‹ Les harmonies providentiellesChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Les harmonies du règne végétal, quoique merveilleuses, le cèdent pourtant en nombre, en éclat, en richesse à celles du règne animal. Comme le végétal, l'animal nait, respire, se nourrit, croit, se reproduit, et ces fonctions, il les accomplit au moyen d*organes plus savants, plus compliqués, plus parfaits. Il possède, de plus que le végétal, des instruments multiples qui étendent sa vie au delà de lui-même. Ses sens souvent semblables aux nôtres, quelquefois supérieurs, lui créent avec les autres êtres une multitude de relations. De là d'innombrables harmonies dont lasigniGcation est profonde.

Ces harmonies, les naturalistes les connaissent de mieux en mieux. Les uns se bornent à les constater; d'autres les proclament d'un accent ému et plein d'une religieuse éloquence. La vue plus nette de jour en jour de la corrélation des organes, de l'appropriation de ces organes aux fonctions, au milieu, au climat, marque les progrès croissants des sciences naturelles.

Parmi ces corrélations harmonieuses, on choisira ici celles qui sont faciles à comprendre même sans éducation scientifique. Et, pour être plus accessible au lecteur, on ira graduellement de celles qui sont simples à celles qui ont un aspect plus compliqué.

er

Les organes du mouvement en harmonie avec le milieu, chez l'animal.

La vie surabonde dans l'univers. Plus on l'étudié, plus on voit s'agrandir le champ de l'observation et de l'admiration. De récentes explorations ont prouvé que les espèces animales, au moins les espèces inférieures, fourmillent en des lieux réputés déserts jusqu'ici. Dans certaines régions, dit M. Carpenter, le fond de l'Océan peut être aussi désert que le Sahara ; dans d'autres, à des profondeurs dix fois plus considérables, la vie s'est révélée sous les formes les plus variées. A 914 mètres au-dessous de la surface de la mer, sur toute la distance qui sépare la Floride de Cuba, on a trouvé des échinides, des astéries, des crustacés, des mollusques. Là, tous ces petits animaux tournent, nagent, rampent, marchent, avancent, reculent. Leurs tentacules qui, chez beaucoup d'entre eux, ne sont que des cils, des soies imperceptibles, pressent les eaux, s'y appuient et poussent la masse de leur corps en sens divers, selon 'eurs besoins. Leurs organes moteurs sont faits pour

"lément où ils s'agitent. Mais ce n'est rien encore. In en â trouvé à 2,010 mètres de profondeur. Or

€es petits êtres supportent alors une colonne d'eau dont le poids est de 210 kilos par centimètre carré. Malgré cette pression colossale, les animaux du tissu le plus délicat se meuvent sans être incommodés parle fardeau qui pèse sur eux. Entre cette masse d'eau écrasante et les forces résistantes du faible animal, une proportion a été établie ; par qui?

Mais ce n'est là qu'un regard d'ensemble. Étudions les ndividus.

Sans aller jusqu'au fond des gouffres océaniques, jetons les yeux plus près de nous. Voici, parmi les polypes, le polype à bras, l'hydre d'eau douce. Son corps gélatineux ne laisse apercevoir à l'intérieur aucun organe particulier. Mais l'hydre a de longs tentacules : elle les agile, elle nage, elle rampe avec une surprenante rapidité.

Voyez cette ombrelle gélatineuse, d'un blanc transparent et nacré, dont les bords se terminent par une fine bande d'un bleu violet ; vous croyez peut-être qu'elle flotte passive au gré de la lame? Non ; elle a des mouvements propres. C'est une méduse ; elle nage réellement en dilatant, puis en contractant tour à tour les bords de son ombrelle et en expulsant l'eau contenue dans sa concavité. Ces mouvements alternatifs lui appartiennent ; elle est constituée de façon à les exécuter et à ne les exécuter que dans l'eau de mer.

