‹ Les harmonies providentiellesChapitre 9 sur 19 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

w>'""îrfwr"^ffiK

Quand l'oiseaji est suspendu dans le fluide aérien, ses ailes supportent tout le poids de son corps. Que ce poids soit inégalement réparti, le vol sera gêné, troublé, paralysé peut-être ; le cas a été prévu. Guidé par une sagesse supérieure, Toiseau, pendant le vol, tend en général le cou pour porter la tête en avant ; de la sorte, le centre de gravité est placé à peu près sous les épaples et aussi bas que possible. En outre, et en vue de ce même équilibre, son corps a été construit de forme ovalaire et ramassée, non par lui-même ni par des parents, mais par quelqu'un assurément qui connaissait bien les lois de l'aérostatique.* Les pennes de la queue sont très-utiles à la direction du vol. Tour à tour étalées, élevées, abaissées, elles fontroflice de gouvernail.

Conformé en vue de l'équilibre dans l'air, l'oiseau l'est aussi en vue de l'équilibre quand il se tient debout et même quand il dort. Selon que son cou est long ou court, sa tête petite ou grosse, ses doigts de longueur, plus ou moins grande, l'oiseau prend, pendant la station ou la marche, une position penchée en avant ou presque verticale. A cette fin encore, il met sa tête sous son aile, lorsqu'il dort perché sur une seule patte. Mais dormir debout, et sur un pied, quelle fatigue ! dira-t-on. Oui, si Toiseau, pour se tenir ainsi, avait des efforts à faire. Mais une bonté inépuisable l'en a dispensé. Le muscle, dont la fonction est de replier les doigts, passe sur les articulations du talon et du genou. Le poids du corps, en faisant plier les cuisses et les jambes, tire les tendons des muscles digitaux. Ainsi l'oiseau, par un effet mécanique, serre le bâton ou la branche qui le porte, sans qu'il lui en coûte le moindre effort.

Ailes et pattes sont toujours en harmonie avec le milieu où doit surtout se mouvoir l'oiseau et avec so^

tfti LES HARXOMËS PBOVIDEn^lEIJLBS.

)i(enrc de vie. Par les modiGcations ingênioises, nuancées, toujours concordantes de leurs ailes et de leurs pattes, ils sont ou surtout aériens, ou essentiellement grimpeurs, ou terrestres, ou liniîooles, c'esl-à-dire fréquentant les marais et les eaux peu profondes, ou Traiinenl aquatiques a divers degrés. Comme les animaui «Hudics précédemment, les différentes espèces d^oiseaux présentent de profondes harmonies avec les diSerents éléments.

l/ailc est Torgnne qui établit Pharmonie principale entre Toiseau et Tair. L'agrandissement de Taile accroît nuturcllement cette harmonie. La raison en est aisée à Kaisir : plus l'aile est grande, plus sont nombreux les points du fluide résistant sur lesquels l'oiseau s* appuie. AinKÎ, les autres conditions étant égales, plus Taile a d*étcndue plus la vitesse croit, plus longtemps l'animai lie soutient dans l'air et, conséquemment, moins il se fatigue. Aux ailes longues et vastes répond donc un vol rapide, facile, prolongé. On peut citer, comme type dos oiseaux au vol puissant, le condor ou grand vautour dus Andes; ses ailes ont plus de 4 mètres d'envergure. Aucun oiseau ne s'élève aussi haut que lui. Du bord de la mer, il passe à une hauteur de plus de 7,000 raètres et plane au-dessus des sommets du Chimborazo. Ses pattes sont robustes et courtes, armées d'ongles longs, crochus, aigus, propres à saisir et à déchirer une proie, peu conformés pour la marche.

Le hîhou, rapace nocturne, a une puissance de voler

bien moindre que celle des grands rapaces. Mais il est

très-aérien d'une autre façon et par une autre sorte

onie. Timide, facilement ébloui par la lumière

ue laisse entrer trop aisément sa large pupille,

dans les ténèbres ; mais sur son corps,

oa miA

tt'clativemeiit petit et léger, s'épaissit un plumage doux, soyeux, duveté. Enveloppé dans cette ouate, l'oiseau traverse Tair sans y produire le moindre bruit ; silencieux comme la nuit, il fond sur sa proie à Timproviste. Ses pieds, amplement fourrés de plumes veloutées, armés de serres aux ongles crochus, et faits pour saisir plus que pour marcher, répondent à ses ailes.

Considérez maintenant comment l'ouvrier de la nature (car la nature est œuvre et non pas ouvrier) s'y est pris pour organiser un j:rimpeur. Il a raccourci les ailes, placé deux doigts de la patte en avant et deux en arrière, et allongé la queue en lui donnant une certaine force ; sur ce modèle est formé le grimpeur par excellence, le pic. C'est un oiseau en harmonie avec les arbres : ses ailes sont médiocres, son vol pesant et saccadé. Sa principale aiïaire, en effet, n'est pas de voler ; avec ses pattes à double base, avec sa queue composée de dix grandes plumes roides qu'il emploie en arrière comme un arc-boutant, enfin, avec son bec, dont il se fait une jambe de surcroît, il va son train particulier ; il grimpe le long des arbres, verticalement, et décrivant uiie spirale autour du tronc et des grosses branches. Il est organisé pour les forêts où il vit dans les trônes d'arbres.

Descendez tout à fait sur la terre. Autre existence de Toiseau, autre harmonie. Les gallinacés, dont notre coq est le type, se nourrissent de bourgeons, de vers, d'insectes, principalement de graines ; mais c'est toujours à terre qu'ils cherchent leur nourriture. Oiseaux terrestres, ils perchent peu, ont l'aile courte. Au contraire, le tarse de leurs pattes, c'est-à-dire la partie d'où sortent les doigts, est large, les doigts nerveux et bien ongles ; ils .s'en servent pour gratter sans cesse le sol où ils foui*

98 LES HAR3I05ICS PR0^1DE5TIELLES.

lent, et où ils aiment i se Tautrer en enfonçant dans la IKNissière.

L*autniche est terrestre, elle aussi ; mais en vertu d'harmonies difTérentcs. Elle appartient à la famille des écliassiers brevipennes ou à courtes ailes, deux mots très-expressifs. Les brevipennes sont des oiseaux, mais constitués pour la course ; leurs ailes ne font que s'ouvrir au vent et les aider à courir.Toute la force locomotrice s'est concentrée dans leurs pattes vigoureuses, dans les muscles de leurs cuisses et surtout dans leurs jambes dont l'épaisseur est énorme ; elles remportent en rapidité sur les meilleurs chevaux. D'un coup de leurs jambes, elles lancent assez loin de lourdes pierres. Je ne cherche pas pour quelle fin les autruches sont créées ; je ne trouverais pas. Mais je me demande si un oiseau, en restant oiseau, pouvait être un coureur plus admirable, et ma raison répond que non.

Plus bas que les sables où court Tautruchc, plus bas que la terre où picore le coq, sont des terrains que mouillent les inondations, que couvrent les eaux dormantes. Ces lieux humides auront eux aussi leurs oiseaux familiers, conformés pour y subsister le mieux possible ; ceux-ci sont encore des échassiers. La longueur de leur tarse et la nudité de la partie inférieure de leurs jambes très-élevées, leur permet de marcher dans Teau, à quelque profondeur, sans mouiller leurs plumes; il y en a qui sont bons voiliers et grands voyageurs ; cependant ils se plaisent sur les plages humides. Le flamant, par exemple, recherche les bords des marais; son corps est petit, ses jambes d'une hauteur extraordinaire, ses trois doigts de devant palmés jusqu'au bout, son cou aussi grêle que ses jambes, sa tête petite "t son bec très-long. Oiseau bizarre, singulier, si Ton

veut, mais qu'un art incomparable a fabriqué en double harmonie avec l'air et les eaux, et en pêcheur sans pareil, dont le cou est une ligne et le bec un hameçon et un filet.

