peu une heureuse empreinte. Leur esprit s'éckire, leur jugement devient droit, leur conduite s'anoblit.

Cette influence s'étend à toutes les manières d'être de ceux qui la subissent. On en vient à imiter involontairement la voix, le langage, l'attitude, les gestes, les mœurs, à partager les affections, les antipathies, les goûts de travail de ceux avec lesquels on vit, surtout quand on les aime. Les enfants copient leurs parents ; les domestiques copient les maîtres; les ignorants font ce qu'ils voient faire aux hommes plus savants, plus riches, plus puissants qu'eux.

Si au lieu d'un homme, toujours imparfait, même quand il mérite de servir d'exemple, on avait toujours présent devant soi l'être souverainement parfait, cette influence s'exercerait non moins infailliblement, mais avec une puissance proportionnée à la perfection du modèle. Elle serait immense ; elle l'est effectivement. Celui qui pense assidûment à l'intelligence, à la bonté, à la justice infinie, celui-là sent sa faiblesse, il a conscience de ses défauts, de ses vices. Il est rarement content de lui. Il éprouve le désir de ressembler un peu moins à un être avili, un peu plus à l'être sans défauts et sans vices. Il fait effort pour s'améliorer ; et à me- Sti$o qu'il avance, ce travail lui est moins pénible. Son âme^^çontracte l'habitude de créer en elle-même une ressernfefence harmonieuse avec la perfection. Celui qu'il fréqb^nte ainsi par la méditation le marque de son empreinte divine. En doutez-vous ? Essayez, mais essayez chaqi^ jour, essayez longtemps. Vous subirez une transformation lente mais sûre, et vous en serez ravi.

Au contraire, l'homme qui ne regarde jamais du côté du modèle sublime, se croit aisément irréprochable. Il s'imagine valoir autant que les meilleurs ; il croit les surpasser. Satisfait de ses mérites, il ne travaille plus à se perfectionner, il n'avance plus ; bientôt il recule, il se gâte, parce que l'influence de ce qui est la perfection n'est ni cherchée, ni aimée, ni acceptée par lui. Puisque la pensée constante de Têtre parfait et l'amour ardent de cet être nous rendent moins imparfaits, c'est un devoir de contempler souvent ce modèle en luimême et dans les œuvres où sa beauté se reflète. C'est là l'adoration. L'adoration est donc un devoir envers Dieu. Elle est une partie du culte intérieur.

Ce culte comprend un autre devoir. L'être parfait est tout-puissant, car la toute-puissance est une perfection. Les dons que la Toute-Puissance nous a faits, il est évident qu'elle peut les augmenter. L'influence qu'elle exerce sur mon âme, il est certain qu'elle peut l'accroître. Or un penchant naturel, universel, porte les hommes à demander au Tout-Puissant de les aider à grandir en vertu. Ce penchant est conforme aux desseins providentiels puisqu'il nous entraîne dans le sens même de ces desseins. Il faut donc l'exciter, le cultiver, le suivre. Donc c'est un devoir de prier l'être parfait qu'il nous seconde dans nos efforts à devenir plus intelligents, meilleurs, plus justes. Je dis qu'il nous aide, qu'il nous seconde : en effet, la prière sans l'effort, sans le généreux vouloir, sans le travail personnel, ne porte pas ses fruits. Le Secours est la récompense de la demande accompagnée d'effort. Aide-toi^ le Ciel Vaidera, Mais chacun peut éprouver que l'effort accompagné de la prière est aussitôt plus efficace. C'est donc un devoir de solliciter le secours divin dans le combat

pour la vertu. C'est le second devoir du culte intérieur.

Constatons maintenant un autre fait, ou plutôt une autre loi d'harmonie par inftuence.

Lorsque les hommes sont réunis, ils font plus fortement ce qu'ils font, ils éprouvent plus vivement ce.« , qu'ils éprouvent. Il semble alors que la force des auli^.-% s'ajoute à la force de chacun et l'augmente par «ftii^; harmonieuse contagion. Le sentiment des autres e: échauffe le sentiment de chacun. En voulez-vouâ^î exemples : ils abondent. Les soldats qui vont au bat s'excitent mutuellement à l'héroïsme. Tel qui serait peut-être timide, devient un lion parmi ces Les spectateurs d'une belle tragédie se communiqdMM^" leur enthousiasme. Une même étincelle jaillit et 011^=.' flamme toute une salle à la fois. Celui qui entre éa/ùf' une maison en deuil partage instinctivement la tia/ht' tesse dont elle est remplie. -« •

De même, au milieu d'une assistance qui adore <t qui prie, le sentiment religieux s'échauffe, la peoiflig pieuse acquiert plus de force, de gravité, de profond^^ C'est de là qu'est né le besoin de prier et d'adorer>4||* semble, d'écouter ensemble un orateur qui parla4es perfections de Dieu. C'est par là que les grandes âmes qu'embrasent le courage, le patriotisme, la foi, font rayonner autour d'elles le feu qui les anime. Elleseii"flamment des populations, des foules, dés armées.

