‹ Les hauts faits de M. de PonthauChapitre 26 sur 48 · VOLK · texte numérisé non relu

VOLK

Saisissuns-h^ ! — (Jh'oh 1(3 garrotte, voici des cordes! — A la rescousse! — Allez chercher le

LLS IIAI TS FAITS DE M. DE POXTIIAI 177

lïiiet. — Cela ne peut durer. — Sus au parpaillot! Sus!

DE PONTHAC.

FAi bien donc, bataille ! l'époque des hécatombes est revenue. Ilurrah! (Sofi épée se lève et s abat plusieurs fois sur le groupe. On entend des cris épouvantables. Cependant, on fi /lit par s'accrocher à lui et par lui arracher son épée. De Ponihau tombe et on le traîne, en le piétinant, jusqu'au bas de la chaire) .

VOIX

Nous le tenons! — Nous le tenons! — Où sont les cordes? — Tuez-le!...

Gloire à Dieu! gloire à Dieu! Je suis encore debout. (// se relève le visage en sang.) Une épée ! une épée ! Ah ! gueux, si j'en avais une, comme je vous hacherais. (On f attache à une colonne., au milieu des vociférations . Un officier et plusieurs soldats arrivent.)

l'officier.

Laissez un passage libre. Où est l'homme en question? [Apercevant de Ponthau,) Vous, monsieur le comte? [Aux soldats.) Écartez la populace. (A de Ponthau.) Votre sang coule...

Ce sont des égratignures ! Monsieur, aidez-moi à meurtrir cette canaille.

l'officier

Je n'en ai pas le droit;, monsieur le comte,

veuillez m'excuser. Et maintenant feignez de me suivre; dans un instant, votre liberté vous sera rendue. (// le détache,)

Je SAiis votre obligé.

LA FOULE

Qu'on le pende! qu'on le pende! — A la torture ! — Hé ! l'officier, pourquoi lui parlez-vous chapeau bas? — C'est un brigand ! — Ma parole ! ils ont l'air de s'entendre à merveille. l'officier, aux soldats.

En route! [à de Ponthau.) Pourvu que cette affaire ne s'ébruite pas!

LA FOULE

En route ! nous vous escortons. A la Bastille ! le gentilhomme, à la Bastille ! A mort ! à mort ! ]non frère vient d'expirer. [Les soldats forment une haie autour de Ponthau et sortent. La cohue et les clameurs les suivent).

Une chambre chez de PonthaUi

JONATHAS, il se promène el citante avec d^énormes

gestes.

Mes yeux sont deux grands lacs où scintillent des

[larmes.

Le désespoir a fait de mon unie un cercueil; J'ai creusé dans la terre un lit doux pour mes Le ciel est plein d(; nuages en deuil, [armes;

L^:^î HAUTS faits de m. ni: ponthau nu

DE PONTHAU, // entre. Une bande de toile sanglante lui ceint le front.

Pas si fort, Jonatlias. Pour quels audileurs invisibles beugles-tu ce cantique ?

JONATHAS

Ah ! monsieur, vous voilà ! — Mille tonnerres, vous êtes blessé I

DE PONTHAU, froidement.

Pas assez.

JONATHAS

Vous avez découché.

Il paraît. — Qui te demande des rétlexions? [Il dépose son épée et son chapeau sur un meuble.)

JONATHAS

Personne, monsieur, personne.

Est-ce toi qui es à mon service ou moi qui suis au tien ?

Vous VOUS mettez en colère; donc, vous avez quelque chose à vous reprocher. — Monsieur, j'ai .la désolation de vous faire mes adieux.

Dépêche- toi.

JONATHAS

Me suis-je toujours montré bon, fidèle et courageux ?

Oui.

JONATHAS

C'est tout ce que je voulais savoir. — J'espère, monsieur, que mon départ ne vous laissera aucun ressentiment?

Aucun.

JONATHAS

Si, par hasard, vous me rencontrez dans la rue, puis'je compter sur un geste amical ?

Au revoir.

JONATHAS

Puisque vous le prenez aussi gaiement, je reste.

Reste.

JONATHAS

Je ne veux pas vous abandonner.

Ne m'abandonne pas.

JONATHAS

Le diable n'aurait qu'à vous emporter à l'aide d'une vapeur de soufre, et personne ne serait là pour Ten dissuader.

Ah ! ah !

JONATHAS

Car, vous l'avez mérité, monsieur, n'en doutez pas.