Encore un pas et nous sommes sur les eaux profondes. Nous y rencontrons les oiseaux nageurs remarquablement soumis à la loi de la gradation, qui procède par nuances, et à la loi d'harmonie, qui approprie Us organes à la fonction et au milieu.

Le pétrel, de la famille dos longipennes (à grandes ailes) vole puissamment, ne plonge pas, nage rarement, mais, dans son vol rapide, effleure les vagues, et court sur les eaux en élevant ses ailes. Il vole en planant et défie la résistance des vents les plus terribles. Ami de la haute mer, il ne se pose guère que sur les navires, quand la tempête Ty force, ou sur les rochers escarpés et déserts où il fait son nid. Tout en lui est en rapport avec cette existence maritime. Ses ailes sont longues; ses pieds n*ont, au lieu de pouce, qu'un ongle pointu et les autres doigts palmés lui permettent de marcher sur les flots, comme saint Pierre. (Petrus, pétrel.)

Le cygne vole et nage, sans marcher sur les eaux, et ne plonge que de la tête et du cou. A Tétat sauvage, il habite les grandes mers de l'intérieur. Très-bon voilier, son aile est si vigoureuse qu'elle lui sert d'arme redoutable contre ses ennemis. Il l'enfle aussi et prend le vent dans cette voile qui l'aide à nager. Ses pieds sont courts et ses doigts nerveux bien palmés. De même que les autres palmipèdes, il sécrète une substance huileuse qui imprègne ses plumes et les rend presque imperméables à l'eau. Lorsqu'il retire son long cou de l'eau, après l'y avoir plongé, on voit les gouttelettes glisser sur son plumage lisse, brillant et sec. Relation curieuse

100 LES UARXOMES PROVIDENTIELLES

qui complète l'orgaaisalion harmonieuse de ce bel et gracieux nageur.

Les plongeons proprement dits, volent, nagent et surtout, leur nom le dit, ils plongent. Vivant continuellement sur les eaux, on pourrait dire dans les eaux, ils s*y tiennent entièrement immergés et n*élèvent de temps en temps la tète au-dessus de la surface que pour respirer. Ils volent bien, mais rarement. Leurs membres indiquent leur vocation aquatique. Tellement que, s'ils sont à terre, leurs pattes palmées, excellentes pour nager seulement, les portent mal ; leur démarche est embarrassée, ils gardent malaisément Téquilibre en se soutenant péniblement sur leurs ailes et tombent souvent à plat ventre. Ils ne sont chez eux que dans les eaux d'où ils ne sortent qu'au moment delà ponte.

Sommes-nous à la limite de la diversité harmonieuse chez les oiseaux^ Pas encore. Le plongeon vole, malgré sa constitution de plongeur. Le pingouin vole très-peu. Le manchot ne vole plus du tout. Sur les ailes de celuici, il n'y a que des vestiges de plumes, semblables d'aspect à des écailles. En outre ses pieds sont placés si loin en arrière qu'il ne se tient debout qu'appuyé sur son tarse, large comme la plante du pied d'un quadrupède. Marcheur impuissant, lorsque la ponte Tatlire sur la terre, il en e>t réduit à ramper sur le ventre. Reptile et poisson, en quelque sorte, autant qu'oiseau, mais cependant oiseau par les plus essentiels caractères, il manifeste avec éclat cette puissance cachée qui varie tous les êtres sans les dénaturer, qui les rend semblables ou analogues sans les confondre, qui les adapte enfin aux mêmes milieux par des harmonies qui laissent à chaque espèce sa physionomie propre et son aspect '>riginal.

Chez les mammifères, ces harmonies apparaissent à leur plus haut degré. Elles y sont tellement évidentes qu'il sufGra de les indiquer à grands traits.

Que les doigts de la main s'allongent considérablement, que la peau s'y étende et s'y applique, comme la la soie sur les baleines du parapluie, le mammifère volera; ce sera la chauve-souris. Moins ample, quoique déployée encore, mais laissant les doigts libres, la peau formera un parachute seulement. Au lieu de voler, l'animal voltigera en sautant de branche en branche. Tel est le galéopithèque, appelé aussi singe volant. Il est arboricole et aérien à la fois.

Les singes sont plutôt simplement arboricoles. Quand ils traversent l'air, ce n'est plus que par la force de l'élan. Si le nom de quadrumanes ne leur convient pas toujours, ils marchent tous avec les mains, leurs pieds sont des mains et le nom de pédimanes leur est applicable sans exception. Excellents grimpeurs, l'arbre est leur demeure. Ils savent passer de l'un à l'autre à travers les airs. Avec ses longs bras, le gibbon se balance aux branches, s'aidant de la flexibilité des rameaux, il s'élance et franchit plusieurs fois de.suite des distances de 40 pieds et au delà. Ceux qui ont la queue prenante, par exemple les sapajous, s'en font une cinquième main; et c'est suspendus par là qu ils se lancent de branche en branche. Les atèles tirent de leur quintuple appareil de locomotion un parli extraordinaire. S'agit- il de passer une rivière, de gagner sans descendre un arbre trop éloigné, ils réunissent leurs ressources. Ils s'attachent les uns aux autres au moyen de leurs queues ; cette chaîne pendante oscille avec des amplitudes croissantes. Peu à peu, le chaînon inférieur, le dernier singe touche le but, s'y accroche et tire ensuite r

lui SCS compagnons. Harmonie surprenante qui adapte au milieu non-seulement Tindividu et ses membres, mais une série d'individus rassembles.

Quelquefois les corrélations se dissimulent. Elles se caclienlà tel point qu'un observateursuperficiel les prend pour des anomalies, sinon pour des monstruosités. Plus la science apprend à observer, plus on voil diminuer le nombre des énigmes de la nature.

Prenons un exemple. L'aï ou le paresseux, de la famille des édentés tardigrades, ressemble à un singe difforme. On dirait un animal infirme, un être manqué. A terre, il est maladroit, impuissant, son corps court et ramassé est porté sur des membres tellement inégaux que, pour marcher, il rampe sur les coudes. Il ne peut rapprocher les genoux tant son bassin est large et ses cuisses tournées en dehors. Ses pieds de derrière sont articulés si obliquement sur la jambe, qu'ils ne touchent le sol que par leur bord externe. Enfin ses doigts engagés dans la peau, ne s'avancent au dehors que sous forme d'ongles énormes et crochus. Est-ce un avorton? Est-ce un jeu de la nature qui s'est complu à ébaucher une œuvre grotesque? Ni l'un, ni l'autre. Ces apparentes anomalies constituent autant d'heureuses adaptations. Le paresseuxest fait pour vivre accroché aux branches des arbres. Dans cette position insupportable à d'autres mammifères, il grimpe, se cramponne, se nourrit en dépensant le moins possible de force musculaire. C'est un arboricole accompli.