Telle fut Jeanne d'Arc. A sa voix, les faibles et les timides se sentaient tout à coup forts et vaillants. Elle avait conscience de son pouvoir ; elle s'en servait avec une habileté inspirée. Quelques lignes de son histoire mettront en vive lumière cette vertu communicative des sentiments supérieurs qui n'apparut jamais plus puis- <^ chez elle :

IIIMOSIES RKIIGIEIJSKS. ■ Ml

„ Renlrée en ville, -écrit M. Henri Wal'on,- elle

C torts, si les Anglais eontinn.ienl à mlcr sourj. à

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Cei tes, il Tallait que l'action ciercce par ' fille des champs fol prodigieuse puisque »

après plusieurs siècle», la seule lecture d'un l"'\^^,^^i vie suffitàproduire dans les cœurs de géiiéi"^ "" ' lements. Eh bien, l'excitation féconde qii les Orléanais en la voyant, eliacun l'épron grés divers dans la partie religieuse de l'an-' , i" •!''"'■' ucle d'un temple rempli d'une fervente M..Mt.iil'!« '|Mi adore.

Or, dès qu'il est démontré que le cuile enlen'filc

naieiil les de.

alimente et fortifie le culte intérieur, par cela seul le culte extérieur est un devoir. On y puise la chaleur et rénergie religieuses. Ce culte développe la plus haute, la plus imposante des harmonies morales, Taccord des âmes dans la reconnaissance et dans Tamour envers l'être parfait, père de tous les êtres. Il met l'esprit fini en union plus étroite avec l'esprit infini, l'âme imparfaite en communication plus intime avec l'âme divine et lui imprime un peu plus de ressemblance avec son modèle accompli.

Mais le culte public ne saurait exciter ces mouvements de l'âme, si l'âme n'y est pas préparée et si elle s'y refuse. Il faut le redire : la pensée de Dieu, l'amour de Dieu, l'aspiration vers la perfection divine sont innés à l'homme, et ces tendances proclament l'existence du créateur de notre organisation intellectuelle et morale qui seul a pu nous faire capables de tendre vers lui. Cependant ces inclinations précieuses ne sont d'abord que de vagues commencements. Sans culture, ils restent à l'état de commencements, et l'âme qui les renferme est religieusement stérile. Mais nul n'a le droit d'en conclure que ces germes providentiels n'existent pas. Un grain de blé que le laboureur laisse dans son grenier ne donne naissance à aucun épi. On ne s'avise pas de dire pour cela que ce grain est impropre à pousser et à fructifier. On le sème, et la semence qu'il contient, peu à peu fécondée, porte son fruit. De même l'âme, privée absolument d'éducation, semble parfois vide de toute idée de Dieu et de toute inclination vers l'être narfait. Que Ton fasse pour cette âme ce que le laboufait pour son grain de ïroment : elle aussi, elle a, elle s'épanouira en fleurs et se chargera On y \orra éclore la conception du parfait.

HARMONIES RELIGIEUSES. 2i3

rafGrmation de son existence et les sentiments admirables qui en dérivent.

Les savants raisonnent mal lorsqu'ils disent :,il y a des sauvages qui n'ont aucune idée de la divinité, donc cette idée n'est pas primitivement dans la raison humaine; c'est une invention des ^pontifes et des philosophes.

D'abord d'autres savants nient le fait. Ils soutiennent que les peuplades les plus grossières ont toutes quelque notion plus ou moins confuse d'un être supérieur au monde et tout-puissant. Sur ce point, Tenquêle des voyageurs n'est pas terminée et certains témoignages ont besoin d'être vérifiés. Mais peu importe. Supposez, si vous voulez, que tels ou tels sauvages n'ont encore fait voir aucune ombre de sentiment religieux : admettez môme cela comme certain. Que prouverait cela? Une seule chose, c'est que ces pauvres êtres sont encore engourdis dans leur ignorance primitive, et que, comme le grain de blé de tout à l'heure, aucun rayon n'est venu féconder leur esprit. Qu'on soumette plusieurs générations de ces créatures à une éducation même trèsélémentaire. C'est alors seulement qu'il sera permis de conclure. Jusqu'ici l'épreuve a donné le plus souvent des résultats positifs. Et l'on peut défier l'éducateur le plus habile de donner l'idée de Dieu à une intelligence qui en serait née incapable. 11 aurait beau faire, il ne serait pas compris.

Mais il n'est pas nécessaire d'attendre que l'on ait épuisé ce genre d'épreuves. Le monde civilisé est là. Dans ce monde, combien de millions d'hommes ont ridée du parfait? Or cette idée ne saurait en aucun cas être artificielle. Pour l'inventer, il faut d'abord l'avoir, ou tout au moins avoir une raison capable de recevoir

244 LES IIABMONrES PROYIOE^TIELLES.

la lumière qui vient de Tobjct divin. Nous Tavons montré : Taction de Dieu sur la raison peut seule susciter cette idée. N'y eût-il dans l'univers qu'un homme ayant cette idée. Dieu serait prouvé, car il n'y a que Dieu qui produise l'idée de Dieu.

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