Voici maintenant sur un rocher une sorte de pierre en forme d'étoile à cinq pointes. La surface extérieure est dure^ raboteuse. Cet objet est immobile et parait devoir l'être toujours. Cependant au-dessous de chacun de ces rayons se creuse un sillon longitudinal aux côtés duquel sont les pieds et les tentacules de l'astérie. Avec ces organes l'animal se meut. Elle se meut, elle aussi, cette es-

%ï LES OAEIOXIES rMI1M31IEli£S.

IHH'e de châtaigne marine que Foo nonune oursin. L^ CAH\ue de TourMU est hérissée d'épines plus ou moins Ionf(uetf, [fOrU^*s sur des tubercules trrondis et mobiles an gré de l'animal qui s*en sert pour ramper, tandis que ses U'ntac'ules ambulatoires concourent à pnMluire ses mouvemeritH.

1^ Kolcris ou manche de couteau est un mollusque 2JC4'{|>balc* Un dirait un morceau d'os ou d^ivoire, reste tUi quelque instrument brisé. Cn être mant a seirété cette gaine ; il habite le sable ; il sait s'y enfonci'i% lui et sa maison, par des mouTements ra- |M(li*H. Il a un pied, de forme conique, qui sort par r(!xtrériiit('i antérieure de sa coquille, et c^est avec ce pied qu*il Hc riieut.

Kt rhultre que vous prenez jiour symbole de l'iramoliilité Mtitpide, elle reste fixée, en effet, à Tendroit où elle vit. Mais elle a le pouvoir d'ouvrir et de fermer ses valveH au moyen d'un ligament ou muscle adducteur. Sa force de mouvoir est bien petite ; elle suffit du moins h imw H('K coquilles tellement serrées qu'il faut d'assez gnmdH efforts pour les ouvrir. Ses mouvements sont meKurés aux nficessités de son existence et son énergie OKt proportionnée à l'étendue de ses mouvements..

De» animaux un peu plus élevés vont nous dévoiler mieux encore l'art sobre et puissant de l'invisible formateur des êtres; cet art crée, dans un même type des harmonies variées par une modification très-simple (|ui adapte des organes semblables à des milieux différents.

L'ordre des crustacés décapodes a pour représentanls

'^s plus parfaits les crabes et les écre visses. Leurs pattes

t au nombre de cinq paires. En général, les pattes

quatre dernières paires servent seules à la locomo-

. IIAIIMOXIES DU RÈGNE ÀKIMAI. 83

lion. La queue, plus ou moins allongée, complète, quand elle existe, le mécanismelpcomoteur. Voici comment ce mécanisme est diversifié, selon les milieux.

Il y a, surtout aux Antilles, un certain crabe appelé tourlourou et, nommé par les savants, gérarcin. 11 ne vit que sur la terre. Aussi n'est-il conformé que pour la course. Il marche, il court avec une incroyable promptitude. Ses pattes n'ont rien de la nageoire, pas même celles de derrière. De queue, il n'en a point qui l'aide soit à ramer, soit à gouverner. Le crabe tourteau, que chacun connaît, se tient ordinairement sur la plage où il court de côté avec une vitesse singulière. Mais il court aussi dans l'eau ; il a donc reçu, non pas une queue natatoire, mais du moins des pattes postérieures plus élargies que celles du gérarcin, avec leqiielles il nage un peu.

Mais les vrais crustacés nageurs sont autrement constitués et outillés. Le corps de ceux-ci, au lieu d'avoir la rondeur carrée des crabes, s'allonge en fuseau, comme un navire, et leur extrémité postérieure est à la fois un groupe de fortes rames et un robuste gouvernail. L'écrevisse fluviale s'allonge ainsi et sa queue s'épanouit en cinq lames ou nageoires disposées comme un éventail. C'est en repliant ces nageoires qu'elle recule parfois si vivement. La langouste, qui fréquente les côtes rocailleuses des grandes mers, est pourvue en conséquence. Son appendice caudal est en rapport avec sa grande taille et avec les impulsions qu'elle reçoit des vagues. Chezlehoraard, justement nommé écrevisse de mer, et qui habite les rochers visités par les fortes lames, les nageoires de la queue sont très développées. Il nage plus souvent qu'il ne marche et frappant l'eau de sa puissante queue, il se lance en arrière avec une

84 LES HXRMOMCS PROYIDENTIEUES.

étonnante vitesse. En passant du crabe gérarcin au homard, vous voyez comment l'harmonie s'est faite tour à tour de manière à adapter les organes locomoteurs avec la terre, avec la plage, avec les eaux douces, et enfin avec la mer.