D'autres animaux moins étranges, quoique bizarres

encore, ont des organes de marche curieusement appro-

nriés à leur milieu. Les kanguroos soutenus parleurs

^s de derrière et par leur forte queue, se tiennent

s sur ces trois points comme sur un trépied et

HÂRUONIES DU RÈGNE ANIUAL. 103

sautent avec une rare vigueur. Les pieds du chameau, mous et élastiques, appuyent sur le sable du désert sans enfoncer. Les mains de la taupe sont des rames au moyen desquelles, — qu'on nous passe le mot, — elle nage entre deux terres. Les pieds de derrière du castor, tous ceux de l'ornithorynque sont palmés en nageoires. L'hippopotame, avec ses quatre doigts égaux et garnis de petits sabots à tous les pieds, peut à son gré, nager facilement, ou marcher vitement sur le fond vaseux des rivières.

Il serait trop long d'insister. Voici maintenant les harmonies des organes de relation ou des sens avec la locomotion et avec le milieu.

Haimonics des organes des sens aycc la locomotion et avec le milieu.

Se mouvoir, c'est changer de lieu 3ans l'espace. Pour aller ici ou là, sans danger, avec profit, il faut savoir où l'on va. Tous les sens peuvent guider le mouvement: la vue et l'ouïe y servent plus que les autres. Entre la façon de se mouvoir et le lieu d'une part, et les organes de relation de l'autre, les concordances sont merveilleuses chez les animaux.

Là où l'organe ne remplirait aucune fonction, il est inutile. 11 reste alors à l'état rudimen taire. On le retrouve sous forme de vestige d'un plan qui ne saurait se démentir; mais il est comme s'il n'était pas. Cet arrêt de développement atteste une intelligence qui ne gaspille pas ses richesses.

104 LES HARUOMCS PftOTIDENTIELLES.

On a découvert il y a cent ans dans les eaux souterraines de la Basse-Carniole, on trouve aujourd'hui dans la grotte d'ÂdIesberg, une espèce de batracien, le protxus serpentinus; c'est un animal aveuglé. Dans la caverne du Mammouth, au Ken tucky (États-Unis), l'obscurité est complète. Un poisson y vit : c'est Vamblyapsi» gpelxus , ou l'aveugle des cavernes. Ses yeux rudimentaires, cachés sous la peau, ne voient rien et ne peuvent rien voir. Avertis par ces faits, les naturalistes ont organisé lâchasse aux animaux aveugles. Ils ont découvert dans les grottes ténébreuses, de petites crevettes^ des insectes divers, de petites araignées aveugles. E dans ces régions de la nuit, croissent des plantes qu se développent sans lumière, destinées à nourrir les animaux herbivores qui vivent là privés de la vue. Qu'en conclure? Aprèsdesobservalion3multipliées, des naturalistes tels que MM. L. Agassiz et Blanchard déclarent le doute impossible. Ces animaux sont nés où on les trouve ; ils sont nés aveugles parce que leur destinée était de passer leur vie dans l'obscurité. On ne les rencontre pas aux lieux où pénètre la lumière et beaucoup d'entre eux appartiennent à des espèces distinctes. Des faits pareils ont une éloquence décisive. Cela n'arrive pas tout seul.

Les poissons, dans le milieu très-dense et souvent troublé qui les enveloppe, ont besoin de bien voir de près. Aussi leur cristallin est-il sphérique et leur vue comparable à celle des myopes. Mais il y a un certain poisson dans l'Amazone dont l'appareil visuel présente une harmonie double tout à fait merveilleuse. « Les Anîibleps, dit M. L. Agassiz, se réunissent par bandes "face des eaux, la tète partie en dessus, partie en . Vivant ainsi moitié dans l'air, moitié dans

l'eau, il leur faut des yeux capables de voir dans ces deux éléments. » Ëh bien ! ces yeux à deux vues, ils les ont. c< Un repli membraneux qui entoure le bulbe oculaire passe au travers de la pupille et divise Torgane de la vision en deux moitiés, Tune supérieure, l'autre inférieure. » Quel opticien que l'auteur d'un tel organe ! Les oiseaux, à l'inverse des poissons, ont des yeux qui ressemblent à ceux des presbytes. Les rapaces diurnes, obligés d'apercevoir leur proie de très-loin, ont le cristallin plus aplati que les oiseaux dont les habitudes sont plus terrestres. Mais la nécessité d'un changement a été prévue pour le même individu selon qu'il s'éloigne des objets ou s'en approche. L'œil des oiseaux s'adapte, disent les savants, à des portées de vision très-différentes. Ces modifications s'opèrent au moyen de muscles moteurs dont les contractions augmentent la courbure de la cornée. L'oiseau devient alors myope un instant pour distinguer les objets rapprochés. Si c'est le milieu qui produit ces variations opportunes, quelle sagesse que celle qui a établi un tel accord entre l'organe de l'oiseau et le point d'où il regarde ! Car enfin, le milieu c'est l'air, et l'air n'a pas d'intelligence.

Les merveilles providentielles de la vue sont suffisamment attestées par ces exemples. Celles de l'ouïe méritent toute notre attention. La conque de l'oreille varie selon les espèces. C'est à la lettre, un cornet acoustique, semblable à ceux dont usent les personnes sourdes pour recueillir les sons et entendre quelque chose. La conque est plus étendue chez les animaux qui habitent les lieux déserts. Le danger peut leur venir de loin ; il faut donc qu'ils entendent à de grandes distances. Le lièvre d'Afrique, plus exposé, a les oreilles plus longues encore que ceux des autres pays.

100 LES IIARXOMIES PROVIDENTIELLES.

L'ouïe dos chauve-souris est d'une sensibilité exquise et semble suppléer à l'excessive petitesse et à la presque inutilité de leurs yeux. Le pavillon de leur oreille acquiert chez certaines espèces des proportions énormes. Ce timide animal de nuit, toujours poursuivi par les rapaccs nocturnes, devait pouvoir entendre et distinguer en quelque sorte les degrés du silence ; car on le sait, les hiboux, leurs ennemis, volent silencieusement. Mais l'oreille de la chauve-souris dénote comme un excos de touchante bouté providentielle. On dirait que l'auteur des êtres a craint que Texlréme délicatesse de l'audition ne troublât le repos particulièrement nécessaire ù cet animal. La faculté lui a été donnée d'atténuer les bruits qu'il entend. Un second entonnoir placé dans Tintèrieur du pavillon agit à la façon d'une soupape et ferme, quandil le faut, le passage aux ondes sonores.

Ce n'est pas tout : l'étonnante finesse de la peau, sensible aux moindres mouvements de l'air, semble compléter, chez la chauve-souris, la puissance perceptive de l'ouïe. Certains animaux entendraient-ils autrement que par l'oreille? Comment n3 pas le penser? Il y a des araignées qui sentent le charme de la musique. Par où entendent -elles? on l'ignore; mais elles entendent. « Les insectes, ditM. E. Blanchard, ontlesensde l'ouïe ; on n'en peut douter. » Le grillon mâle, comme la sauterelle, produit avec ses ailes antérieures une stridulation ; la femelle écoute, et accourt sans hésitation. La plupart des naturalistes croient que le siège de l'ouïe des insectes est dans les antennes. Rien de plus vrai- Hnmblablc; et si cela est vrai, Tinsecte est une sorte de \ : l'air sert d'archet, les antennes de cordes, le •eprésente la caisse de Tinstrument.

