partie
[Entrent (Je Ponthau, Mazaroz et Jonathas. Ce dernier j enveloppé (Tun (jr and manteau, va s'' appuyer silendeusement.)
DE PONTHAU, à Mazaroz.
Je lis dans tes yeux que tu recommenceras ton détestable forfait, car ton âme est une taverne où se réunissent tous les crimes. Pour une occasion perdue, on en rencontre deux autres, n'est-ce pas? Écoute, je vais t'interroger, parce que je suis clément et qu il est magnanime de faccorder l'aumône de quelques minutes; puis, je te demanderai : te repens-tu ? Si tu réponds : oui (je verrai si tu mens), sur mon honneur ! je t'épargnerai, bien que tu sois un être nuisible, un réprouvé. Mais si tu me réponds : non , alors, je le jure sur le passé de mes aïeux, tu périras de la mort des traîtres.
MAZAROZ.
Vous avez eu tort de ne pas me livrer.
De quel droit, pour quelle raison voulais-tu tuer ton roi ?
MAZAROZ.
Du droit du plus faible, et par la raison que je hais les impies qui possèdent la puissance.
C'est un impie, j'en conviens! Mais, quels livres saints t'ont donné la permission de l'assassiner?
MAZAROZ.
La mort d'Achab fut une mort juste.
Oui! celui-là fut massacré par les couteaux, d'une foule qui sauvait la vraie religion. Sur quel pavoi es-tu monté, toi ? Quel fantasmagorie invoques-tu ? car tu n'es pas huguenot.
Heureusement pour ma place au Paradis.
Tu plaisantes bêtement. Quand on porte une livrée comme la tienne, on parle les yeux baissés dans la crainte d'entendre un immense éclat de rire sortir de toutes les poitrines. La religion réformée est la seule religion.
MAZAROZ.
Vous vous trompez.
Je suis sûr de ce que j'avance.
MAZAROZ.
Et moi de ce que je dis.
LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTllAU 210 DEPONTHAU.
Alors je te plains. ^lais nous autres, protestants, n'aurions-nous pas plus que loi sujet d'assassiner le roi ?
MAZAKOZ.
Comment?
UE PONTHAU.
Vous nous l'avez volé ; vous l'avez entouré de créatures malsaines ; vous avez caressé, les uns après les autres, ses vices et ses passions, à tel point qu'il se confesse et qu'il a pour confesseur un jésuite. iVujourd'hui, presque toute sa cour est catholique. Il vous a comblé de places, d'honneurs et d'argent. Que lui reprochez- vous ?
Son passé... l'avenir.
Eh bien , parmi nous qui lui avons conquis la France ; parmi nous qui avons répandu le meilleur de notre sang sur vingt champs de bataille ; parmi nous qui nous sommes contentés, comme mon père et comme d'autres, de mourir et de pleurer son abjuration; parmi nous qu'il dédaigne, on n'a pas rencontré un seul assassin, pas un ! Comptez ceux que vous avez semés.
MAZAllOZ.
La main de Dieu les a éparpillés sur sa route. Conseillez au roi de creuser sa tombe et de se dépêcher.
S'il meurt victime d\m attentat, ce sera par sa faute.
MAZAROZ.
A mon tour de parler, maintenant. Groyez-vous qu'il soit permis d'ôter la vie aux êtres nuisibles?
Oui.
MAZAROZ.
Le roi est-il un impie ?
Sans doute.
Alors, pourquoi vous êtes-vous placé entre mon poignard et l'impiété?
Parce que le roi n'a pas cessé d'être roi, et parce que j'ai des vues sur lui.
MAZAROZ .
Cependant, je vous débarrassais d'un ennemi, puisqu'il est catholique.
C'est vrai !
MAZAROZ.
Il en est temps encore. Unissez- vous à moi; ou plutôt, ne nous gênons ni l'un ni l'autre. DE PONTHAU, iroïiique .
Tu m'ouvres des horizons.
MAZAROZ.
Secret pour secret^ ne nous trahissons pas.
Trois hommes étant ennemis, les deux plus sages seront ceux qui se réuniront contre le troisième.
Quel coquin tu fais! Dis-moi, as-tu pris au sérieux mes réponses? Ne voyais-tu pas le sourire de mépris empreint sur mes lèvres? Le roi m'est sacré, parce qu'il est le roi, je te le répète; et sa personne est inviolable parce que son pouvoir lui vient de Dieu.
MAZAROZ.
Dieu veut le lui retirer par mon bras.
Non, puisqu'il le sauvegarde par le mien.
MAZAROZ.
