DEUXIEME PARTIE
Une salle de réception dans le château de Ghistelles. D'énormes tapisseries qui représentent des combats antiques s'étendent le long des murailles. Le plafond se compose de poutres rouges sur fond noir. Une vaste cheminée, au manteau armorié, s'élève contre le mur de droite. Des sièges massifs,à pieds carrés, sont rangés symétriquement.
Hélène est assise sur un tabouret, à côté d'un immense fauteuil dans lequel se tient son père. Le vieillard est vêtu de noir, comme elle. Il est maigre. Sa barbe et ses cheveux sont blancs. — Le comte de Helly porte un pourpoint rose, brodé de soie multicolore, collant. Son hautde-chausses est bouffant, de couleur et d'ornementation identiques à ^celles du pourpoint.
HÉLÈNE, d de Helly.
Qui vous a retenu ?
DE HELLY.
Je passais auprès de la ferme que dirige la Parpaillotte^ lorsqu'un homme s'est dressé devant moi, et, sans plus de façons, a voulu me convertir.
DE GHISTELLES
Etait-ce un huguenot?
DE HELLY.
Précisément. Je ne me souviens plus de son
nom ; mais il faut avoir le cerveau singulièrement coupé de fêlures, pour déclarer la guerre à la concorde et à la liberté de conscience.
DE GHISTELLES
Cet homme a peut-être agi dans un but louable.
DE HELLY.
Je n'en disconviens pas. De plus^ je respecte les croyants débonnaires^ à quelque religion qu'ils appartiennent. Vous le voyez, monsieur le baron^ je suis un catholique d'une espèce rare. Quant aux énergumènes, je ne les range sous aucun drapeau.
DE GHISTELLES
Ceux que vous gratifiez du titre d'énergumènes, sont très souvent d'énergiques apôtres.
DE HELLY .
Nous avons payé assez cher la paix dont nous jouissons pour avoir le droit d'y tenir.
DE GHISTELLES^ ironiquement.
Oui; surtout à l'époque où vos confesseurs, jésuites et autres, refusaient l'absolution à quiconque ne s'enrôlait pas dans la Sainte-Union.
DE HELLY.
On ne convertit pas avec l'épée, et cet homme a tiré l'épée contre moi.
DE GHISTELLES
Vos ancêtres, monsieur de Helly, ne raffolaient pas des idées de modération que vous émettez aujourd'hui. Vous avez payé la paix assez cher, disiez- vous ? Ventredieu! je crois que nous autres
LES HAUTS FAIl'S DE M. DE PONTHAU 73
huguenots, nousTavons achetée encore phis chèrement que vous ne l'avez payée. La Saint-Bartliéleniy...
HÉLÈNE
Mon père, je vous en supplie...
DE GHISTELLES
Je fus blessé dans les massacres.
HÉLÈNE
0 mon cher père, songez à mon bonheur prochain et n assombrissez pas mes rêves si timides et si clairs d'espérance.
DE GHISTELLES, tendant la main à de Helly.
Pardonnez-moi. Mes vieilles colères essaient encore de bondir de temps à autre. J'oublie parfois que les enfants ne sont pas responsables du crime de leur père. Je sais heureusement que vous êtes un parfait gentilhomme, monsieur de Helly, et je n'hésite point à vous donner ma fille. N'estce pas la meilleure preuve de mon estime et de mon affection ?
DE HELLY.
Monsieur le baron, je déplore toutes les anciennes querelles. Je suis catholique, je le dis hautement, car le baron de Ghistelles ne me blâmera pas de rester fidèle à une croyance, mais je méprise les caprices sanguinaires du passé; et je hais les tortures morales et corporelles qui ont placé ma religion au niveau des religions païennes. DE GHISTELLES, à un laquais qui entre.
Que veux-tu?