Avant d*étudicr les insectes, dont l'organisation est si riche en harmonies multiples, il faut considérer un instant les arachnides et les myriapodes.

Les arachnides, que nous devons observer au lieu d'en avoir peur ou d*en faire des objets de puériles superstitions, ressemblent beaucoup aux insectes. Elles en diffèrent cependant en ce qu'elles ont toutes la tête confondue avec le thorax et privée d'antennes. Elles ont quatre paires de pattes et jamais d'ailes. Avec quelle facilité et quelle promptitude elles courent sur les arbres, sur leur toile, sur les surfaces les plus lisses ! C'est que leurs huit pattes sont longues, flexibles, parfaitement articulées et presque toujours armées de deux crochets. Ces pattes, il est vrai, se cassent aisément. Mais l'ouvrier qui les a formées a mis, avec une bonté paternelle, le remède à côté du mal. Le moignon du membre cassé se cicatrise et ii y pousse une patte toute neuve qui grandit peu à peu et finit par ressembler à la patte perdue. Trouvez-moi une machine de main d'homme dont les pièces cassées se raccommodent d'elles-mêmes ?

Quel vilain petit animal que le scolopendre, que nous appelons mille-pieds I 11 nous répugne et nous l'écrasons. C'est pourtant un chef-d'œuvre de locomotion ap- [iropriée à une pauvre existence confinée sous les pierres, '^ns les fentes et les trous humides. Us n'ont pas

liles, mais leur corps très- long, très-souple est divisé

un grand nombre d'anneaux dont chacun porte au

moins une paire de pattes. Aussi le nombre de ces organes s'élève-t-il toujours à vingt-quatre. Un autre myriapodè, le polydesme, a trente-deux pattes et sa femelle trente-quatre.

Les insectes n'en ont jamais que six, en trois paires ; la plupart d'entre eux sont pourvus d'ailes. Ce sont les seuls animaux articulés conformés pour le vol. Avec ces six pattes et un nombre variable d'ailes se produisent, dans ce même type, des diversités d'adaptation et des prodiges d'harmonie vraiment innombrables. Le philosophe Malebraqche a dit quelque part : « On méprise ordinairement les insectes ; néanmoins, je n'ai jamais rien étudié des choses naturelles qui m'ait donné une plus grande idée de la sagesse de Dieu. »

Il y a des insectes qui sont aquatiques. Ce sont aussi de parfaits nageurs. Certaines de leurs pattes sont comprimées, garnies de cils ou en forme de rames. Tel est ledystique qui atteint souvent une grande taille. Leurs pattes postérieures sont garnies d'une bordure de poils qui en font des rames excellentes. Les gyrins, plus petits, ont les pattes antérieures grêles, minces ; mais les postérieures sont presque membraneuses et terminées par un tarse comme feuilleté. Avec ses quatre avirons, il nage, il décrit mille circuits d'où il a tiré son nom de tourniquet.

Après les insectes nageurs, voyons les sauteurs. Ils sont très-connus, quelquefois plus qu'on ne voudrait, par exemple la puce et la sauterelle. Par le développement des pattes de derrière, qui sont des leviers d'une rare puissance, l'insecte acquiert la faculté de bondir en avant. La puce s'élève ainsi à quarante ou cinquante fois sa hauteur. Mais, quelque grande que soit la force de ce ressort, il ne suffirait pas encore à franchir assp'

86 LfcS HARMONIES PROVIDENTIELLES.

rapidement de longues distances. Les ailes ne porteraient pas non plus l'animal avec une sufGsantc promptitude. Il y a été pourvu, notamment chez le criquet voyageur. En se mouvant fortement, il produit une chaleur intense et consomme beaucoup d'oxygène. L'air dont il est gonflé devient plus léger. De cette façon, le criquet devient une mongolfière, un petit ballon, et traverse rapidement d'immenses espaces. Et, chose admirable I Tart qui sait diversifier la locomotion de Pinsecte selon le milieu où il vit, cet art arrive sans effort à varier la variété même, tout en maintenant l'harmonie par les ressemblances. Un autre sauteur, la podurelle, a l'abdomen terminé par une queue fourchue. Au repos, cette queue est appliquée sous le ventre. En se redressant subitement, elle lance Finsectc avec force.

