CHAPITRE III
Lorsque l'observateur qui cherche la signification pliilosophiqne des spectacles de la nature, s'élève du règne minéral au règne végétal, il voit les rapports s'accroître, les harmonies se compliquer et s'étendre en tous sens. Il est malaisé d'analyser ces rapports sans en briser la * trame et de décrire ces harmonies sans les troubler ou même lés détruire. Ce n'est pas interpréter un chœur d'opéra que d'en chanter les parties une à une. Ceux qui s'imaginent que l'univers est un poëme médiocre, compose d'épisodes décousus, n'ont qu'à essayer d'en isoler les fragments : ils reconnaîtront que chacun tient à tous les autres et qu'on les dénature en les désunissant. Pour éviter cette faute autant qu'il est possible, étudions les plantes au point de vue des fonctions qui en font des êtres organisés. Ce sont, en effet, ces fouclions qui créent entre les plantes et le monde ambiant, entre les plantes et elles-mêmes, entre elles et leurs semblables, des liens tels, que, les végétaux anéantis, il semble que le monde terrestre cesserait d'êfre et
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réciproquement que la vie végétale n'est possible que dans un monde terrestre arrangé comme le nôtre l'est.
Le mot de végétal noua met tout de suite en présence d'un ordre de phénomènes nouveaux et plus riches que celui du règne précédent. Végéter, c'est au moins se nourrir. Se nourrir, c'est, pour le végétal, absorber, respirer, exhaler, sécréter. Ces fonctions diverses n'en constituent en réalité qu'une seule : la circulation de la sève. Elles ont pour résultat prochain la conservation et l'accroissement des parties de l'individu ; pour résultat dernier, la reproduction de l'individu, c'est-àdire la conservation et l'accroissement de Tespèce.
Nutrition de la plante. Harmonies du végétal vrec la terre ef avec Teau.
Il n*est personne qui ne sache que le végétal puise avec ses racines dans la terre une part de la substance dont il se nourrit. Le plus ancien des philosophes grecs, Thaïes de Milet avait remarqué que l'humidité fait vivre et prospérer les plantes, tandis que la sécheresse les fait se faner et mourir. Le règne animal lui avait présenté des phénomènes analogues. 11 en avait conclu que l'humide est le principe universel des choses. C'était infiniment trop dire ; mais c'était jusqu'à un certain point dire vrai. Grossièrement observé, à peine entrevu, le phénomène révèle déjà l'union substan- ♦''^.lle qui existe entre la plante d'une part, la terre et ' de l'autre, entre le règne végétal et les corps inor-
ganisés. L'analyse scientifique éclaire cette liaison d'une lumière bien autrement vive.
Quoique la racine soit à la plante ce que les fondations sont à Tédifice, quoiqu'elle la fixe au sol et l'y retienne attachée malgré l'eiïbrt des vents, ce n'est là ni l'unique, ni même la plus importante fonction de cet organe. Il sert essentiellement à pomper, au moyen de ses fines- ramifications nommées radicelles, les sucs contenus dans la terre. On dira tout à l'heure quelle est la nature chimique de ces sucs. Expliquons d'abord la succion elle-même, qu'on nomme absorption. Cette puissance d'aspirer Thumidité terrestre a pour instruments deux forces particulières, l'endosmose et la capillarité qu'il faut connaître, sans quoi Ton n'a du fait qu'une notion confuse et vague.
Au premier aspect, on dirait que la plante tette le sol comme l'enfant le sein de sa nourrice. La ressemblance n'est qu'apparente. L'allaitement du végétal est cependant aussi intéressant, aussi merveilleux en son mécanisme que celui des jeunes mammifères. C'est à Dutrochet que revient Thonneur de l'avoir décrit le premier. En deux mots, Tendosmose est la force qui fait passer à travers les membranes organisées, les liquides inégalement épais qui en baignent l'une et Tautre face. Plusieurs lois président à ce mouvement. Voici les deux principales. Premièrement, quand deux liquides de densité différente sont séparés par une membrane organisée, le tissu membraneux donne passage à un double courant qui porte chacun des deux liquides du côté où il n'était pas. En second lieu, ce double courant ne transporte jamais les deux liquides avec la même vitesse. Si la membrane est baignée par des dissolutions aqueuses, — et dans les
r)2 LES HARMONIES PROVIDENTIELLES.
végétaux, tel est le cas, — la solution la moins dense, ou si Ton veut, la plus aqueuse, passe plus vite que l'autre.
On en voit aisément les conséquences. Qu'on se figure les radicelles de la plante au moment où la végétation est en pleine activité. Ces radicelles sontfraîchement organisées, tendres, molles, extrêmement perméables. Les sucs terrestres les ont déjà remplies, gorgées. ATextérieur, elles plongent dans des dissolutions aqueuses moins épaisses que celles dont elles sont gonflées. Le courant dont nous avons parlé s'établit. Il fait pénétrer les sucs de la terre dans le corps de la racine et ajoute ces sucs aux liquides épais accumulés antérieurement dans les cellules de Torgane souterrain. Entre les cellules extérieures et les plus centrales, réchange des liquides se produit avec énergie. De bas en haut, de la racine à la tige, de la tige aux feuilles, le double courant marche et se répète.
Mais ce qui est vraiment admirable, c'est que la force qui suscite et redouble ce courant, semble procéder avec discernement. Il n'y a que les sucs en dissolution dans l'eau qui puissent traverser les cellules. Quant aux poussières que le liquide tient en suspension, si fines qu'elles soient, le passage leur est barré par la surface même des extrémités radicellaires. Ainsi, par l'endosmose, la terre s'unit à la plante : elle en pénètre les tissus ; mais elle n'y est point admise telle quelle, dans sa grossièreté primitive ; elle doit d'abord devenir fluide; puis, ne conserver d'elle-même que certains éléments choisis, seuls dignes de participer à la composi* tion du protoplasma végétal.