Réfléchissez. Je vous promets, au nom de mon ordre, que cette mort sera le signal de la paix entre vous et les jésuites.
Te souviens-tu du serment que je t'ai fait?
MAZAROZ.
Oui, mais je vous en supplie, descendez en vous-même et ne vous exposez pas à des regrets éternels. J'ai pris l'engagement de tuer le roi, notre ennemi à tous deux. J'agirai seul si vous craignez de vous compromettre; mais, par pitié, permettez-moi d'agir, je vous le répète, il le faut! je l'ai promis à Dieu.
Te repens-tu? Réponds-moi, te repons-tu?
MAZAROZ, avec un rv gissement .
Maudite soit la femme qui vous a engendré! maudit soit le lait de votre nourrice ! maudit soit votre père ! maudits les tombeaux de vos aïeux ! maudit soyez-vous! car vous m'empêchez d'accomplir un trépas pour lequel j'étais né.
Te repens-tu?
MAZAROZ, cmec désolation.
Grâce à vous, je ne compterai jamais parmi les saints. (// se cache la figure.) Mon nom ne sera pas chanté dans les belles égUses, le dimanche; et Dieu me bannira du paradis, pour une faute que je ne connais pas encore, bien que je l'aie commise. Hélas! mes projets se sont écroulés sous le fardeau d'un péché dont je ne me souviens pas.
Allons, tu vaux quelque chose, malgré le mauvais orgueil qui se mêle à ta conviction... Ton courage m'inspire de la pitié; mais comme la pitié est un monstre inutile, je la mets liors de mon cœur. Tu vas mourir.
MAZAROZ.
Mourir? Vous prétendez m'effrayer?
T'ai-je promis la mort?
MAZAROZ.
Oui, mais...
LES HAUTS FAITS m: M. Oi: POXTIIAU 223 DE POXTlïAr.
Jo II at ha S, prépare-toi .
[Jonuthas de fuit son monteaii sous lequel il tieut deux bdtom solides. Il en présente un à M. de Ponthau et conserve F autre.)
Vous avez l'intention de me tuer sous le Mton?
JONATHAS
Ça m'en a Fair.
' MAZAROZ.
G est une lâcheté !
Ne t'ai-je pas promis la mort des traîtres ?
MAZAROZ.
Je ne suis pas un traître.
Nous sommes les juges. Es-tu prêt?
MAZAROZ.
Je suis prêt. Que Dieu vous pardonne ! vous m'empêchez d'accomplir une honne œuvre. La postérité vous maudira. — Permettez- moi de recommander mon âme à la vierge Marie.
JONATHAS
Recommande ton âme au diable, si tu veux, pourvu que ta prière soit courte.
{Mazaroz s'açienouille.)
MAZAROZ.
Commencez, je prierai pendant que vous me frapperez.
Soit ! — Jonathas^ abandonne au hasard le soin de conduire ton bras. (Ils lèvent leurs bâtons, et les coups retentissent en cadence sur Mazaroz, Au bout d'un instant celui-ci ouvre les bras et tombe,)
MAZAROZ.
Merci!...
JONATHAS
Il n'y a pas de quoi, certes!
Maintenant, Jonathas, étends le corps sur le dos, et couvre-le avec ce manteau noir qui est suspendu à la muraille.
JONATHAS
Voilà qui est fait !
[De Ponthau détache du mur le grand crucifix noir et le place sur le corps.)
Que le Seigneur choisisse entre nous, et récompense ou châtie, selon leurs mérites, mon âme et celle du jésuite Mazaroz.
JONATHAS
Monsieur, alignons nos deux bâtons le long du corps, afin que chacun sache de quelle maladie ce gueux a trépassé.
J'y consens. — A présent, je vais écrire mon nom sur cette muraille blanche, il est nécessaire aussi que l'on connaisse le médecin.
.lONATHAS.
Monsieur, c'est une imprudence !
DE POXTHAU.
L'amour ne vit que d'imprudence, Jonathas; et je suis amoureux.
[On frappe à la porte.) JONATHAS, à voix bassc .
Aie ! on vient nous déranger.
DE POXTHAU.
Ouvre.
JONATHAS
Y pensez-vous?
Parbleu! puisque je te l'ordonne.
[Jonathas ouvre, le père Cotton entre .)
LE PÈRE COTTON d^un air gracieux.
Le révérend père Mazaroz^ s'il vous plaît?
JONATHAS-
Donnez-vous la peine d'entrer.
LE PÈRE COTTON
Volontiers, mon fils. Vous avez une figure avenante. Où est le père Mazaroz?
Tenez-vous beaucoup à le voir, révérende pater ?