La mouche commune, si méprisée, a la double harmonie de la marche et du vol. Comme marcheuse, elle a sous les pattes une espèce de pelote ou ventouse qui la fait adhérer aux surfaces les mieux polies. Comme insecte volant, quoiqu'elle n'ait qu'une paire d'ailes, elle leur imprime d'innombrables vibrations ; et ce misérable animal égale en vitesse nos plus rapides locomotives.

Parmi les insectes, les papillons sont ceux qui attirent le plus vivement l'attention. Organisés pour le vol, leurs ailes ne présentent pas seulement des formes et des couleurs ravissantes à contempler. Ce sont des organes de la plus exquise perfection. La poussière qui s'en détache, vue au microscope, se décompose en '^'^ailles dont la contexture ressemble aux plumes de eau. Rien de plus fin, de plus léger, de plus apte à nir et à balancer dans l'air le petit corps sus-

HAIIMONIES DU RÈGNE AÎSIMAL. 87

pendu au frète appareil. Les écailles de leurs ailes ont fait appeler ces insectes du nom de lépidoptères. On les distingue en diurnes, crépusculaires et nocturnes.

Les lépidoptères diurnes ont les pattes singulièrement minces. Ce n'est point là une imperfection. Tout au contraire ; non destinés à niarcher, ou du moins marchant Irès-peu, ils ne font guère que se poser ; et à cette fin, leurs minces pattes suffisent. C'estuneharmonieentre leur vie aérienne et leurs organes locomoteurs. Quand ils se posent, leurs ailes restent verticalement réunies. Est-ce une façon d'être plus prêts à repartir? On ne sait. Cependant, les lépidoptères nocturnes, lorsqu'ils sont * au repos, gardent leurs ailes horizontalement étendues et même serrées contre leurs flancs. Un petit lien résistant comme un crin, un frein, passe de l'aile inférieure à la supérieure et la maintient horizontale. Quelle que soit l'explication de celte différence entre les diurnes et les nocturnes, elle montre chez ces derniers une relation calculée entre Tune et l'autre paire d'ailes.

Les chenilles des lépidoptères sont non moins intéressantes à étudier que l'animal arrivé à Tétat parfait. Les harmonies corrélatives sont bien souvent frappantes d,ans ces êtres d'apparence peu attrayante. « L'examen d'une patte, dit M. E. Blanchard, suffira à nous apprendre si cette patte appartient à une chenille qui grimpe après les tiges, ou qui se tient sur les feuilles, ou qui vit à l'intérieur du bois..., etc. » C'est qu'en effet, dans chacun de ces cas divers, la patte se modifie et se complète par d'^ingénieux moyens.

En voici de curieux exemples. La chenille du petit- Sylvain vit sur les feuilles très-lisses du chèvre-feuille.

88 LES HARirOMES PKOVIOEIfTICUËS.

Comment s'y attacher? Les petits crochets des pattes en couronne de la chenille ne la fixeraient pas assez solidement. L'instinct dont Tinsectcaété doué et les ressources dont il dispose résolvent le problème. La chenille étend à la surface de la feuilie des fils soyeux, elle s'y cramponne et la voilà accrochée de manière à déGer toutes les secousses. C'est pjir un procédé semblable que la chenille du mars changeant brave le vent qui agite les rameaux longs et flexibles. Plus industrieusement encore que la précédente, elle sait tapisser de soie les feuilles sur lesquelles elle ré.^ide, et marche avec ses griffes et à l'aide des ventouses de ses pattes membraneuses. « Tout est prévu par la nature, ajouteM. E.Blanchard. » Oui, mais nature prévoyante ne signifie que bonté et providence.