A l'action de l'endosmose se joint celle de la capillarité. Celle-ci est une force spéciale, une propriété des
HARMOMES DU REGNE VEGETAL. . t.>
tubes très-fins, fins comme des cheveux et nommés pour cette raison tubes capillaires. Ces tubes exercent sur les liquides qui en mouillent les parois une attraction qui les force à monter dans la capacité de ces tubes, en dépit de la pesanteur. La plante est formée de tissus fibreux et vasculaires dont les fils sont des tubes creux, des tubes capillaires. Comme les tubes de verre, les tubes végétaux font monter dans leur cavité intérieure les liquides nourriciers. Une double attraction, celle de Tendosmose et celle de la capillarité appelle donc Thumidité du sol dans toutes les parties de la plante. C'est grâce à ces deux forces que se conservent quelques jours les bouquets de nos vases à fleurs. Les boutures encore vivanles, confiées à un sol humide, reprennent et jettent des racines en vertu des mêmes énergies et du même mécanisme. Dès qu'il est au contact de l'eau, le végétal se met tout aussitôt en parfaite harmonie avec le vivifiant élément.
Ce que la plante emprunte à la terre, ce que la terre donne à la plante, sauf à le retrouver plus tard dans les restes du végétal mort, on le sait exactement. La terre fournit aux végétaux de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, sous la forme d'eau et d'ammoniaque ; — du carbone sous la forme d'acide carbonique ou de carbonate en dissolution; — enfin des substances minérales solubles. Mais Toxygène, l'hydrogène, le carbone et l'azote sont les éléments essentiels de la matière première des plantes, que les savants nomment protoplasma.
54 LES IIARMONILS PROVIDENTIELLES.
Respiration de la plante. Ilannooie du irégétal avec Tair.
Cependant la terre n'est que la première nourrice du végétal ; Tatmosphère est la seconde. Celle-ci lui est non moins indispensable que celle-là. Toutes deux semblent s'entendre pour verser la vie à la plante, laquelle, de son côté, puise à ces deux sources, comme guidée par le plusinfaillible instinct. Dans la terre, elle s'alimente; dans l'air, elle respire.
C'est ici une autre merveilleuse harmonie qui en produit ou du moins en révèle une nouvelle encore, car Tun des actes respiratoires du végétal exige le concours delà lumière. La plante, en effet, a deux façons ditTérentes de respirer, la respiration diurne et la respiration nocturne.
La respiration diurne a pour organes les feuilles, avec leurs stomates ou petites bouches, et les parties vertes. Pendant le jour, sous Tinfluence de la lumière solaire, les parties vertes en général, mais surtout les feuilles absorbent l'acide carbonique de l'air. Dès qu'elles l'ont absorbé, elles le décomposent en ses deux éléments, l'oxygène et le carbone. Elles dégagent la plus grande partie de l'oxygène, n'en retiennent qu'une faible quantité ; le carbone au contraire demeure fixé dans les tissus du végétal. La respiration diurne peut s'effectuer aussi à la lumière diffuse et même à la lumière artificielle, telle que celle de nos lampes. L'efde cette fonction est de solidifier le végétal en
l'enrichissant de carbone et de développer la CQuleur -verte.
La respiration nocturne a tiré son nom de ce qu'elle procède à l'inverse. Elle consiste en une absorption d'oxygène compensée par un dégagement d'acide carbonique. II est maintenant reconnu que ce second phénomène a lieu d'une manière continue, à la lumière et dans l'obscurité, sur toutes les parties du végétal non colorées en vert ; et, dans l'obscurité, les parties vertes en deviennent aussi le siège. 11 est impossible de n'être point frappé de cette alternance des deux respirations qui se correspondent par des opérations non point sem* blables, mais plutôt symétriques. Le caractère n'en est point détruit par de récentes observations ; car s'il est prouvé maintenant que les parties vertes elles-mêmes ont la respiration nocturne dans l'obscurité, il n'en demeure pas moins avéré qu'en somme le phénomène diurne est bien l'inverse de Tautre.
Or les savants n*ont pas attendu les philosophes pour célébrer en termes éloquents les harmonies qui éclatent au milieu de ce magnifique ensemble de phénomènes.
L'une des plusbelles'c'est que la respiration diurne des plantes, en restituant à l'air des quantités considérables d'oxygène, exerce sur l'atmosphère une influence essentiellement réparatrice. En consommant sans interruption l'oxygène de l'air, en le remplaçant par un excès d'acide carbonique, les animaux décomposent l'atmosphère et se la rendent à eux-mêmes mortelle. Les végétaux exécutent l'opération contraire, au moins pendant le jour; ils refont ce que les animaux ont défait; ils épurent et enrichissent les sources corrompues et appauvries de la respiration animale. On le voit: le cercle des
50 LES UAI^MOMES IM'.OVIOENTIELLES.
harmonies végétales enveloppe les trois règnes et tient embrassés en une étreinte immense, leminénil, la plante et l'animal.
La respiration qu'on vient de décrire, et la' constitution de roxygènc atmosphérique qui en résulte ne sont pas le fait des seules plantes à feuilles aériennes. Celles que les eaux recouvrent toujours et dontles feuilles sont dites submergées, respirent directement, par leur tissu cellulaire, Tair en dissolution dans le liquide qui les baigne de toutes parts. D'autres végétaux aquatiques, par exemple les nénuphars, ont leurs feuilles étalées à la surface des eaux. Ces feuilles surnageantes sont recouvertes d'un épiderme qui manque aux feuilles submergées. L'épiderme couvre la face supérieure de la feuille, celle qui est en contact avec l'atmosphère. Il est percé de pores nombreux ou stomates. Par ces petites bouches l'air pénètre dans les vaisseaux de la plante aquatique comme il pénètre dans ceux de la plante lérienne, avec celte différence seulement que celle-ci a les stomates des deux côtés de ses feuilles et princialement au-dessous.