Plus que le goût, plus que le toucher, qui ne sentent qu'au contact prochain, Fodorat, qui sent au contact lointain, est nécessaire aux animaux, surtout aux plus faibles. Les insectes Tout. Celui qui les a faits n'a rien oublié. La mouche accourt de très-loin au fumet de la viande fraîche. Les cadavres attirent l'insecte qui s'en nourrit ou qui y dépose ses œufs. Une chenille jetée au milieu d'un champ, trouve infailliblement la plante qui lui convient. L'odorat de Thomme paraît obtus comparé à celui de certains mammifères. Est-il besoin de rappeler ici le flair incomparable du chien? Enfermez-le dans un sac, emportez-le à d'énormes distances; il revient à la maison. Son odorat, à l'occasion, remplace sa vue ou en décuple la portée. Et l'éléphant, quelle merveille que sa trompe ! Attachée à un cou très-court, éloignée du sol par de hautes jambes, sa tète ne peut se rapprocher de l'objet à flairer, s'il est à terre ; mais le maître artiste l'a pourvu d'un nez qui s'allonge et, selon une expression ingénieuse, lui a mis le nez dans la main.

Averti par l'odorat, le goût se dirige et choisit. Tant pis pour les gloutons qui dédaignent ses avis ; ce n'est que leur faute. Voyez comme il parle en maître quelquefois et comme il est providentiellement tutélaire. Les insectes herbivores Tont trcs-délicat. Leur petite langue molle, spongieuse, paraît en être le siège principal. Beaucoup de chenilles vivent sur telle plante, non sur telle autre. Donnez-en une autre au pauvre insecte; s'il avait des ailes, il irait chercher ailleurs. « Pressé par la faim, il la goûtera, dit encore M. E. lilanchard ; mais après l'avoir goûtée, il la délaissera, et mourra d'inanition plutôt que d'y revenir. »

Le toucher complète les harmonies que les organes

i08 LES HARMONIES PRO VIDE MIELLES.

de relation établissent entre Tanimal et les objets extérieurs.

Le toucher a deux modes ; il est passif et actif. Passif, il reçoit au contact Timpression directe, mais non chimique, des corps étrangers. Il est répandu plus ou moins sur toute l'étendue du corps. La chaleur, le froid, Télectricité, le choc, la pression, la résistance de la matière eitérieure, voilà ce qu'il perçoit. Le toucher actif tâte, palpe, s'informe. II vient au secours des autres sens. Quand l'animal est privé de mains, une autre façon de palper lui est parfois nécessaire, selon ses besoins et la nature de son milieu. Le cheval n'a que des extrémités dures, enveloppées d'une corne épaisse : il palpe cependant, mais c'est avec sa lèvre inférieure, délicate et mobile. L'éléphant tâte et examine par le bout de sa trompe singulièrement sensible et flexible. Les carnassiers ont besoin de savoir si la proie est bien morte : ils ont des deux côtés de la bouche àeh poils raides, appelés vibrisses. Le chat effleure d'abord de son nez, mais aussi de sa longue moustache sa nourriture domestique, son larcin, ou sa proie. Le perroquet charge sa grosse langue de ces sortes d'inspection. Les lézards et les serpents agitent sans cesse et dardent en avant leur languette fourchue et vibratile. Certains poissons ont, pour tâter, les barbes de leurs nageoires pectorales. C'est aux angles des mâchoires queles carpes portent ces barbillons investigateurs.

La même prévoyance attentive a pourvu les insectes de moyens utiles de se renseigner. Quand ils sont revêtus d'un tégument dur et épais, au manque de sensi-

"té du corps suppléent des poils et des épines qui couleurs jambes et font tressaillir l'animal au moindre hement. Pour certains, cette fonction est mieux

HARUONEES DU' ItÈGRE ANIMAL. lon

-eiii[ilie encore par les palpes des mâchoires et Je I3 èvi-e inférieure. En cherchant sa pâture, l'insecte touche de l'extrémité tendre et spongieuse du ses palpes l'objet qu'il a rencontré. Il hésite, il prend son temps : m sent qu'il examine. Cette sensinilité réside aussi dans les antennes ; les abeilles s'en servent pour se tiiter (nutuellement ; les fourmis font de même. Elles se rerannaissent ainsi, et vériiïcation faite, l'harmonie s'établit en vue du travail commun.

de l'ilimenlatiDii.

L'étude de la nutrition et de la respiration, fonctions inséparables, dévoile à l'observateur un nombre considérable d'harmonies physiologiques. Notre plan n'exige pas que nous entrions dans ces complications profondes. Itomons-nous à montrer que l'animal a reçu tous les instruments qui lui sont nécessaires pour prendre, chasser, poursuivre, maîtriser, déchirer son aliment végétal ou sa proie vivante.

Le monde des insectes en offre d'attrayantes preuves. Les jeunes collectionneurs qui font la chasse aux papillons devraient regarder autre chose que les brillantes ailes. Le papillon vit du suc des fleurs. 11 h puise avec une trompe mince comme un fil de soie qu'il re|)tie en l'enroulant quand il ne s'en sert plus. Or cctto trompe est courte chez les papillons qui butinent sur des Heurs à corolles étalées; elle est longue au contraire die?, ceux dont l'espèce préfère les fleurs â roroUes en

110 LLS HAUMOMES PROVIÛESTIELLES.

cornet. Voilà une application ravissante de la loi de proportion. Et qui dit proportion, dit harmonie. Mais voici ce qui est non moins remarquable. Il y a des papillons qui ne prennent point de nourriture; ils pondent et meurent après. Tel est le papillon du ver à soie. Ceux-là n'ont qu'une trompe rudimentaire ; autant dire une trompe absente. Ainsi rien d'inutile. Ce rudiment de trompe lui-même, que l'insecte n'emploie pas, signifie au moins quelque chose : il montre que Fouvrier a maintenu son type et qu'il ne Fa modifie que dans la mesure nécessaire.

Tous les insectes ne trouvent pas leur nourriture prête et servie, comme les papillons. Beaucoup sont obligés de tendre un piège où tombera Finsecte dont ils vivent. Des armes et un instinct particulier leur ont été donnés en conséquence. La larve du fourmilion, si connue des écoliers, marche trop mal pour saisir sa victime à la course. Elle creuse dans le sable fin un trou en entonnoir. Blottie au fond de ce gouffre en miniature, elle attend avec patience qu'un insecte y tombe. S'il tente de fuir, ou s'il est resté trop loin, elle Fétourdit en lui jetant avec ses mandibules le sable qui l'environne. Dès qu'il est vaincu, elle Fentraîne, le suce et rejette au loin son cadavre. Qui donc lui a enseigné ce métier de trappeur? Qui lui en a donné les engins et la ruse? L'araignée prend des mouches. C'est là un fait vulgaire assurément. J'en conviens. Mais pensez-y un peu : d'oii lui vient cette faculté singulière de sécréter la soie, et Fart avec lequel elle tisse les mailles de sa toile, juste à la mesure du gibier qu'attend son filet?

Et les abeilles, voyez quelle harmonie entre ce \'elles sont et ce qu'elles font. L'abeille cirière entre

HARMONIES DU RÈGNE AMM AL. ill

dans la fleur épanouie et s'y charge de pollen qu'elle rapporte à la ruche ; telle est sa besogne en ;»ros. Le détail est admirable. Sur le corps, Tanimal a des poils branchus, de petits râteaux ; autour des tarses il a des brosses, oui, des brosses. Le pollen s'attache aux poils branchus ; l'insecte le rassemble au moyen de ses brosses ; il en fait des pelotes qu'il met dans des corbeilles; et ces corbeilles où sont-elles? Ce sont des palettes creusées à la face interne de ses jambes postérieures. Le moissonneur serait bien heureux si, rien qu'avec son corps, sans autre instrument, il pouvait couper les épis, les rassembler, les lier en gerbesetlesporteràlagrange. L'abeille est ce moissonneur. Or ce n'est là qu'une partie de ce qu'elle sait faire avec ces mêmes outils.