Je crains Dieu et je n'ai pas peur dn diable.

JONATHAS

Voyons, monsieur, quel doute m'est-il encore permis d'avoir? Est-il vrai que les femmes ont sur vous un pareil empire? P]lle était donc bien belle et bien appétissante, monsieur? Racontez-moi ca.

Je ne pourrais rien te conter que tu ne sacbes d.'^jâ.

JOXATHAS.

Alors, je comprends l'orage de la nuit dernière : Il y avait quelqu'un là-baut qui n'était pas contont.

Si jamais de pareils billets m'arrivent suivis de ( semblables velléités de courir la nuit, je t'ordonne de m'enfermer soit parla force, soit par la ruse.

JONATHAS

Comment voulez-vous que je pense à vous arrêter, monsieur, quand vous partez en me disant : Jonathas, j'ai l'intention de conquérir une àme à Dieu ? Puis-je soupçonner que... que... Je n'ose pas continuer.

J'ai baptisé, pour le compte de la religion réformée, la malheureuse qui m'avait donné un rendez-vous d'amour.

t JONATHAS.

Victoire! monsieur^ pourquoi me taisiez-vous cette particularité ?

Parce que , à l'exemple de beaucoup de capitaines, j'ai subi une défaite avant de remporter une victoire.

JONATHAS

Ouais! (// réfléchit^ Ma foi, monsieur, sur l'honneur ! je crois que vous n'êtes pas coupable et que c'est au ciel que vous devez cette chute.

Au premier abord, j'ai eu la même pensée que toi, mais, tout à l'heure, en revenant ici, j'ai pu songer à loisir. Le résultat de mes réflexions a été que Satan avait creusé un gouiïre à mon intention et que Dieu m'avait secouru. Aussi, ai-je voulu mourir, afin de racheter ma faute ; la mort m'a repoussé.

JONATHAS

Et elle a bien fait, monsieur, et j'en reviens à certain cô.té de mon dire qui arc-boute certain côlé du vôtre : le Seigneur ne vous en veut pas.

Tu te trompes ; mon repentir m'a valu un regard et rien de plus. A présent, il s'agit d'obtenir mon pardon.

JONATHAS

Quand vous allâtes à ce rendez-vous, avec l'intention de convertir, étes-vous sûr que, au fond.

LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTIIAI' IS:l

tout au fond de votre âme, il n'existait pas une petite lueur qui vous éclairait juste au point de vous montrer que vous succomberiez.

J\ai péché; mais ce fut un péché de surprise. Je vais te faire part d'une espèce d'hallucination par moi ressentie après ma faute. 11 m'a semblé que j'étais deux fois traître, une fois envers Dieu et une autre fois envers. ..

Envers qui, monsieur ?

Envers Hélène de Ghistelles. J'en suis encore bouleversé. Son visage m'est apparu distinctement, et j'en ai éprouvé une sensation pareille à celle qui étreindrait un homme à la vue d'une femme aimée, légitime et trahie.

JOXATHAS.

Je n'y suis plus.

DE P0NTHA.U.

Je n'ai pas encore pu découvrir pourquoi Hélène^ si chaste, s'est dressée comme un reproche, à l'heure du repentir, après l'orgie de mes sens mal apaisés.

JONATHAS

C'est un mirage du démon. Quelle absurde canaille que ce démon ! Je vous le demande: peuton avoir Tidée de montrer dans la chambre d'une pécheresse, à côté d'un lit sens dessus dessous,

m LES HAUTS FAITS DE M. DK P(3NT1IAU

une image vertueuse, une image ! monsieur, comme si cela pouvait la salir.

DE PONTHAU^ peïisif .

Je ne crois pas que cette apparition soit une œuvre du. démon.

JONATHAS

Dans tous les cas, il importe absolument que Dieu vous pardonne le plus tôt possible. A vous donc de Ty obliger par quelque profession de repentir extraordinaire .

J'y ai songé. Ote-moimon pourpoint.

JONATHAS

En eiïet, vous devez avoir besoin de dormir.

Ote-moi mes vêtements, de manière à ce que mon torse demeure nu.

JONATHAS

Le soleil n'est pas chaud aujourd'hui, monsieur.

Obéis.

JONATHAS

Quelle est votre intention?

Regarde. (// tire son poignard^ et avec la pointe se fait une longue entaille du sein droit au sein gatiche.) JONATHAS, effrayé.