EnGn certaines espèces de plantes moins parfaites et ^pourvues de matière verte, possèdent cependant un •pareil de respiration diurne. De ce nombre sont les ridées ou algues colorées en rouge. Chez elles, la 'orophylie absente est remplacée par un pigment ige au moyen duquel elles agissent sur l'air que u des mers tient en dissolution, comme les plantes atiques ordinaires. A la lumière, elles décomposent ide carbonique, fixent le carbone et dégagent Toxyî ; elles font l'inverse dans Tobscurité.
lIARMOiSlES Dl! RÈGNE VÉGÉTAL. ' 57
Équilibre élabli par l'exhalation.
Outre cette fonction, le végétal dont les parties sont exposées à l'air en accomplit une autre qui complète Id précédente et contre-balance les effets excessifs de la respiration et de Tabsorption. Ces mêmes stomates, ces pores ou petites bouches qui donnent accès à Tair ambiant, servent aussi à la transpiration ou exhalation aqueuse. Pour être en santé, la plante ne doit absorber qu'une quantité d'eau déterminée. Lorsqu'elle en contient trop, l'exhalation la décharge de ce surcroît d'humidité. Ordinairement la vapeur exhalée se répand dans l'air ambiant ; quand elle surabonde, elle se change en eau et perle sur les feuilles en goultelettes bien distinctes de celles de la rosée. Plus la plante est jeune et vigoureuse, plus l'exhalation est active. Cette transpiration redouble si le temps est chaud et sec. Dépasset-elle une certaine limite, la plante se dessèche et perd sa forcé avec sa fraîcheur. Du moins possède-t-elle le pouvoir de retarder la dessiccation de ses parties vertes, en les arrosant elle-même de dedans en dehors par l'exhalation. On comprend facilement l'utilité particulière de cette précieuse fonction : elle maintient le végétal à égale distance entre le défaut et l'excès d'humidité et impose la loi de l'équilibre aux pui.^santes influences physiques d'où son existence dépend.
s lUItMONlES l'ilOVlDENTIELLES.
Circulïlion de la aéve. Uarche ascendtnte. Nirehe dcscendanle.
Malf^ré ma résolulion de respecler l'indissoluble unité: de la vie végétale, j'ai élé contraint de la morceler pour en esquisser le tabltiau. J'ai pu néanmoins en faire entreïoir l'harmonie. Mais afin d'en donner une idée plus complète cl plus juste, arrivons à une vue d'ensemble et considérons maintenant dans sa totalité le grand phénomène complexe de la circulation de la sève.
La sève est le li({uide qui, absorbé par les racines, chemine à travers les tissus de la plante pendant la périodeoù la végétation est le plus active. En hiver, le liquide est peu s'en faut immobile, et le végétal dort d'un sommeil à peu près complet. Le feuillage qui le décorait est tombé ; ses Iiiudi lies dépouillées ne laissent plus voir que les bourgeon- qui pointent à l'aisselle des feuilles et à l'extrémité des jeunes rameaux et de la tige.
C'est là que sont restés les derniers signes apparents de la vie ; c'est là que viendront l'éveiller les caresses des premiers beaux jours. Dès que renaît le printemps, des que le soleil remonte, touchés de ses chaudes atteintes, les jeunes bourgeons se dilatent légèrement. Pour se gonller, même très-peu, lis empruntent et consomment une partie des sucs que la plante avait gardés en réserve. Toutaussilùt, ces liquides dépensés sont remplacés par d'autres qui se hâtent de monter à leur suite; et le branle est donné.
A l'autre extrémité de la tige, les racines en ressentent la secousse. Elles sont alors gorgées, — on s'en soutient, — de substances épaisses, encore épaissies par là longue stagnation de l'hiver. Les dissolutions aqueuses dont le sol est imprégné, moins denses que les sucs des racines, obéissent vivement à Tappel de l'énergie endosmotique. A mesure que le fluide nourricier pénètre par les radicelles, il s'élève ; en s'élevant il se mêle aux sucs de la plante et graduellement auglucnte de densité. Réunissant leurs forces, l'endosmose et la capillarité le portent, le répandent de cellule en cellule, de vaisseau en vaisseau, de fibre en fibre- Après avoir parcouru les canaux singulièrement ténus qui toiuposent les tissus, il arrive jusqu'aux bourgeons. Ceux-ci s'en remplissent, se distendent, éclatent et s'épanouissent en bouquets de feuilles.
A ce moment, la plante dispose d'une puissance nouvelle ; ses voies aériennes sont ouvertes, elle respire. Alternativement elle s'enrichit d'oxygène et de carbone. Enfin, les feuilles une fois formées, Tévaporation aqueuse se produit largement. Les liquides qu'elles contiennent diminuent; ceux des bourgeons et des parties vertes diminuent à proportion. L'afflux augmente; le ruisseau de vie s'enfle, il grossit. Partout il abonde. La moindre incision, la plus légère blessure faite à Técorce laisse échapper des flots de sève. Les pleurs de Uvigne coulent sous la serpette de l'ouvrier. A ce moment, la poussée ascendante du sang végétal est de îorce à soulever une colonne de mercure de la hauteur d'un mètre. Le travail dure jusqu'à l'heure où le feuillage de la plante a atteint la limite de son épanouissement.
Parvenue à ce point, la sève redescend. Durant f"
60 LES liARMOMES PROVIDENTIELLES.
mouvement printanier, elle s'était enrichie d^éléments divers, qu'elle avait recueillis dans sa course ascendante. Maintenant l'acte respiratoire en a parachevé la préparation, et en a formé un liquide particulier qui réside d'abord dans les feuilles et dans l'àcorce des jeunes branches. C'est la sève élaborée, comme oa la nomme, le fluide essentiellement nourricier du végétal, comparable au sang artériel des animaux.