Chacun sait que le bec des oiseaux diffère selon qu'ils chassent, pèchent ou picorent. Chez quelques-uns, cette adaptation ne se révèle pas au premier regard ; au lieu d'une harmonie on croit voir une aberration, un nonsens ; c'est le cas d'observer attentivement au lieu de juger au hasard. Les deux mandibules du bec-encroix sont recourbées en sens opposé et croisées Tune sur l'autre. Que faire d'un pareil bec? Rien, s'il s'agit de becqueter des graines, de pêcher ou de déchirer de la chair. Mais le bec-en-croix se nourrit surtout de cônes résineux; avec ses fortes cisailles il coupe, bHse, épluche les pommes de pin qu'il nous faut mettre du feu ou casser à coups de marteau quand nous voulons les ouvrir.

Le pélican a Tair d'une caricature : sa poche de parchemin, au-dessous du bec, ressemble à un nez de masque. Est-ce une anomalie? Point. C'est un panier où l'oiseau pêcheur met le complément de son dîner, et il mange cetle provision en manière de second service, sans recourir à une nouvelle pêche.

La baleine est énorme ; cependant sa nourriture ne consiste qu*en petits animaux : zoophytes, raoUusq^ues. Il est vrai qu'elle en prend des légions d'un seul coup ; mais ils s'échapperaient trop aisément de sa large cavité buccale. On a avisé à cet inconvénient. Les côtés supérieurs de sa bouche sont garnis de tamis, appelés fanons ; ce sont des lames cornées, effilées, élastiques, placées comme des dents de peigne. L'eau sort par les interstices des fanons ; mais la capture reste, et le ce. tacé avale sa proie sans ingurgiter Teau.

La sobriété du. chameau est proverbiale. Né pour le désert, il se contente de brouter quelques herbes misérables ; il reste plusieurs jours sans manger. Mais on exagère son mérite. Sa bosse, qui fait sourire, est un garde-manger. Quand il reçoit une large pitance, sa bosse se remplit de graisse; elle est alors tendue et rebondie: c'est là qu'il puise, aux jours de disette, un surcroît d'aliment. La preuve, c'est qu'après le temps d'abstinence, sa bosse est flasque et tombante. Ce garde-manger, ce n*est pas lui sans doute qui l'a construit, ni l'Arabe qui le mène, ni le désert qui n'est que du sable et qui n'a pas tant d'esprit que cela.

La mâchoire des mammifères est en corrélation parfaite avec leur mode d'alimentation ; leurs pieds et leurs ongles, comme leur estomac répondent invariablement à leur mâchoire. Laissons les exemples trop connus. En voici un qui frappera.

On trouve à Madagascar un mammifère gros comme un chat, et appelé aye-aye ou chiromys ; ses deux pieds de devant ont deux doigts épais et velus. Le doigt du milieu est nu, grêle, et se meut indépendamment des ""très. Quelle est cette étrangeté ? C'est une harmonie, -aye se nourrit principalement d'insectes ; il pré-

fère les plus gros, les plus succulenls : les larves cachées dans les fentes des arbres. Ces fentes sont souveat étroites et profondes. L'aye-aye y insinue son doigt grêle, atteint Tinsecte, le ramène et s'en régale. Qu'en pensezvous ?

La famille; la société; les instincts.

L'animal ne vit pas seulement pour lui-même ; il est constitué aussi en vue de continuer son espèce, et quelquefois de manière à former avec ses semblables de véritables sociétés. Cet ordre de faits découvre des harmonies nouvelles où éclate plus fortement encore la prévoyance intentionnelle d'une intelligence excellente et infiniment supérieure à l'animal lui-même.

Considérons l'animal en rapport avec sa famille. Ceux qui traitent ce sujet ont coutume de se borner, du moins presque toujours, à dépeindre la sollicitude des parents pour leur progéniture. J insisterai sur cette affection si touchante ; mais je parlerai en même temps des soins que le petit être, privé ou non de ses parents, sait se donner à lui-même en vue de se conserver et de se développer.

Les naturalistes ont surpris des actes de maternilé attentive jusque chez les animaux qui occupent le dsrnier degré de l'échelle zoologique. Croyons-en l'autorité de leur témoignage, et attachons-nous à des exemples phis saisissants.

Le grand Linné a dit que dans la nature « le sembla-

..Mî^

t 114 LES HARMONIES PROVIDENTIELLES.

blc produit le semblable. » En général, cette loi est vraie ; mais il importe de la comprendre et de savoir que, chez certaines espèces, le semblable ne reparaît qu'après une série de métamorphoses dont le nombre est variable. Généralement les insectes passent par trois états bien différents : Tétat de larve, l'état de nymphe et l'état parfait. Selon l'étendue des changements qu'^n^ traînent ces transformations, on dit que la métamorphose est complète ou que ce n'est qu'une dcmi*métamorphose*.

Complète ou non, la métamorphose, qui est déjà une merveille, a un résultat bien remarquable : souvent rinsecte n*a pas connu ses parents, il ne connaîtra pas ses petits. Dans ces conditions, ne semble-t-il pas qu toute prévoyance paternelle ou maternelle soit impos" sible? Ne le croyez pas. L'animal pourvoit à l'existence d'êtres qui lui seront dissemblables et qu'il ne verra pas. Un seul exemple : le nécrophore, ou fossoyeur, est herbivore à Tétat parfait ; mais sa larve est Carnivore. Que fait-il pour sa larve? 11 va pondre ses œufs sur des chairs en putréfaction, seul aliment dont sa progéniture puisse se repaître. Devant ce prodige il faut s'incliner. Évidemment le nécrophore poursuit et atteint un but qui lui est caché. Oui,

Mais s'il Tignore, Quelqu'un du moins le sait pour lui.

liAMARTIRE \fjS Chèné) .

Les parents morts, il reste aux petits à se tirer d'af faire. Pas d'orphelinat pour les animaux. Soyez tran "Ue, le nouvel être se sauvera tout seul. Tout seul, '^ savoir. On en jugera tout à l'heure.

Les métamorphoses du bombyx du mûrier, ou ver-àsoie, ne sont ignorées de personne. Pense-t-on assez à ce qu'exige la série de transformations par lesquelles il passe ? Il se présente d'abord sous forme d'œuf. Après quelques jours d'une chaleur de 15 ou 16 degrés centigrades, une chenille, longue à peine d'une ligne un quart, sort de cet œuf; déjà elle est armée de fortes mâchoires. Pendant les trente-quatre jours environ qu'elle reste chenille, elle change quatre fois de peau. A chaque mue son appétit diminue ; mais après chaque mue il grandit, et vous savez avec quelle puissance ses mandibules broient la feuille du mûrier. Le moment de la première métamorphose arrive. Le ver cesse de manger; il file son cocon, puis il le clôt et reste enfermé dans sa prison ouatée. C'est là que s'accomplit le mystère de sa transformation. Au bout de dix-huit à vingt jours, si la chaleur est suffisante, il brise sa gahie de chrysalide ; puis il perce le cocon. Comment? Il en humecte une extrémité avec une liqueur particulière qu'il dégorge, puis il heurte avec violence sa tète contre la paroi ramollie ; quand cette porte est ouverte, il en sort un papillon.

Pour chaque phase de sa vie, il accomplit un travail ; pour chaque travail il a un instinct et des instruments ; il mène donc sa carrière à bonne fin et sans parents. Direz-vous maintenant qu'il la parcourt seul? J'y consens^ Mais alors, apprenez-moi qui lui a fourni les outils, les tissus, les facultés, l'industrie, qu'évidemment il est incapable de s'être donnés à lui-même.