Vous allez vous tuer ?

Non. Miserere mer, Domine \ — [Il se fait une

l,i:s HAlTs KATTS DK M. Dl! POXTIIAi: ISr>

seconde entaille du cou au ventre ^ de façon à ce que les deux blessures forment une croix,)

JON.vTHAS, tremblant et très pâle.

Celte fois, le poignard est entré profondément. Monsieur, votre sang coule à flots. Cessez, cessez ce châtiment déplorable.

DE POXTHAU.

Tu vois cette croix sanglante qui déchire ma poitrine, eh bien, ne la perds pas de vue. Je cesserai de me punir, lorsque mes blessures seront assez nombreuses pour que Ton ne distingue plus le symbole de la rédemption. (// continue à se déchirer.)

JOXATHAS.

Puisqu'il en est ainsi, je vais vous prouver ce que vaut Jonathas! [Il se déshabille jusqu'à la ceinture avec vivacité et prend sa dague.) Votre sang coupable doit vous obtenir le pardon ; maître, com])ien l'obtiendrez-vous plus facilement si ma main meurtrit ma chair innocente et si mon sang coule en votre faveur ! Seigneur, pitié pour M. de Ponthau!

DE FONTHAi;^ se Uibourant la poitrine.

Bien, Jonathas ! [Un long silence, pendant lequel on ri entend que le bruit des poignards dans la chair et le miserere des deux hommes. Le sang coule jusque sur le plancher]

JONATHAS

J'ai compté jusqu'à soixante-cinq, monsieur...

Et moi^ jusqu'à cent. Il suffit^ Jonathas, allons nous reposer.

JONATHAS

Monsieur^ ne prenez pas mes paroles pour un reproche : je crois que nous avons gagné du repos au moins pou^r quinze jours.

DE PONTHAU;, défaillant.

Brave- Jonathas ! Veux-tu que je panse tes blessures ?

Une chambre l\ coucher.

DE GHiSTELLES^ entrant.

Personne ?

Entrez^ monsieur le baron.

DE GHISTELLES

Comment, vous êtes couché? Quelle fîévre maligne VOUS a donc cloué sur votre lit?

Je viens de faire une maladie gênante , mais sans importance.

DE GHISTELLES

En effet, vous êtes très pâle.

J'ai perdu beaucoup de sang. Il est de ces maladies, vous le savez, dont on ne réchappe qu'à condition de se renouveler. Néanmoins , je

LKS HAUTS FAITS DK M. Di: PONTIIAU IS7

serai bientôt debout. — Comment se i)orte votre enfant?

DE CtHISTELLES.

La chère petite ! elle pleure beaucoup. Elle s'iu"» vente chaque jour des motifs de douleur. Sa bonté naïve me cache un secret facile à deviner d'ailleurs. J'ai presque regret de l'avoir amenée.

Les regrets sont des litanies coupables. Malheur à ceux qui tergiversent en face de l'accomplissement d'une œuvre. Les regrets sont les marches qui conduisent au repentir. L'esprit humain ne doit pas s'acheminer^ il doit s'élancer courageusement, même quand le but est impossible. Les lamentations pendant l'épreuve stigmatisent les âmes féminines, et par conséquent sont indignes d'un âge mùr et d'une virilité grandiose.

DE GHISTELLES

Je vous le répète, vous ne parlez pas comme un père.

Croyez -vous donc que votre fille me soit indifférente ?

DE GHISTELLES

Ah ! si vous pouviez voir, comme moi, tous les jours, le danger qui la menace, vous tiendriez vm autre langage. Le roi ne la quitte plus, ou s'il la quitte un instant, c'est pour lui ménager quelque surprise agréable. Le scandale aboie publiquement dans tous les corridors du palais. La cour a les

yeux fixés sur le nouvel astre suspendu à l'horizon. Ma fille doit être bien près de succomber^ si j'en juge par Famitié que les indifférents me témoi s^nent.

DE POI^JTHAU.

S'est-elle aperçue des assiduités du roi ?

DE GmSTELLES.

J'ai peur qu'elle ne les aitcomprises. Que n'ai-je auprès de moi, monsieur, votre jeunesse et votre fertilité d'inventions, je serais plus tranquille.

Demain, j'irai à la cour.

DE GHISTELLES

Vous commettriez une imprudence. Ne jouez pas avec la maladie, monsieur; une rechute, vu la situation présente, me causerait une frayeur insupportable.