De même que le sang animal, celui de la plante devient veineux et rebrousse chemin. La sève élaborée va des feuilles aux racines, passant entre Técorce et le bois, à travers un réseau de mailles innombrables. Elle s'y transforme en cette liqueur, en ce suc propre appelé latex, (|ue le microscope montre circulant à la façon du sang animal quand celui-ci s'insinue le long des tubes capillaires. A mesure qu'il tend vers le bas, le latex serpente, il multiplie ses tours et détours par des canaux qui lui appartiennent ; en même temps il touche aux vaisseaux voisins, pousse en tous sens ses fins granules et ébauche en passant des tissus nouveaux. Ainsi, la circulation spéciale du latex ou cyclose redouble et rend parfaite la grande circulation de la sève, qui avait commencé aux racines et qui revient s'y terminer.
Les plantes moins parfaites présentent également un cercle continu d'opérations vitales harmonieusement liées. Quoique plus simple, la circulation de la sève y est réglée avec un art admirable. II y a des plantes , aquatiques qui sont formées uniquement de tissu cel- ^ lulaire. Étudiées au microscope, elles dévoilent les mouvements cachés qui agitent leurs sucs nourriciers.
'intérieur de la cavité cellulaire, des granules nagent Tiilieu d'un liquide transparent. En tournoyant, ils
HARMONIES DU RÈGNE VÉGÉTAL. Cl
dessinent tantôt des cercles, tantôt des ellipses, toujours des courants qui se referment sur eux-mêmes. Chaque cellule a ses rotations, indépendantes de celles des cellules voisines.
A quoi donc serviraient ces courants sinon à imprégner les parois de la cellule de la matière qui en devient la su.bstance? Peut-être n'est-ce là que la forme la plus rudimentaire de la circulation végétale. Peut-être la découvrira-t-on plus tard dans toutes les plantes, puisque beaucoup de végétaux plus parfaits l'ont en même temps que la cyclose compliquée des vaisseaux laticifères.
Quoi qu'il en soit, les liquides granuleux animés de mouvements rotatoires, semblent bien être la sève même des végétaux inférieurs et, dans les végétaux supérieurs, appartenir à la sève, dont ils ne sont que provisoirement séparés. Au total, cette rotation intra-cellulaire, loin de démentir l'ordre harmonieux de la cîrculationvégétale, parait au contraire en attester l'existence, quoique sous des aspects divers, dans le règne tout entier.
Harmonies de la floraison. Multiplications dÎTerses de la plante.
Malgré le nombre et la diversité de ces fonctions, malgré l'harmonie stable et profonde qui en assure les effets, si elle n'en possédait pas d'autre, la plante manquerait de son plus excellent attribut. Cet être tantôt magnifique, tantôt charmant, ne serait qu'un accident admirable mais
passager, un apparition fugitive. Des multitudes de yégétauxne vivent qu'une année. D'autres, il est vrai, attestent par les couches accumulées de leurs troncs gigantesques une durée plusieurs fois séculaire. Mais qu'importe ? Ephémère ou séculaire, le végétal est voué à la dissolution. Après les splendides expansions de la jeunesse, la sève, ce sang de ses veines s'appauvrit et s'arrête ; il languit, il meurt. Mort, il se tient debout encore ; mais chaque souffle du vent, chaque goutte de pluie, chaque coup de bec de l'oiseau, chaque morsure du ver caché sous son écorce, fait tomber quelques débris de ce corps désormais impuissant à se réparer luimême. La terre peu à peu reprend jusqu'au dernier atome des substances dont il avait été formé. Et pourtant, il n'a point péri tout entier. Il a, selon la belle parole du père des naturalistes, il a une vertu par laquelle, bien que périssable, il participe à l'éternel et au divin. Cette vertu, terme et couronnement des précédentes, a pour instrument la fleur elle-même; son œuvre est le fruit ; du fruit sort la graine, et de la graine une jeune plante, mère féconde d'innombrables descendants.
Les harmonies de la floraison, on les a cent fois célébrées. On a décrit les étonnantes sympathies, les aptitudes admirablement concordantes des étamines et du pistil, du pollen et des ovules. On a dit comment les^ souffles de l'air, les insectes ailés, les hommes euxmêmes deviennent complices des alliances qui marient la fleur à la fleur pour la faire renaître. On a eu raison : au spectacle de ces ravissantes unions auxquelles la nsiture rajeunie prête l'appareil éblouissant de ses fêles printanières, le cœur tressaille et l'esprit reçoit de l'or- ^ ire harmonieux du monde terrestre, une impression
qu'aucune autre ne surpasse. Mais ce suprême accord des forces végétales est si beau, qu'il fait trop oublier d'autres attractions où se manifestent avec une haute si* gnification les affinités reproductrices. Disons un mot de celles-ci.
Au pied de certaines plantes, très-près de leurs racines, s'élèvent des branches pleines de vigueur qui montent aussi haut que la tige principale. Ces rejetons, sollicités en quelque sorte à la vie indépendante par le voisinage de la terre, poussent des racines adventives qui déjà leur sont un lien avec le sol. Après les avoir détachés de la plante mère, dès qu'on les replante, ces surgeons reprennent. L'alliance qu'ils avaient ébauchée d'avance avecla terre, s'achève, se complète et se tourne en féconde harmonie.
D'autres plantes émettent et font rayonner autour de leur centre de longs filaments organisés qui rampent à la surface du sol. Ils glissent, ils coulent, ils palpent le terrain par d'imperceptibles tâtonnements. Le coulant, c'est son nom, — a-t-il rencontré l'endroit qu'il cherche, son extrémité se gonfle, grossit, s*épanouit. Bientôt ce nœud se ramifie en deux sens : il projette vers le sol un faisceau de racines, vers le ciel un bouquet de feuilles. Encore un jour ou deux, il aura contracté ^vec Tairetla terre d'intimes relations. On peut alors couper l'attache qui le retient à la racine maternelle. C'est un individu; il vit de sa vie propre; il possède toutes ses propriétés, toutes ses harmonies végétales, aussi parfaites que si la graine eût été son berceau.