Il y a deux mois, j'ai observé dans Faquarium du Collège de France une mère de famille dont la tendresse m'a édifié. C'était une écrevisse. Elle balançait sans se lasser une grappe de petits suspendus à des pellicules

au-dessous des anneaux de sa queue. C'était sa manière de les couver. Quelques-uns, déjà gaillards, s^écartaient d'elle et filaient comme des flèches. La pauvre mère, portant les autres, allait de çà de là, poursuivait les fugitifs et les ramenail avec ses pattes au giron qu'ils avaient quitté. Elle connaissait à fond son métier de mère, admirable harmonie entre elle et ses petits qu'elle n'avait pas inventée.

Ces petits et leur mère me présentèrent un phénomène très-intéressant, que je connaissais déjà et qui a lieu chez les crustacés en général. La carapace de Técrevisse, même chez les plus jeunes, est une cuirasse dure, inflexible, qui ne prête point. Si Tanimal gardait toujours la même carapace, il ne pourrait grandir. Aussi de temps en temps, par un mouvement dont il a le secret, le crustacé se débarrasse de son armure, et cela sans l'endommager. Il sort delà avec une carapace plus molle, mais qui durcit promptement. Celui qui a inventé, pour Técrevisse, ce moyen décroître tout en restant fortement vêtue, cet inventeur avait bien quelque intelligence. J'ai vu plus de vingt carapaces successivement abandonnées par un seul animal. Et ce n'étaient 'pas les dernières*.

J'ai promis de parler de l'instinct paternel et maternel du pipa. Cet instinct est en ctorinafnte harmonie avec la constitution physique de la feratellë.' Les pipas sont des reptiles encore plus laids que lés crapauds. Mais cette laideur ne rend que plus digne d'attention la manière dont leurs petits sont couvés. Dès que les œufs sont pondus, le mâle les place sur le dos de la femelle.

* M. Chaniran, préparateur de M. Coste, en a fait de curieuses et ^arquablcs colleetions.

UAUMONIES DU HËGNE AISIMAL. 117

Aussitôt celle-ci se rend à l'eau, où sa peau irritée par le contact des œufs, s'enfle et forme de petites poches. C'est dans ces nids que les jeunes éclosent et séjournent jusqu'à ce qu'ils aient affecté la forme caractéristique de l'âge adulte.

L'harmonie préétablie entre les parents et leur progéniture se voit pareillement chez les poissons. L'épinoche, qui n'a ni bec ni pattes, construit au fond des eaux de jolis nids. Le pomotis de TAmérique du Nord arrange une sorte de nid dans le sable ou dans la vase; il y dépose ses œufs et se balance au-dessus jusqu'à réclosion des jeunes. Mais la science a recueilli récemment un fait singulier et charmant qui surprendra plus d'un lecteur. 11 y a des espèces de poissons qui portent leurs petits dans la gueule. Chezl'acara de l'Amazone, par exemple, la gueule est le nid. « Avant l'éclosion, dit M. Agassiz, les œufs se trouvent toujours dans la même partie de la gueule, c'est-à-dire à la partie supérieure des arcs branchiaux. Us sont protégés ou maintenus ensemble par un lobe spécial, sorte de valvule (petite porte) formée par les pharyngiens supérieurs. » M. Agassiz croit reconnaître là une poche pour les petits. Et il ajoute que des nerfs spéciaux, partant du cerveau, aboutissent à cette poche. Ainsi l'intelligence de l'acara, si faible qu'elle soit, est rattachée à sa manière de couver et mise en harmonie avec elle. Tout se tient et tout concorde.

On ne tarirait pas si l'on cédait au plaisir de décrire les harmonies de famille qu'offre le monde des oiseaux. Les faits très- connus ont l'inconvénient d'être un peu usés. Us n'ont pas cette pointe de nouveauté qui pique l'attention. En voici un qui m'était inconnu. Je l'ai appris de mon illustre confrère et ami M. Claude Bernard.

ilK LES HARMONIES PROVIDENTIELLES.

Les pigeons, qui l'eût soupçonné? ont une certaine faculté d'allaiter leurs petits. Je dis allaiter, car c^ est du lait qu*ils leur donnent au début. C'est une belle observation dellunter que chez le pigeon mâle aussi bien que chez la femelle, il se développedansle jabot, au moment de Téclosion des petits, et pas plus tôt, une sécrétion semblable à celle du lait caillé. Cette sécrétion commence quatre jours avant que le petit sorte de l'œuf; elle dure autant de jours après. Au moment précis, il se forme uu organe, une glande, analogue à une surface de mamelle, sur la muqueuse intérieure du jabot. Les pigeons père et mère, nourrice l'un et l'autre, ingurgitent le lait de cette mamelle à leurs petits naissants. Les parents sont constitués si habilement qu'ils peuvent avaler les graines dont ils se nourrissent, sans consommer eux-mêmes le lait qui n'appartient qu'aux jeunes. Quatre jours après l'éclosion, le petit étant capable de recevoir une pâture plus forte, la sécrétion de ce lait cesse et la mamelle temporaire disparaît dans le jabot des parents.

Ai-je besoin de commenter ce phénomène? Tout n'y est-il pas produit, prévu, développé, calculé eu vue de la nourriture des jeunes et seulement dans cette vue? Dès que Torgane est nécessaire, il naît ; dès qu'il ne sert plus, il meurt.

Les oiseaux ont l'art de faire des nids. Cet art varie avec les espèces. Chez toutes, il suppose une connaissance delà saison, de la température, des matériaux à employer, de la forme à donnera la couchette, delà solidité qu'elle réclame, de la hauteur qui lui convient, '''îtte connaissance, Toiseau ne l'acquiert pas : elle lui innée. Cet art est absolument infaillible, sans tàement, sans hésitatioA. L'instinct constructeur de

HARMONIES DU RËGNE AKIMâU 119

Toiseau obéit donc à une science qui n'est pas en lui et qui révèle sa grandeur et sa bonté dans Finfaillibilité même qu'elle communique à une frêle créature. Une colleclion de nids est comme une bibliothèque de bons livres ; on y lit couramment le nom, on y découvre l'action d'une providence adorable. Cependant tous les nids ne sont pas de nature à être collectionnés. Il est des oiseaux qui ne couvent pas et qui confient leurs œufs aux sables chauds du désert. Il en est d'autres qui ob«tiennent par des procédés ingénieux la chaleur dont a besoin la couvée. Quelle science il faudrait attribuer à ceux-ci, si la raison ne concevait pas au-dessus d'eux une intelligence infinie! Par exemple, le talégalle de la Nouvelle-Hollande place ses œufs dans des amas de feuilles humides ; ces feuilles entrent bientôt en fermentation et produisent la chaleur nécessaire à Téclosion. A coup sûr, Toiseau ne sait pas que les feuilles fermentent; c'est là une notion scientifique qu'il n'a pas. Dira-t-on qu'il fait cela par hasard? Ce serait ne rien dire, car il y a dans son travail un moyen employé et une fin atteinte, et un moyen infaillible pour atteindre cette fin.

L'harmonie de constitution entre la mère et le petit apparaissent vivement dans le phénomène de lactation et de Tallaitement. Je ne sais rien de plus émouvant, rien qui atteste mieux une prévision supérieure. Ce phénomène est saisissant dans l'ordre des mammifères. J*en parlerai de nouveau à propos des harmonies humaines. En ce qui touche les animaux, je ne citerai que ceux <}u'on nomme marsupiaux, à cause de la poche extérieure que la femelle porte autour de ses mamelles.