LE PÈRE COTTON
J'y tiens beaucoup, mon fils. Votre jovialité me plaît.
DE PONTHAU, montrant le corps de Mazaroz. Voici votre homme^ monsieur.
LE PÈRE GOTTON^ tremblant et devenant blême. Ça ! c'est lui? mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! c'est lui?
JONATHAS
11 est ivre-mort^ dulce pater. C'est monsieur et moi qui lui avons payé la petite fête à la suite de laquelle il a roulé par terre.
LE PÈRE COTTON
Un homme si sobre ! ses cheveux sont ensanglantés.
JONATHAS
Il s'est un peu égratigné la tête, en tombant.
LE PÈRE COTTON^ levant les bras au ciel. Un si excellent homme î
JONATHAS
Un homme sublime, docte pater \
LE PÈRE COTTON
Un chrétien exemplaire !
Un jésuite exceptionnel !
LE PÈRE COTTON
Qui l'aurait cru ?
JONATHAS
Personne.
LE PÈRE COTTON
Il n'avait aucun défaut.
JONATHAS
En elîet, c'était une canaille parfaite
LKS HAUTS FAITS DK M. DE PONTIIAU
S'il vous plait?
JOXATHAS.
Un brigand comme on en voit peu. Ci-i^ut un prùtre qui mourut sans la satisfaction (Favoii' assassiné son roi.
LE PÈRE COTTON, Stupéfait,
Hein?...
Je me nomme Jacques de Pontliau^ et je vous permets d'aller vous plaindre à qui de droit.
Dans les combats les plus meurtriers, il reste toujours un survivant, pour raconter les exploits. Sovez celui-là.
Monsieur, nous désirons partir ; je vous conseille de ne pas nous inquiéter. Je suis le comte de Ponthau, ne l'oubliez pas. Viens, Jonatbas.
Une avenue toute plantée de tilleuls. Des promeneurs endimanchés circulent. Parmi eux se remarque de Ponthau, escorté par Barrabas.— Barrabas est bien vêtu et porte la rapière.
BARRABAS, s' approchant de son maître.
Monsieur, j'ai une affaire importante à vous communiquer. Et d'abord^ je vous demande pardon de marcher cote-à-cote avec vous, sur cette
promenade publique. Ceci étant admis^, voulezvous me permettre de continuer la route à votre gauche ?
Volontiers. — k propos, fais-tu bon ménage avec Jonathas ? Es-tu content de ta nouvelle position ?
BARRABA.S .
Jonathas est parfois un peu brusque, mais il a bon cœur. Quant à ma nouvelle position, j'en suis on ne peut plus satisfait, monsieur, et je vous en remercie. Or donc, sachez qu'en me prenant pour domestique, vous n'avez pas été dupe des circonstances. La preuve en est que si un de ces jours, l'Amour, ce traître, vous surprenait ; vous n'auriez qu'à me prévenir, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour crier : ouf! je ferais croître sous vos veux étonnés une merveilleuse forêt de madrigaux, de sonnets et d'acrostiches. Les uns éperdus, tendres, buissonniers, épileptiques, fleuris, vertigineux, vainqueurs; les autres moroses, puissants, badins, drolatiques, calmes, ennuyés, mais jamais ennuyeux. Je vous promets pour votre mariage un épiLhalame, à la suite duquel les assistants se pourlécheront les alentours de la boucbe. Sachez qu'avant d'être votre valet, mon existence ne fat pas exempte de péripéties épineuses. Je naquis sur un navire, au milieu d'un grand lac. J'avais une dizaine d'années, lorsque je fus flistingué par un alchimiste. Cet alchimiste
me vêtit et iiriustruisit comme son propre fils; mais, malgré toute ma reconnaissance pour les soins dont il m^ivait entouré, je le quittai à la suite de quelques propositions déshonnôtes qu'il m'insinua. Je devins saltimbanque. Poualil j'étais né poète et les tréteaux m'inspirèrent du dégoût. S'égosiller sur les œuvres des autres, c'est avouer sa nullité. Je me mis alors à courir les grandes routes, gagnant mon pain à la sueur de mon front et de l'argent à la pointe...
Plaît-il?
BARRABAS
A la pointe de mes dents, en soulevant des poids. Je vécus longtemps de ce métier laborieux.
Voilà bien des métiers pour un homme dont les jambes ne valaient rien.
Aujourd'hui que, grâce à vous, elles valent quelque chose, j'oublie continuellement mon ancienne inhrmité. — Bref, pour que vous ne doutiez pas de mon talent, je vais vous en donner un spécimen. Veuillez tendre la main sous les vers du madrigal que je vais effeuiller. Je le composai jadis :