Il y a des plantes grasses qui ont aussi des coulants, mais plus vivaces encore. Chez elles, de même que le pied principal est constitué de fa^on à végéter un
Oi I.E8 HAHMONIES PR0YIDEKTIELLE5.
temps rien qu^avcc le secours des feuilles, de même le rejeton, pour commencer son existence individuelle, peut se passer de racines. Quand le lien est coupé, si le propagulc est rois en terre, de lui-même il produit l'ensemble harmonieux de ses organes. Merveille surprenante ! cette plante nouvelle qui n'est point née d'une fleur, portera des fleurs à son heure. La singularité de sa naissance n'aura rien changé à l'ordre que subit le développement de son espèce.
. Le grand but de la multiplication des êtres qui végètent est atteint par d'autres moyens encore, toujours d*accord avec eux-mêmes jusque dans le moindre détail, et dénotant toujours une combinaison anticipée d'énergies concourantes. Ainsi, à l'aisselle des feuilles du lis, émerge une petite écaille qui n'a rien de commun ni avec la fleur, ni avec la graine, si ce n'est qu'elle appartient au même sujet. Détachée avec pré. caution et plantée, cette écaille devient un lis. Elle contenait donc, enveloppées et prêtes à agir, un faisceau de forces créatrices conspirant à une fin unique.
Ne citons plus qu'un exemple bien vulgaire mais bien éloquent. Le jardinier coupe en morceaux une pomme de terre et jette ces fragments dans le sol. Autant de fragments, autant de pieds nouveaux à la saison prochaine. Que s*esl-il donc passé? Le tubercule de la pomme de terre n'est point une racine ; c'est une tige souterraine. Cette tige a ses racines ; mais d'où viennentelles? De bourgeons en nombre égal dont le tubercule était parsemé, sous terre ; la tige s'est comportée comme elle aurait fait dans l'air ; elle a poussé des branches ; seulement, cette fois, les branches étaient des racines | et chacune de ces racines a donné naissance à un tu- à hercule, tige souterraine, parsemée de bourgeons non-
veauï. Une fois de plus, sans floraison, sans communication d'étainines et de pistils, les trois fonctions nutritives, Tabsorption, la respiration, Tévaporation aqueuse, associées dans un commun travail de circulation, ont consommé l'œuvre de la renaissance végétale.
Fornïes extérieures de la plante en harmonie entre elles et avec les
mouTcments de la sève.
A Tordre intérieur des fonctions, à leur marche combinée et régulière, à leurs relations savamment concertées, répond l'ordre des formes extérieures. Cette harmonie visible, c'est la répétition de certaines parties,tantôt directement, tantôt inversement semblables : en un mot, c'est la symétrie. Que les végétaux, au moins en général, se conforment aux lois de la symétrie, la chose saule aux yeux. Je voudrais donc me borner à faire voir que l'arrangement symétrique des membres du végétal s'étend à des éléments oiî l'observateur ordinaire ne le remarque pas, et où il est comme la saillante expression des harmonies cachées aux regards.
Considérons les végétaux colylédonés, dont les formes nettement dessinées rendent Tanalyse facile et la description claire. Le premier mouvement de la sève, avons-nous dit, est ascensionnel; elle ne redescend qu'une fois élaborée, parachevée dans l'acte de la respiration. Ainsi la sève monte. Image exacte du mouvement essentiel de la sève, la forme de la plante se développe en hauteur. Le végétal s'éloigne de la terre
pour grandir et s étendre ; il monte pour respirer, il monte pour exhaler, il monte pour fleurir et pour étaler aux rayons fécondants du soleil ses organes de fructification.
Mais la sève ne s'élance pas d'un seul trait, en ligne droite, de la racine au sommet. Elle va lentemeat, à son aise, tournoyant, allongeant sa route, afin de ne laisser nul endroit qu'elle n'ait imprégné. Non contente de donner la hauteur à la tige, elle l'étend et Tenfle en largeur. Pareille aux bons ingénieurs qui, en traçant une route, visent moins à la faire droite et courte qu'a relier les centres de population et à en susciter de nouveaux, la circulation aime les voies sinueuses qui répandent la vie et créent des organes nombreux. Cette façon de cheminer est extérieurement exprimée par des signes échelonnés d'après une symétrie régulière et vivante à la fois.
On a étudié ces signes extérieurs ; on a découvert et posé les lois selon lesquelles ils jalonnent la tige. De là est née l'une des parties les plus attachantes de la physiologie végétale,» l'étude delà phyllotaxie, c'est-à-dire de l'ordre qui règle l'insertion des feuilles autour de l'axe de la plante.
Déjà les anciens botanistes, distinguant les feuilles par leur disposition différente sur la tige, en avaient compté quatre espèces : les feuilles opposées, placées de chaque côté de lu tige, à la même hauteur et à l'opposé l'une de l'autre ; — les feuilles verticillées, au nombre de plus de deux, placées autour de la tige, à une même ^ hauteur, et formant une sorte de collerette ou de cercle nommé verticille ; — les feuilles externes, insés tour à tour à gauche et à droite de la tige, à dises égales, m3is jamais à la même hauteur ; — enfin^
l^s feuilles éparsos, insérées sur divers points, sans 2*égulari(é apparente.
Ch. Bonnet, il y a un siècle, avait constaté que les feuilles alternes tracent régulièrement une ligne spirale qui s'enroule autour de la tige. Beaucoup plus récemment, MM. Al. Braun et Schimper, d'une part, et MM. L. et A. Bravais de l'autre, poursuivaient le même genre d'observations. Ils ont pu déterminer les lois de la phvllotaxie, qu'on nommerait aussi justement lois de l'harmonieuse disposition des feuilles. De ces lois. voici les plus faciles à saisir, et à vrai dire, ce ne sont que les deux aspects d'une même loi.