Pourquoi il existe de tels animaux, je n'en sais rien ; et d'ailleurs peu importe. Ce qui est important c'est que

120 LES HARMONIES PHOYIDENTIELLES.

par exemple, entre la sarigue et son petit, il y a une merveilleuse concordance. Chez elle, comme chez tous les marsupiaux^ le petit qui vient de naître n'est guère plus gros qu'un grain de café, la mère étant de la grandeur du chat. On dirait un être inachevé, né trop tôt. Son corps est nu, sans aucune force. £h bien, il aura un second giron où se complétera sa première croissance. La mère lattache à ses mamelles ; il y demeure fixe jusqu'à ce quMl ait atteint le développement que les petits des autres mammifères ont à leur naissance. Dès ce moment il peut quitter le mamelon et le reprendre à volonté. Bientôt il se hasarde à montrer sa tête en dehors de la poche; un peu plus tard, il en sort quelques instants et y rentre promptement, comme le jeune oiseau quitte son nid et y revient. C'est qu'en effet, la poche de la sarigue est un nid vivant. — D'autres sarigues n'ont pas de poche mais seulementun repli de la peau, autour des mamelles qui sont à nu. Leur petit se développe plus vite. Quand il est assezfort pour quitter la mamelle, la mère le porte sur le dos avec sa queue enroulée autour de la queue du petit. H y a ainsi variation dans le même type ; mais un trait reste constant, l'appropriation du corps de la mère aux besoins de sa progéniture.

On le voit : l'animal est conformé en vue de ses mouvements, de son milieu, de sa nourriture, de sa famille. Puisque d'avance ses organes sont en harmonie avec toutes ces choses, sa destinée est écrite dans ses organes.

iMais un principe intérieur meut ces organes et s'en -^rt. Nous avons appelé ce principe instinct. Qu'est-ce ^ que l'instinct?

nimal souffre de la faim. Cet aiguillon le pousse à

chercher sa nourriture. 11 la reconnaît à Taide de sa vue, de son odorat, de tous ses sens. Il se sert de ses pattes, de sa bouche, de son bec, pour la saisir et s'en repaître. Dans ce cas, l'instinct est une force d'agir avec ses membres, force stimulée par la souffrance et guidée par une certaine faculté de connaître au moyen des sens, et plus tard de se souvenir. Cette force d'agir se met naturellement en harmonie avec les facultés qui Texcitcnt d'une part et celles qui, d'une autre part, l'éclairent et la dirigent.

A l'approche de la ponte, l'oiseau prépare un nid. Il est difficile de savoir quelle sensation, quel sentiment rincline à construire une couchette moelleuse au lieu de laisser tomber $es œufs sur la terre où ils se briseraient. Ce qui est évident, c'est que cet animal est constitué de manière à bâtir un nid, uon pas un nid quelconque, mais tel nid, d'une forme particulière. Entre ce nid, la grosseur de l'oiseau, le nombre de ses petits, les membres de l'architecte, il y a harmonie. Toutes ses facultés y travaillent. Ces facultés, on les appelle l'instinct. Or l'instinct est infaillible, et on l'oppose à l'intelligence de l'homme qui se trompe très-souvent. L'animal est trop faible pour produire cette infaillibilité. Qu'elle vienne de ses organes et de sa petite àme, et de i'accord entre son âme et ses organes, soit. Mais de qui donc tient-il tout cela?

Les petits sont nés. La mère s'y attache, les couve, les protège. Le père, chez certains oiseaux, leur donne la becquée. 11 la donne à la mère. Ces petits parents s'aiment et ils aiment leur progéniture. Ils ont donc une faculté de s'entr'aimer et d'aimer leur nichée. Cette faculté qu'il faut bien rapportera une âme quelque peu semblable à la nôtre, c'est encore Tinstinct. Mais

132 LIâS IIARNOMKS PBOVIDeMlElXCS.

quelqu'un la leur a donnée, car ils l'exeroent d^emblée, sans éducation, sans instruction*

La Hociabilité des animaux provoque des réflexions seniblablcs. Certaines espèces se réunissent et vivent en troupes. L'observation constate qu'ils y trouvent du plaisir et de Tavantage. Ils s'entr'aident,ilsse défendent mutucllcinent. Ils reconnaissent un chef et lui obéis- Hont; ils BC laissent guider par lui. On commence à mieux expliquer qu^autrefois Texistence de ces sociétés animales* Ce sont bien là des harmonies. La cause on est, dit-on, dans la constitution même de ces animaux, dans leurs instincts. Oui, certes; mais cett3 ori^anisation et ces instincts, ne sont pas leur ouvrage.

D^autres animaux, surtout carnassiers, vivent seuls, du moins on général. Au lieu de s'entendre, quand ils se ron(*ontrcnt, ils se fuient ou se battent à qui aura la proie. Voilà qui n'est plus une harmonie, sans doute. Cependant ce goiH de la solitude s'explique par la rareté du gibier qu'il leur faut et par la difficulté de le conquérir. Une nécessité impérieuse les force à pratiquer le chacun pour soi. C'est pour le moins une harmonie entre lo carnassier et son régime.

Kniin la sociabilité des animaux paisibles, — et ce sont principalement les herbivores, — les prédispose à s'associer avec l'homme. Celui-ci ne fait que tourner à Mon profit et de son côté le penchant qui les porte à vivre avec leurs semblables et à accepter un chef. Voyez les herbivores que Ihomme s'est adjoints : ils étaient sociables entre eux à l'état sauvage. Une harmonie, en ^ développant, a engendré une autre harmonie. Mais

omme qui tire parti de l'instinct de sociabilité des naux n'a pas créé cet instinct. 11 l'a trouvé tout fait.

La preuve qu'il est impuissant à le créer, c'est que les animaux qui ne le possèdent pas de naissance, ne Tacquièrentpas malgré tous nos soins. Le loup, le renard, le chat, ont pu être apprivoisés; jamais ils n'ont lié société avec Thomme. Le chien, qui est Carnivore, est cependant devenu notre compagnon. C'est une excepti on, due en grande partie à ce qu'il est chasseur, et à ce que l'homme satisfait, en l'exerçant, ce penchant pour la chasse. Une harmonie s'est ainsi formée. Et cette fois encore, l'homme s'est servi d'un instinct qu'il ne pourrait produire. C'est l'œuvre d'une autre cause.

Harmonies de ranimai avec le milieu accidentel ou secondaire. Modifications des types. Limites de ces modifications.

On Ta vu : tous les aniniaux ont reçu une organisation qui est en harmonie avec un milieu déterminé. On nomme milieu absolu celui en dehors duquel l'animal ne peut absolument pas vivre. Un aigle ne vivrait pas sous l'eau ni sur l'eau. L'air où il vole et le rocher où il fait son aire composent son milieu : c'est son milieu absolu. Le cheval ne vole pas: la terre est son milieu absolu. La truite est née pour l'eau : l'eau est son milieu absolu. Le phoque est amphibie : il se tient dans l'eau et sur la terre; il ne vivrait pas en l'air. L'harmonie de l'animal avec son milieu absolu est une loi invincible. Dès que cette loi est violée, Tanimal meurt.

Mais prenez bien garde. Dans le milieu absolu, il y a des stations, des zones différentes, des climats différents.

124 LES HAnHUKIES PROYIDEKTIELLLS.

On nomme ces zones, ces stations, ces climats, des milieux secondaires.