En montant l'échelle de la perfection animale et en passant des articulés aux vertébrés, nous rencontrons d'abord les poissons. Chez ceux-ci, les harmonies de la locomotion sont autres sans doute ; mais si elles diffèrent, c'est dnnslarec'scroblance même, c'est dans l'analogie, tant avec les animaux inférieurs qu'avec les supérieurs. Ces différences sont toujours des modulations luancées qui font varier le thème et maintiennent en nême temps la grande harmonie générale.

La vi3 du poisson se passe presque toujours dans

'eau. Il se meut dans l'eau ; donc il nage. Examinons

'abord par quelle harmonie préétablie entre ses orga-

cs et son milieu, il accomplit l'acte de la natation;

ous verrons ensuite par quelles harmonies spéciales il

eut, sans cesser d'être poisson et nageur, voler, sauter^

imper, adhérer au sable, à la terre ou aux rochers.

Les navires que construit l'homme sont tous plus ou

is taillés sur le modèle du corps de certains pois-

sons; pourquoi cela? Parce que le corps du poisson est naturellement un admirable navire, et un navire qui en produit d'autres en nombre innombrable, ce que nos navires ne font pas.

Ce n'est pas que tous les poissons soient conformés en manière de fuseau. Toutefois un très-grand nombre affectent l'allongement fusiforme. Leur corps en général est tout d'une venue, ce qui, à coup sûr, favorise le glissement à travers les eaux. Quelques-uns manquent de nageoires; mais presque tous en sont pourvus. Les nageoires sont appelées pectorales, ventrales, dorsales, anale, caudale, selon la place qu'elles occupent. Les nageoires pectorales disposées sur le côté et par paires, correspondent aux quatre membres des animaux vertébrés. Celles qui sont fixées immédiatement derrière la tête, sont des analogues du bras de l'homme et de l'aile de l'oiseau. La nageoire n'est nullement une pièce étrangère plantée après coup. L'ouvrier de ces machines |)rocède simplement et avec économie. L'organe de la natation consiste presque toujours en un simple repli de la peau, prolongé et tendu sur des rayons osseux ^u cartilagineux; c'est à peu près ainsi que les ailes des chauve- souris sont soutenues par les doigts de ces animaux.

Remarquons bien que chaque nageoire ou espèce de nageoire, a sa fonction propre. En général, le poisson se meut en frappant l'eau par des flexions alternatives de la queue et du tronc. Les nageoires caudale, dorsale, anale, augmentent l'étendue de cette rame ; quant aux nageoires latérales, c'est-à-dire pectorales et ventrales, elles contribuent peu à la progression. Elles servent à diriger la course et surtout à maintenir l'animal en équilibre, comme des balanciers.

00 LES HARMOMESPROïIBENTIELLES.

Mais le poisson est muni d'un organe vraiment merveilleux, dont le rôle, dans l'acte de la natatio'i est considérable. Le lecteur a vu plus haut que certaines plantes mannes nagent portées par de petites vésicules remplies d'air. De même que ces plantes, le poisson a sa vessie natatoire. Elle est placée dans l'abdomen, sous l'épine dorsale. L'air semble y être produit par une sécrétion glandulaire des parois de l'appareil lui-même; suivant qu'elle est plus moins pressée par les côtes du nageur, cette vessie élastique s'enflant et se désenflant, diminue ou augmente le poids de l'animal. Moyennant ces variations de sa pesanteur spécifique, le poisson tantôt monte, tantôt descend, tantôt reste en équilibre. Et ce qu'il importe d'ajouter, c'est que la vessie natatoire manque ou se montre Irès-petite chez les espèces dont le propre est de raser le fond des eaux ou de s'enfouir dans la vase. Vit-on jamais un organe en plus parfaite harmonie, d'une part, avec la constitution de l'animal, et de l'autre, avec le milieu qui l'enveloppe? Quel témoignage d'un dessein suivi par une pensée aussi puissante que sobre dans ses moyens d'csécuUon?