Première loi : les feuilles éparses ou alternes sont disposées sur l'axe végétal suivant une ligne spirale continue. Prenez, par exemple, une pousse vigoureuse et bien venue de cerisier, de prunier, de pécher, pourvue de ses feuilles. Marquez une quelconque de ces feuilles. puis regardez au-dessus : la branche en porte une autre, placée exactement sur la même ligne que la première, et un peu plus haut, entre ces deuxfeuillesexactement superposées, il y en a quatre autres. Or chacune d'elles a pareillement une feuille qui lui correspond par superposition, et l'intervalle qui les sépare en reçoit aussi quatre autres. Ainsi les feuilles correspondantes sont sur la même ligne longitudinale, parallèle à l'axe de la tige ou de la branche, et toutes sont rencontrées par une spirale régulière qui monte en tournant autour de l'axe.
L'autre loi, c'est que les feuilles opposées ou verticiUées sont insérées suivant des spirales multiples et qui montent parallèllement autour de la tige. En ne laissant qu'une feuille à chaque verlicille, on peut rendre plus visible une de ces spirales. On le voit, les
«8 LES HARMOXIES PROVIDENTIELLES.
deux lois se répèteat I^une l*autre. La seconde est une complication de la première ; la première est une simplification de la seconde. Toutes deux se ramènent à l'unité, et ces deux formules traduisent scientifiquement la marche des feuilles, comme les spirales décrites par celles-ci expriment les mouvements complexes et 'harmonieux de la sève elle-même.
Transformation de la feuille en organes floraux el, réciproquement.
des organes floraux en feuilles.
Enfonçons davantage. Ces harmonies qui s'établissent entre les feuilles par les ressemblances de disposiion, déroutes suivies, de lignes décrites, sont, malgré tout, assez uniformes. Elles sont comparables à un chant composé entièrement dans le même ton. Mais on sait qu'à l'aide de certaines transitions ménagées que Ton nomme des modulations, un chant, un air peut passer d'un ton dans un autre, de celui-ci dans un troisième, puis revenir ensuite, pas à pas, au ton primitif, et se terminer sur la note tonique. Les dilettanti dégustent avec ravissement ces suaves évolutions de la période musicale.
Eh bien, l'harmonie végétale possède, elle aussi, ses modulations, ses passages d'une gamme à une autre, je dirais presque ses signes à la clef et ses notes accidentelles. Les feuilles, en tant qu'elles restent feuilles et qu'elles n'ont de rapports qu'entre elles et
ec la tige, ne sortent pas de la gamme naturelle, de
IIÂRMOMES DU AËGNE VÉGÉTAL. C9
celle qui n'a rien à la clef; mais elles tendent à y échapper, elles y échappent au moyen de certaines modifications qui les transforment insensiblement en organes de l'ordre floral. Un dicze à la clef change la gamme ; quelques accidents jetés dans la mélodie la déplacent sans la détruire. Semblablement une première modification change la feuille en sépale, une seconde change le sépale en pétale, une troisième change le pétale en étaminc.
La fleur du magnolia, celle du tulipier montrent clairement la transformation des folioles du calice ou sépales, en folioles de la corolle ou pétales. La structure des sépales, des pétales, des étamines, des carpelles, présentent les mêmes parties élémentaires que la feuille elle-même.
Le fait est tellement certain qu'il se vérifie par la contre-épreuve. On pourra peut-être, plus tard, ramener à leur forme originelle les organes issus de la feuille en leur faisant parcourir, en sens inverse, la série des modifications. Dès à présent, on sait observer, constater les premiers pas de la rétrogradation vers la feuille qui a lieu quelquefois. Ce que nous appelons des monstruo:^ités dans les plantes consiste bien souvent en un retour de quelque organe floral à Tétat foliacé. Par exemple, les fleurs deviennent doubles parce que leurs étamines revenant en arrière, se convertissent en pétales et se rapprochent ainsi de la feuille. Cette conversion a-t-elle porté sur la totalité des étamines, la fleur est frappée de stérilité. Telle est la rose des jardins, si différente de l'églantine, son aïeule.
La fleur, prise dans son entier, n'est donc qu'une véritable branche, une branche plus élégante, chargée (le feuilles plus belles, et douées des énergies fécondes.
Les feuilles, par leurs formes symétriques et leurs syiiuVlriqiies insertions, exprimaient hannonieoseinent le travail si n^gulior de la circulation Té^étale. Les fleurs, ces feuilles graduellement perfectionnées et soumises à une symétrie qui leur est propre, traduisent les ^lans successifs qui élèvent la plante jusqo^anx harmonies reproductrices. Toutes les formes sont d^accord entre elles et d*accord avec toutes les fonctions.
Lois harmonies de la chimie végétale.
Au delà des formes et des organes, plus loin que la surface des tissus, sous Tim perceptible épaisseur de la rollule existe une dernière chose, moelle et substance do tout le reste. C'est la matière, composée de ces atomes que la science regarde, jusqu'à présent du moins, comme le terme de l'analyse. Peut-être est-ce là aussi la limite de Tordre. Peut-être à ces profondeurs obscures et insondables n'y a-t-il plus ni unité, ni variété, ni alliance quelconque de Tune et de l'autre. N'aurions-nous pas atteint enfin la région du chaos ou même celle du néant? Non. Les affinités réglées, les rapports constants et mathématiquement mesurables, tous les liens d'où naît Tamilié entre les éléments vont nous apparaître de nouveau au sein de ces « raccourcis d'abîme, » comme aurait dit Pascal. Allons jusque-là; ^ chimie moderne sera notre guide.