Il faut que je sois là.

DE GHISTELLES

Le roi vous a réclamé a cor et à cri. Moimême, j'ai eu toutes les peines du monde à vous découvrir. Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé de vos nouvelles?

Le hasard a voulu que mon valet aussi fût malade.

DE GHISTELLES

Guérissez, monsieur de Ponthau, guérissez vite. J'ai besoin de vous, de votre bras, de vos sympa-

Li:> HAL TS FAH>> Di: M. DE TONTIIAU ISV

thies. Empêchez que ma ])otiteHrlùne ne succombe. Elle est si jeune ! monsieur... dix-lniitans! Un rien peut la perdre. De la pitié pour un amour quelconque on passe facilement au désir de le soulager. Elle n'a que dix-huit ans ! et puis^ le roi est entouré d'une telle auréole de respects d'un tel cercle de génuflexions qu'il est diflicile de lui résister.

UE PONTHAU, très soiubre.

N'ayez aucune crainte. Demain, vous me verrez, et je vous jure que jamais avare, que jamais vieillard amoureux ne se seront montrés plus vigilants pour la garde de leur trésor.

UE GHISTELLES

Gomme vous dites cela !

DE PONTHAC.

Vous avez ma parole.

La place Royale. — Des boutiques de marchands forains. — Un charlatan grimpé sur une charrette vend des drogues. — Soldats, gens du peuple, quelques .gentilshommes. — Un souffreteux est assis sur une borne. Il tient dans sa main droite une béquille avec laquelle il gesticule. Une autre béquille est appuyée auprès de lui contre le mur. Ses deux jambes sont emmaillotées dans une espèce de sac. — Une foule de badauds des deux sexes l'entoure.

LE SOUFFRETEUX

Vive la joie I Telle était la devise de mon grandpère, le pied-Lot. Ma grand'mére était borgne et manchotte. Ils eurent deux enfants superbes,

mesdames et messieurs^, qui vécm^ent bien et moururent mal. L'aîné se noya en prenant un bain, un soir qu'il avait trop bu. Quant au second;, mon père, il fut pendu haut et court à la suite de quelques peccadilles. Heureusement il s'était confessé. Trois ans après la mort de ce bon vieillard, ma mère accoucha de moi. Pourquoi riez-vous ? Rien d'extraordinaire à voir une veuve accoucher d\m fils trois ans après la mort de son mari ? Ces histoires-là se ramassent dans les rues. Je suis un enfant de Tamour et je m'en vante ! Chacun ne peut pas en dire autant... Combien y a-t-il de mères de famille qui n'ont jamais été mariées? Ainsi va le monde. Vive la joie ! La morale n'en existe pas moins. D'ailleurs, les enfants ne ressemblent-ils pas tous aux auteurs de leurs jours ? Ah 1 oh ! oh ! La plaisanterie est le pain des pauvres.— J'avais huit ans quand un carrosse et quatre chevaux me passèrent sur les jambes. Ils courent encore. — Je vous défie à un combat singulier : quel est celui qui imitera aussi bien que moi le cri des différents animaux ? (Il aboie comme un chié?i.) Oh 1 oh ! il paraît que Ronflot n'est pas de belle humeur. Voyons ce que va lui répondre Rominagrobis. (Il imite les miaulements d^ un chat . La foule se tord,) Tous les animaux sont mes amis, je les imite tous. Qui entre dans la lice? Qui veut jouter contre moi? Qui ramasse mon gage de défi? (// jette sa béquille et se met à roucouler d'une façon merveilleuse,)

LES HAUTS FAirs DU M. DE IMATHAr l'.ll

LA FOILK.

Bravo ! Bravo ! Le béqiiillard est divin.

LE SOTFFRETErX.

C'est ainsi que les tourterelles, au fond des grands bois, sur le sommet des arbres séculaires, s'appellent de loin et se versifient do gentils propos d'amour en s'enivrant de crépuscule. A moi la victoire, puisque personne u'ose me la disputer ! [Uiineroix dolente.) Donnez à un magnifique estropié si vous tenez à ce que vos enfants ne le deviennent pas. Soyez généreux, Dieu vous le rendra dans un monde meilleur. Vive la jote I (Il bascule et se laisse tomber lourdement n bas de sa borne.) Aïe! Je suis mort. Mes pauvres jambes ! mes pauvres jambes 1 Mesdames et messieurs, au nom de la charité, aidez-moi à remonter sur ma borne. {On le replace sur sa borne.) Aïe ! (// se laisse retomber de nouceau.) Les maladroits! Que le ciel vous préserve d'une pareille calamité. [Il fait semblant de pleurer,) On dirait que mes os n'ont plus de moelle. Je n'ai pas mangé depuis hier ; ayez pitié de moi. J'ai faim î je souffre ! Secourez un pauvre diable qui vous a fait rire ; le rire, c'est le bonheur icil)as. [Les pièces de monnaie pleuvetit dans son chapeau rjuil tend de façon lamentable.) Décidément je n'ai pas de chance. Que ne suis-je couché dans un cimetière, avec tant d'autres !