Maintenant, comme nous avons remarqué que l'insecte varie ses mouvements sans cesser d'être insecte, nous allons constater que les poissons tout en restant poissons, sont les uns volants, d'autres sauteurs, d'autres rampants au fond des eaux, d'autres encore rampants sur les herbes ou sur la terre, d'autres enfin habiles à fouir le fable et la vase et à s'y blottir.

Le dactyloptère porte à ses flancs d'amples nageoires

pectorales. Quand un ennemi, un poia.son vorace le

«erre de près, il s'élance dans les airs, soutenu par ses

-toirrs comme par des ailes. Ce ne sont pourtant pas

'les, ainsi que l'a fait observer M. L. Agassiz ; ce

sont plutôt des voiles tendues que le vent enfle et l>oussc en avant.

Mais pendant quelques instants, et tant que la membrane de leurs nageoires pectorales n'est pas encore desséchée, ils en tirent parti comme d'un appareil empluaié. Les voiliers, de la tribu des espadons, ont une énorme nageoire dorsale qu'ils emploient, eux aussi, à prendre le vent lorsqu'ils nagent à la surface de la mer.

Il y a des poissons qui bondissent en s'appuyant sur la partie postérieure de leur corps qu'ils recourbent d'abord, puis détendent vigoureusement à la façon d'un ressort. Le saumon use de ce moyen. C'est un remarquable nageur qui file jusqu'à 8 mètres par seconde, et quelquefois trois ou quatre myriamètres à l'heure. Mais si une digue, un barrage, une cascade se rencontre, comment fera-t-il? Son maître invisible y a pensé. Le saumon s'appuyant alors sur quelque rocher, courbe son corps en arc, et le redressant brusquement, s'élance hors de Peau à une hauteur de 4 à 5 mètres, et va tomber dans le courant au delà de l'obstacle franchi.

Le ohironecte a deux facultés dignes d'être notées. S'il nage, il peut, en distendant son énorme estomac, se gonfler comme un ballon. S'il est à terre, et il y reste impunément jusqu'à deux ou trois jours, il rampe h l'aide de ses nageoires pectorales et ventrales.

L'anabas, qui habite les rivières et les étangs, peut en sortir, grâce à certaines cellules qui entretiennent l'humidité dans ses branchies. Une fois hors de l'eau, il rampe dans l'herbe ou sur la terre ; quelques naturali3tes prétendent même qu'il grimpe sur les arbres.

Il y a des poissons dont le corps se fixe à d'autres corps, et s'en détache à leur gré. J'en citerai de deux

93 LES IIÀRMOMES PROVIDENTIELLES.

soiies. Le porle-écueile, de la famille des discoboles, a ses nageoires pectorales rass^emblées sous la gorge par une membrane, et formant un disque concave. Dans la même famille, les cycioptères ont un disque analogue, ovale et concave, mais placé autour du bassin et constitué par la réunion de leurs nageoires ventrales, au moyen d'une seule membrane. Les uns et les autres appliquent leur disque aux rochers et s'y fixent au moyen de cette ventouse. Notez que ce piston est constitué par une simple modification de certaines nageoires.

Plus singuliers encore et plus avisés, les échinéis se font voiturer à d'énormes distances par de gros poissons. Leur disque est sur la tête de Tanimal. C'est un assemblage de lames cartilagineuses et transversales, dirigées en arrière et très-mobiles. A l'aide de cet organe, réchinéis se fixe non-seulement aux rochers, mais aussi aux navires et à d'autres poissons, surtout au requin qui lui fournit ainsi gratis une excellente voiture. Arrivé à destination, il se détache, quitte son véhicule, etvità sa guise jusqu'au moment du retour, qui s'opère par le même moyen de transport. Grâce à cette curieuse harmonie, le faible, car les échinéis sont très-petits, le faible jouit des forces locomotrices d'un plus puissant.

Terminons cette revue des poissons par un coup d'œil jeté sur la vulgaire anguille. Les gourmands se bornent à la manger; nous qui voulons nourrir notre âme et comprendre, autant que possible, les merveilles qui nous entourent, observons-la.