Par l'un de ses plus éclatants progrès, cette science
a franchi les bornes du inonde inorganique. Elle est parvenue à déterminer la nature des substances qui constituent la matière première des organismes vivants. Pour ne parler que des plantes, les éléments dont se •compose leur protoplasma, sont au nombree de quatre: Je carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote. Ce sont ià les éléments organiques du végétal. Il en a d'autres qu'on nomme ses éléments minéraux. Mais les premiers représentent les quatre-vingt-quinze centièmes au moins du poids des végétaux. Les autres, au nombre de dix, n'y entrent que pour cinq centièmes. Ces proportions demeurent invariables pour la totalité des espèces végétales.
Cette première ressemblance est considérable; l'esprit en est vivement frappé. Tout à l'heure, les formes comparées des plantes révélaient des harmonies multiples, les unes généralement connues, les autres récemment découvertes par de pénétrants observateurs. Maintenant ce sont les similitudes de la matière elle même, qui trahissent une unité de plan et de composition aussi certaine, quoique bien plus secrète et bien plus profonde.
Les chimistes comparent justement la puissance que possèdent les quatre corps organiques de produire deux cent mille espèces de plantes à la vertu qu'ont les quelques lettres de l'alphabet de se grouper en une infinité de mots, et de traduire la multitude de nos pensées. Quelle que soit l'ouvrière mystérieuse dont les mains invisibles édifient et sculptent la plante, on doit reconnaître qu'elle aime à ne pas se démentir. Une règle supérieure préside à Tindéfinie multiplicité de ses actes : cette règle, c'est d'arriver à une incroyable diversité de •résultats, tantôt par des moyens semblables, tantôt par
un seul moyen. Avec une feuille dix fois modifiée, elle a créé successivement tous les organes de la fleur. Maintenant, ce lui est assez de quatre corps simples pour pétrir la substance vivante de Tunivcrsalité des végétaux.
Il y a plus. Ces quatre corps lui servent à en composer d'autres. En combinant le carbone, Thydrogèiie et l'oxygène, elle donne naissance à un premier groupe de principes immédiats, comme les a nommés M. Ghevreul ; ce sont les principes hydro-carbonés. En ajoutant à ces trois corps Tazote, elle fabrique les principes azotés. — Une étude rapide des principes immédiats du premier groupe nous les montrera toujours en accord, chacun avec lui-même et avec les autres.
La loi des proportions définies gouverne les combinaisons organiques aussi bien que les combinaisons minérales. En voici au moins une preuve. Toute la trame cellulaire du végétal est formée d'une substance qu'on a nommée, d'après M. Dumas, cellulose. La cellulose a pour éléments du carbone, de l'hydrogène et de l'azote. La composition en est donc constante. Mais il importe d'ajouter que cette constance affecte non-seulement les corps composants, mais encore les rapports numériques qu'ils soutiennent entre eux.
Partout la cellulose renferme six atomes de carbone, dix d'hydrogène et cinq d'oxygène. Prenez-la oii vous voudrez, dans la moelle du sureau, dans le coton, dans le vieux linge, dans le bois des jeunes plantes, dans celui des végétaux plus âgés, quand elle sera réduite à ellemême, toujours les mêmes proportions existeront entre ses trois corps composants. Ainsi Tharmonie matérielle ie la cellulose par rapport à elle-même est invariable, onsidérons d'autres principes immédiats du même
HÀRMOxMES DU RÈGNE VÉGÉTAL. 75
groupe, ramidon, la dextrine, la glucose, les sucres, les gommes, nous verrons que chacun de ces corps, où qu'on le puise, se répète toujours lui-même, et quant à ^es éléments constitutifs, et quant aux proportions de ces éléments.
Une loi plus remarquable encore, c'est que ces proportions relatives du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène reparaissent, quelquefois sans aucune différence, souvent avec des différences seulement légères, mais toujours inévitablement, lorsqu'on déroule la chaîne de ces principes immédiats. On dirait que ces corps, cellulose, amidon, dextrine, glucose, sucres, gommes, sont entre eux comme les variantes d'une même phrase musicale chantée successivement dans des tons différents. Cette comparaison déjà employée à propos des transformations graduelles de la feuille en organes floraux, est ici plus exacte encore peut-être. Aussi les chimistes, qui parlent de temps en temps un langage platonicien, affirment-ils que ces principes immédiats sont des exemplaires plus ou moins modifiés d'un seul et même type. Et ils le démontrent en s'appuyant sur l'expérience. Au moyen de manipulations dont la nature leur â donné les modèles, ils savent déduire ces corps les uns des autres, de telle sorte que les transformations qu'ils provoquent sont, à n*en pas douter, les métamorphoses d'un corps unique.
L'analogie étroite ou plutôt la presque identité substantielle de ces principes immédiats est mise en évidence, et par les formules qui expriment les proportions centésimales, et par celles qui expriment les proportions atomiques; à ne considérer que celles-ci, elles présentent leâ rapports suivants, d'après les Èlémen(8 de chimie de M. Wùrtz :
74 LES HARMONIES PROTIDENTIELLES.
On trouve en nombre d'atomes, dans chaque molécule
de cellulose, carbone 6, hydrogène 10, oxygène 5^
d'amidon, id. 6, id. 10, id. 5,
de dcxtrinc, id. 6, id. 10, id. 5,
de glucoHC, id. 6, id. 12, id. 6,
Hucre de canne id. 12, id. 22, id. 11.
Va\ réfléchissant attentivement aux relations de ces nombres, on remarquera d*abord que la cellulose, Famidon et la dextrine ont la même formule atomique ; ce (|ui signifie que le même nombre d'atomes de chacun des trois corps composants forme également la cellulose, l'amidon et la dextrine. Les propriétés difTérentes de ces principes hydro-carbonés ne peuvent alors s'expliquer que par un changement dans la structure de la molécule. Moyen admirablement simple d'obtenir trois composés différents avec des éléments identiques. — De la dextrine on passe à la glucose par la seule addition de deux alomes d'hydrogène et d'un atome d'oxygène, soit d'une molécule d'eau. Le sucre de canne renferme, à trè^-peu de chose près, le double de chacun des éléments de la glucose. Toutes ces transitions s'accomplissent facilement et sûrement. Aussi la chimie peut-elle à volonté parcourir cctle série, soit en avant, soit en arrière, parce que les termes qui la composent ne sont qu'un même terme, reproduisant à intervalles inégaux mais toujours voisins, l'harmonie graduellement variée des mêmes particules intégrantes.