JONATHAS, fendant la foule.

Hé ! mon garçon, je connais un gentilhomme qui te veut du bien.

Hélas ! montrez-le moi...

JONATHAS

Pas bien loin d'ici, dans une nie voisine. Peuxtu marcher un peu?

LE SOUFFRETEUX

Difficilement, mon brave seigneur^ difficilement. Cependant^ je vais essayer. Aidez-moi à me relever.

JONATHAS, après lui avoir tendu la main . Ton visage ne m'est pas inconnu.

LE SOUFFRETEUX

Adam fut notre père à tous.

Enfouis ta monnaie dans une de tes poches, suismoi, et silesforces te manquent, je te soutiendrai.

LE SOUFFRETEUX

Passez devant ; mais ne marchez pas trop vite. [A la foule.) Merci, gens charita])lesqui ne m'avez pas dédaigné. Merci! Que la prospérité vous accompagne!

JONATHAS

liarde Les remerciements pour celui (|ui va le combler de bienfaits.

LE SOUFFRETEUX

0 fortune !

{Exeunt.)

LES HAUTSi FAITS ]){■: M. \)].] poNTII/VU 11):?

Vn petit jardin aliandonné ctcncais^ô ontro d'immenses murs couverts de lierre. — Une quantité considérable de Heurs. — Des plantes poussant à l'aventure. — Plusieurs ij^rands arbres — Vno allée unique et pleine d'herbes. — Un banc vermoulu et creusé par la pluie. — De Ponthau est assis sur le banc. — Il est revêtu d'un costume de velours noir très simple et porte l'épée au côté,

Quel calme! Pasun cri d'oiseau dans les feuilles ! Pas un souffle dans cette nature en liberté! Arbres^ plantes , herbes , insectes , tout cela naît , pousse , vit , tout cela grandit en silence. Aucun bruit ne dénonce le travail gigantesque qui s'étend dans les entrailles et sur la face de la terre. Oh î comme ces forces inconscientes ont plus de majesté placide que le développement de la conscience et des facultés humaines I Gomme le sommeil est peu de chose auprès de ce repos idéal / (// rêve.) Hélène, ma sœur, les dangers qui te menacent m'affaiblissent au lieu d'ajouter à ma verve et à mon courage... Mais tu es sans ambition, n'est-ce pas? et tu repousseras les bras que te tend ce vieillard débauché?. . .0 mon roi, pardon! . . . Hélène ! ton nom me parfume la bouche comme une manne délicieuse;... j'aime à le répéter,... et sans que je m'en doute, il vient se mêler à toutes mes prières... Hélène! Hélène! ton nom m'apparaît toujours à côté de celui du Tout-Puissant. Quel démon me pousse à te placer aussi haut?

Quel être mystérieux me parle continuellement de toi?... Situ succombais dans la tâche que nous t'avons tracée^ j'en aurais une rage éternelle. Ma sœur^ ta mort me serait moins amère que ta chute. Mes cheveux se dressent quand je pense qu'un stupide hasard peut te précipiter sur la poitrine du roi . {Il rêve encore un instant y puis se relève vivement,) Ma parole I je deviens fou! Par quelles sottes rêveries un homme de mon âge se laisset-il entraîner ? Yoiià ce que nous vaut l'oisiveté I Que m'importe après tout cette petite fille I N'estelle pas un grain de poussière dans ma main? N'est-elle pas une pierre destinée à l'édifice céleste ? Les oisifs sont des indigents. Mordieu ! je me moque bien de cette pécore!... Il serait au moins très étonnant que j'en fusse amoureux. JONAïHAS, accourant.

Monsieur^ réjouissez-vous. Le temps est venu.

Quel temps?

JONAÏHAS.

Le temps de savoir si Dieu vous a pardonné.