Ses nageoires sont petites ; néanmoins elle nage également bien en arrière et enavant,et sesmouvementssonl rapides. Pendant la majeure partie de leur existence, les anguilles fréquentent les eaux douces, les étangs, les mares, les rivières. Mais elles savent se creuser dans la

vâse des trous à deux issues. C'est là qu'elles passent presque toujours le temps de la journée. Si l'eau des élangs se corrompt, Tanimal rampe, comme le serpent, ot va se cacher sous les herbes, ou même voyage assez loin dans les terres. Si la sécheresse est extrême, l'an* quille s'enfonce dans la vase et y demeure jusqu'à ce <jue l'eau revienne. On en a vu rester des mois et des années ensevelies dans le limon des étangs, et renaître dès que l'eau revient les baigner. L'anguille peut donc, selon les cas, nager, ramper, fouir, entrer dans le sol et en ressortir. Par là, elle met sa vie en harmonie avec les milieux, tels que les lui imposent la température et Jes saisons.

Les batraciens et les reptiles nous offriraient, malgré les apparences, bien des harmonies à admirer dans leur systènje de locomotion. Toutefois, outre qu'il faut se restreindre et choisir, ces harmonies ressembleraient beaucoup aux précédentes. Négligeons donc les serpents, dont Taspect attire peu. Laissons aussi de côté le hideux crapaud et le pipa, plus hideux encore; d'ailleurs, nous retrouverons celui-ci (ne riez pas!) à l'article des harmonies maternelles. Et passons aux oiseaux, chez lesquels la locomotion est si variée, si puissante et si harmonieuse.

« La classe des oiseaux, dit M. Milne-Edwards, comprend tous les animaux à squelette intérieur les mieux organisés pour le vol. » Rien n'est plus vrai que le vers charmant du poète Lemierre :

Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes.

C'est en effet par rapport à l'aile que, chez l'oiseau, s'établissent, se règlent et se diversifient les harmontea de la locomotion.

94 LES HàRMOMES PROVIDENTIELLES.

L'aile est une rame au bout d'un bras ; car Toi a un bras et un avant-bras qui ne dilîèrent que peu ceux de Thoinme. Mais la main est sans doigts, p que les divisions digitales seraient inutiles et nuirai à la solidité ; les plumes étant raides et fixées à lei base. La main se retrouve, mais à l'état de moi aplati et immobile. Le plan général de l'artisan d êtres est à la fois modifié et maintenu.

L'aile est un chef-d'œuvre. Les pennes ou grandes plumes sont appelées rémiges; ce sont, par excellence; les rames. C'est de l'étendue des pennes que dépendent le développement des ailes et la puissance du vol. L'oiseau veut-il frapper l'air, il élève l'épaule et par là son aile encore ployée. Puis, étendant l'avant-bras et h main, il déploie l'aile et l'abaisse vivement. L'air qui a sa densité propre, résiste au mouvement des plumes. Cette résistance sert à l'oiseau de point d'appui. Use lance donc comme une pierre placée au bout d'un levier; mais l'impulsion donnée, il incline ou reploie son aile pour atténuer la résistance que l'air, en avant, oppose à son élan. Cette résistance et le poids de son corps ralentissent la vitesse résultant du premier battemeni d'aile. Que fait-il alors? Avant que la première vitc?^e acquise soit annulée, il donne un second coup d'ailej ajoute à la vitesse qu'il avait une vitesse nouvelle, et avance par un mouvement qui s'accélère. Voilà, en quel- j ques mots, le mécanisme du vol ; c'est bien une nata- | tion dans l'air. M. Marey a démontré que les ailes à^ l'oiseau, comme les rames du batelier, comme les na-j geoires du poisson, décrivent en avançant une doublai boucle, un huit de chiffre. Chaque aile de son côté go- 1 (Hlle^ selon le mot des marins.

Il ne suffit pas de voler ; il faut rester en équilibre.

••• I ' : 'Il

I «î. i .'if. Al. >•:: .

Page 1