La plante se modiOe pour se meltre d'accord avec son milieu.
Limite de ces modifications.
Les analyses précédentes ont mis à découvert tes liens qui rattachent la plante à la terre, à Tatmosphère, au soleil. Substances chimiques en dissolution dans le sol ou dans Tair, humidité, chaleur, lumière, électricité, il ne lui faut pas moins pour naître, croître, se reproduire. C'est dire qu'elle est en harmonie avec le milieu qui l'enveloppe de toutes parts.
Serrons les faits de plus près. Le végétal règle, assouplit, coordonne ses fonctions par rapport à son milieu particulier. Chaque habitat lui imprime un caractèrefrappant, une physionomie distincte qui est pour lui tantôt comme une marque d'origine, tantôt comme un certificiit de naturalisation. Quoique la science actuelle soit encore bien loin d'avoir mesuré au juste la part des influences locales et ciimatériques auxquelles la plante est soumise, les résultats acquis ont dès à présent une haute signification. .
Et d'abord, quelles différences entre les végétaux d'uiie mémç latitude, d'une même région, selon qu'on reste dans la plaine, ou qu'on explore la montagne, ou qu'on parcourt les bords de l'Océan ! Près des sommets que couvrent les neiges éternelles, la végétation dure peu. La plante se hâte ; les jours de soleil lui sont avarement comptés. Sa constitution répond à Tâpreté de
76 LES HARMONIES PROVIDElSTlELLËSj
ces zones inclémentes. Ses formes sont ramassées, rabougries. Ses rameaux aériens n'osent s'éloigner du sol ; ils s*y collent, ils y rampent, ils se pressent en touffes les unes contre les autres. Ses feuilles rapprochées sont chaudement vêtues de poils hérissés ou d'un enduit gluant. La plus grande partie des tiges et des branches se dérobent sous le sol à l'hostilité des forces atmosphériques. Les racines allongées plongent profondément et s'insinuent à travers les moindres fissures de la terre. La floraison est prompte, la fécondation hâtive, la maturation rapide.
Dans les plaines humides et basses, c'est un autre tableau. Ici, la plante moins menacée, se montre plus hardie. Les tiges s'élèvent droites, élancées, souvent creuses et fragiles. Les feuilles s'étalent, s'élargissent, se séparent, en prennent à leur aise; les rameaux poussent vigoureusement. Tout trahit une existence grassement pourvue et une entière sécurité.
Le long des falaises, au bord de la mer ou sur les fonds qu'elle recouvre, la scène change encore. La flore y abonde en formes surprenantes, imprévues. Des feuilles glauques, à chair souvent épaisse, quelquefois longues de plusieurs mètres, s'abandonnent aux flots qui les poussent, les inclinent, les relèvent, les caressent, les bercent, les secouent, mais ne les rompent pas, si ce n'est pendant les tempêtes. La mer et ses plantes se connaissent ; elles font bon ménage ensemble, comme des amis éprouvés ou des parents bien unis.
Mais observez maintenant la même plante dans l'eau,
hors de l'eau, à moitié dans l'eau : vous la verrez modi-
autant de fois la forme de ses organes. Voici cerr
i renoncules qui habitent les eaux et que Ton
nomme batracienncs. Comme la plupart des plantes submergées, elles ont leurs feuilles divisées en petites bandes capillaires. Si les eaux se retirent ou s'évaporent, si cette plante vit quelque temps sur un sol desséché, les feuilles prochaines seront courtes, épaisses, obtuses ; peu à peu, de divisées qu'elles étaient, elles pourront redevenir entières. Les deux types se rencon- ' treront maintes fois sur des pieds partiellement émergés et submergés. L'art qui diversifie ainsi les végétaux est fertile en ressources. Hors de l'eau, la sagittaire a ses feuilles en fer de lance ; sous l'eau, elles sont spatulées ou linéaires. Il arrive qu'un même organe parait et disparaît tour à tour. « La pontederia crassipes, — dit M. Faivre, — offre à la base de ses feuilles flottantes des vessies natatoires qui la maintiennent à la surface ; que la plante fixée sur un sol ferme y plonge ses racines, sa vigueur augmente, ses pétioles s'allongent, les fleurs se forment et s'épanouissent. D'autres fois un simple changement de position dans l'atmosphère, rend le végétal fécond ou infécond. Le lierre grimpant était stérile ; buissonnant, il porte des fruits. »
Parmi les phénomènes de ce genre, on n'a que le choix. La science en allonge tous les jours la liste^. Ce sont autant d'arguments en faveur de l'harmonie entre la plante et son milieu. L'influence du milieu est donc considérable. Cependant elle ne modifie que les caractères accessoires, les traits secondaires du végétal. Sa puissance s'arrête là.
Cette puissance modificatrice du milieu s'exerce avec une si merveilleuse intelligence, que ni l'eau, ni l'air, ni le soleil, ni la terre, ni tous les éléments réunis ne sauraient posséder cette faculté souveraine. La cause qui établit l'harmonie entre la plante et son milieu est
71 as l[AnHOMEïi l'IlOTJtlËMlKLLKS.
(JoHHiiM ol DU dehors el du milieu et do b plante. Nous y
rcviendriiiiit.
Mai» pour Ig mumenl constatons làlcsIgDe. la mar- (]U(), l'attoatatioii d'une musc intelligente capalile d'em- ItruJttter do vastes ûusemhles de phénomènes et de les niPttrc d'acaird entre eux.