Gomment veux-tu que je le sache? Un avenir lointain seul m'apprendra si je compte encore parmi les serviteurs d'élite.

JONATHAS

Vous vous trompez^ muiisieur. il y a huil jours^ vous m'avez dit : Lieu est le maître des événements; lui seul est le souverain juge et la raison

par excellence. Cependant, il existe certains événements que riiomme a le droit de provoquer.

DE PONTH.VU.

C'est vrai ! j'ai dit cela.

JOXATHAS.

Donc, monsieur, provoquez Tévénement qui doit vous certifier que vous avez été pardonné.

Aurais-tu envie d'une volée de bois ? Ton crâne a-t-il des démangeaisons? Yeux-tu que je le défonce à coups de pommeau d'épée?

JONATHAS

Considérez-moi attentivement, monsieur, et vous saurez que je suis on ne peut pas plus sérieux. J'ajouterai môme que toutes mes mesures sont prises.

Sempiternel bavard, t'expliqueras-tu à la fin?

Monsieur, j'ai dans l'idée que, maintenant, vous réussirez à faire un miracle.

Je n'essaierai pas de sitôt; j'ai été trop éprouvé le jour où j'ai si peu réus.-îi.

JONATHAS

Croyez-vous aux pressentiments?

Les pressentiments sont les frissons de Tâme.

JONATHAS

J'ai la conviction que vous êtes sur lé point

19G LES HAUTS FAITR DE M. DE PONTIIAU

d'accomplir uae grande chose et que Dieu vous a plus que pardonné. Tenez, monsieur^ j'ai amené ici^ à la porte^ un pauvre diable qui ne peut pas se servir de ses jambes. Guérissez-le^ ou plutôt essayez de le guérir. Ce n'est pas une mauvaise action que d'essayer de faire le bien. Ne garantissez rien à ce mendiant; de cette façon, si vous ne réussissez pas, comme vous ne lui aurez rien promis, il n'aura le droit de vous rien réclamer. D'ailleurs, quelques pièces d'or lui fermeront aisément la bouche... Essayez, je vous en supplie... Pensez donc, monsieur, quel immense témoignage vous seriez de la puissance divine, si le miracle s'accomplissait,éclatant et sonore comme un fracas de tonnerre. Considérez les services que votre renommée rendrait à la vraie cause. Le roi -luimême s'inclinerait devant un homme qui fait des miracles. C'est alors que vous pourriez le rendre facilement à notre sainte rehgion... Et pais, vous seriez certain que votre repentir a été accepté... Alors, quelle joie et quelle tranquillité ! Monsieur, j'ai une confiance inimaginable. Vous êtes plus pâle qu'à l'ordinaire. Le travail céleste s'est opéré en vous. Vos yeux brillent d'un éclat particulier. Dites un mot, monsieur, un seul mot! J'ai dans la tête des bruits pareils à ceux des formidables trompettes des anges.

Va chercher le malheureux.

LES HAUTS FAITS DIO M. Di: PONTIIAU 197 JON.VTHAS.

Maître, cher maître, je me sens mourir de contentement. (// Court et recient précédant le ,sou/freteux.)

Par ici, mon garçon.

LE SOUFFRETEUX

Oh! le miriiique jardinet! A la bonne heure! voilà de Tintelligence! Le hasard, c'est Dieu. Gomme tout a poussé à souhait. Des lis, des coquelicots, des menthes, des roses, des bluets^ des marguerites ! Oh ! les jolis petits visages jaunes, avec leurs collerettes de velours amarante. Rien n'y manque. La cascade des lierres se déploie et dégringole splendidement le long delà muraille. Les grands arbres tentent d'escalader l'azur. Quel mignon paradis! (A Jonathas,) Monsieur, n'aperçois-je pas l'arbre du bien et du mal avec ses pommes savantes, ou serait-ce tout simplement un abricotier? Où se cache Eve la blonde? — Heureux les faucheux qui ont le droit de se goberger au milieu de ces parfums ! Heureux les grillons ! Ils peuvent se faufiler et chanter dans leurs petits domiciles, à l'ombre de cette forêt de plantes ! Heureuses les coccinelles, dont la gaieté remplace celle des oiseaux, dans ces bois où toutes les branches se terminent par une fleur! ,

JONATHAS

Par les diables ! gueux sans vergogne, te tairas-tu? Présente ta bienvenue à ce seigneur.

Page 1