L*animal ne peut changer de milieu absolu ; il peut changer de milieu secondaire. Transporté d'un milieu secondaire dans un autre milieu secondaire, c'est-à-dire de la plaine dans la montagne sous la même latitude, ou d'une latitude sous une autre, mais toujours en plaine, ou toujours sur la montagne, certains traits de son organisation se mettent en harmonie avec ce nouveau milieu.

On dit alors que Tanimal s'acclimate. Les savants disent qu'alors son organisation sadapte à cet autre milieu.

Voici quelques exemples frappants de ces harmonies, cités par M. Ernest Faivre.

Considérez d'abord le vêtement de l'animal, son poil^ sa laine, sa plume. Sous un climat chaud, l'animal a moins besoin d'être vêtu. Qu'arrive t-il? Son vêtement s'allège ; sa laine épaisse et touffue se change en poil fin et plus ou moins rare. En Guinée, les moutons et les chiens sont couverts d'un poil clair et noir. De même aux environs d'Angora. Il est des pays où l'on a transporté des moutons pour en avoir de la laine sans la demander à d'autres pays. Déception : ces moutons n'ayant plus froid, ont perdu leur laine qui a été remplacée par du poil. L'harmonie s'est faite entre le climat nouveau et le vêtement de l'animal.

En Colombie, selon M. Roulin, le poulet, qui n'a pas froid là comme chez nous, naît avec un duvet noir

'in. En grandissant, il devient même et demeure ie complètement nu. ^

•^z-vous constater l'harmonie inverse? Allez en 'e; sous ce climat brumeux, le mouton a besoin

HAR»0?;iES DU RÈG^E ANIHAL. 1Î5

d'une chaude enveloppe : sa toison est âpre et rugueuse. Mieux encore : à Paris, au jardin d'acclimatation, deux moutons du Sénégal étaient à poil ras en arrivant; deux ans après, leur poil était long et frisé. Les oiseaux ont présenté dans leur plumage des modifications analogues.

Il en est de la taille comme du pelage. Les bétes à «ornes de l'Europe deviennent plus petites aux Indes orientales. C'est dans la plaine que le porc grossit et grandit 1g plus. Ses dimensions se réduisent à mesure que son habitat est plus élevé.

Les bœufs que les Hollandais introduisirent au Cap de Bonne-Espérance, étaient pesants, paresseux. Dans cette ré^on nouvelle, on les a vus devenir d'excellentes bétes de course ctdc trait. La plaine grasse et humide les alourdissait; un climat différent les rend nerveux, alertes, et les anime davantage.

Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre. Arrêtons-nous là. Mais examinons tout de suite en quelques mots une difliculté.

La constitution de l'animal se plie aux exigences du milieu secondaire. Faut-il en conclure que l'harmonie entre ses organes et soii milieu absolu n'a rien de stable? S'ensuit-i! de là que la nnlure des espèces est le jouet des forces physiques et chimiques, et que cellesci sont les maîtresses souveraines des formes animales? Ce qui est incontestable, c'est que les agents physiques ont une influence assez ^ande sur les caractères secondaires des espèces. Ainsi, au sein des mêmes espèces se produisent des variétés, des races. Mais ce qui est non moins incontestahie, c'est que jusqu'ici pas un seul fait n'est venu prouver qu'une espèce se soit transformée en une autre espèce par l'efTel, — même très ■

ItMi LES HARIHÛNIES PROVIDENTIELLES.

prolongé, — du milieu. Pas un seul fait ne démoQtre qu'un poisson soit jamais devenu un oiseau, ni qu'un oiseau soit jamais devenu un quadrupède, ni qu'un mammifère des plus semblables à nous soit jamais devenu un homme. Toutes les hypothèses les plus ingénieuses à ce sujet ne sont que des suppositions, des fictions de rimagination scientifique. Il faudrait des faits pour les justifier. Or, de ces faits, il n'y en a pas.

Donc l'harmonie générale est plus souple, les cadres de la nature sont plus élastiques qu'on ne le croyait jadis. Ce résultat est très-précieux; mais c'est le seul qu'ait établi sérieusement la science récente. La conclusion qui sort de là, c'est que la puissance suprême qui a créé les genres et les espèces a formé des types variables sans doute, mais variables au sein d'une unité permanente qui résiste à toutes les influences de la nature, aussi longtemps du moins que l'espèce ne périt pas. Quel qu^un a permis à la nature une magnifique diversification des formes principales ; mais ce même quelqu'un a marqué une limite et a dit aux forces physiques : Vous^ n'irez pas plus loin.

Eh quoi ! ajoute-t-on, oubliez- vous ce que l'homme fait des animaux par son admirable industrie? Ne savez-vous pas que la zootechnie, ou l'art de varier les^ formes animales, brise à son gré les harmonies de l'organisation?

Je le sais, oui les éleveurs ont étonné notre siècle. Par des procédés habiles, ils ont produit le cheval de course chez lequel la locomotion l'emporte sur toutes les autres fonctions. Ils ont produit des bœufs qui sont tout muscles, des porcs qui sont tout graisse, des vaches qui donnent d'énormes quantités de lait. Ils ont ^ au profit de l'agriculture et du commerce, Téqui-

HARMONIES M RÈGSE AMIUL. tïl

libre de l'organisation animale, liien plus, ils ont rcndn liéréditaires les lacuttés et les uptitudes qu'ils avaieot développées, par des alliances savantes, par ce choix de producteurs qu'on nomme la sélection.

Rien de plus vrai. Convenons de ce qui est évident, sans nous laisser ni éblouir ni abuser (juant au reste. A cens qui sont comme enivrés par ces faits, sachons dire deux choses.

Premièrement : les éleveurs ont produit des races nouvelles ; jamais une espèce nouvelle. Les chevaux de course sont toujours des chevaux ; les bœufs Durliam sont toujours des bœufs ; les moutons Maucbamp sont toujours des moutons. On n'a fait ni d'un bœuf un cheval, ni d'un cheval un bœuf. L'harmonie fondamentale est inébranlable : on n'a fait varier que les motifs secondaires; ou, si l'on modilie tel caractère essentiel, ce n'est jamais jusqu'à changer la n^iture spécilique de l'animal.

Secondement : quoique les hommes soient allés très loin dans cette voie, plus loin même que la nature livrée à elle-même, voici ce que l'expérience a établi. Pour maintenir une race artificielle, il est indispensable que l'action de l'homme se continue avec opiniâtreté. Oui, il peut développer les muscles aux dépens de la graisse, la graisse aux dépens des muscles et des os ; mais s'il néglige les précautions, si sa surveillance se relâche, tout aussitôt l'équilibre normal se rétablit, le type ancien revient avec ses traits caractéristiques. Une force secrète veillait; gênée, contrainte, elle a consenti à modifier son action. Libre, elle reprend ses droits. Qui a établi cette force?

Enfin, quand l'homme tourne à son profit telle fonction animale, il ne la crée pas : il la trouve préexistante. Il ne fait que la diriger. Cette fonction n'est donc pas

■ "- -^'^ ■■iJ-..iiL»IHpi|

138 LES nATtMOMES PnOVIMUlreiMS. -. *

son ouvrage. Utirepartides harmonies qu'il rencontre, c'est son habileté, son avantage et sa gloire ; il n'en produitpas une seule; c'est sa i'aiblesse, c'est la borne de son pouvoir. C'est la preuve qu'il existe au-dessus de nous un ouvrier d'harmonies, dont la science prévoyante dépasse inliniment la nôtre, contient nos calculs indiscrets et corrige sans cesse nos erreurs et nos excès dans le gouvernement delà nature.

Page 1