MADRIGAL
Un oiseau qui chantait, chantait comme ta voix. J'ai respiré ton souffle épars dans l'air des bois.
Tes grands cheveux, pleins d'ombre, ondoyaient
[dans ma fièvre.
Quelque chose au soleil luisait comme ta lèvre, C'était le petit fruit rouge d'un églantier. Un chêne se dressait comme ton corps altier; Autour de lui, ton rire avait fleuri dans l'herbe. La brise au loin sifflait un air doux et superbe. Des lis émus penchaient leurs fronts couleur de
[miel, Et j'eus la vision de tes yeux par le ciel.
Je te trouve ridicule, k quoi me serviraient tes madrigaux, sonnets, sornettes, etc. Ils émanent de toi, mon valet; donc, je les repousse. Ensuite, je me moque des femmes, et en dernier .ieu, je nargue ton concours, parce que on admettant que je dusse envoyer des vers à quelqu'un, étant gentilhomme et lettré, je les tournerais beaucoup mieux que toi. Bonsoir!
BARPtABAS, seul.
Mieux que moi!... beaucoup mieux que moi ! je rirais de bon cœnr si le rouge de l'indignation ne me montait au visage. — C'est bien fait! Barrabas, fort bien fait! Cela t'apprendra à deviser de poésie avec le premier venu. Ignores- tu donc que ce sommet n'est pas accessible à tout le monde? — Il a dit: mieux que moi! Ahça;, bon gentilhomme, de quel droit les lérais-tu mieux que moi?... Le
I,K:^ IIAITS FAITS DI] M. \M] l'ONTHATJ ^M
fivtî jeiKiric qu'il ii\i jauiais essayùcraligiier deux rimes. Croit-il, parce qu'il est beau, riche et intelligent (intelligent, c'est discutable!) être capable d'escalader le Parnasse? Autre chose est d'enfoncer son épée au beau milieu d'un vontre, autre chose est de penser. Nourrisson des muses, ne Test pas qui veut, tandis que tout le monde peut avoir une rapière au côté. J'en ai bien une, moi; et cependant je suis poète. Un poète vaut une armée de gens d'armes. — Ce gentilhomme n'est pas digne de décrotter mes bottes, c'est moi qui le lui dis; par conséquent, je ne décrotterai plus les siennes. J'écumel — Mieux que moi! S'il existait un mortel assez mal avisé pour faire les vers mieux que moi, je l'enverrais à son propre enterrement. — Bel inventeur de miracles! je t'abandonne à ton sort. Puisque tu as eu Pair de mépriser mes vers, à mon tour, je te méprise et je refuse de servir un maître tel que toi. Au moins, ai-je pris en flagrant délit de mensonge le proverbe : tel maître, tel valet. — L'imprévu est le père de tous les vices, désormais je veux que mes vices enfantent l'imprévu. La liberté, c'est la santé! la liberté, c'est le plaisir! A moi les aventures et les errements de la fantaisie, je suis libre ! besogneux, mais libre ! sans pain, mais libre ! On saura se tailler une aisance. Vivent les sots qui seront désormais mon gagne-pain! Il a dit : mieux que moi! Quel âne! Cependant, il eut parfois du bon. [Ex? t.)
Au Louvre. — Dans les appartements du roi.
LE ROI, d Hélène de G/iistelles.
Permettez -moi de prendre place auprès de vous.
HÉLÈNE
Sire, je suis votre humble servante.
DE PONTHAU, à part.
Mon sang bout.
LE ROI, d Hélène.
D'honneur, je suis fou de vos quahtés et de votre beauté. Je ne sais comment vous exprimer tout le bien que je vous veux.
HÉLÈNE^ confuse, à part.
Que lui dire ?
LE ROI, lui baisant la main.
Vive Dieu! quelle adorable petite main! elle est parfumée comme une touffe d'œillets et gracieuse au toucher. Je voudrais être l'homme sur qui elle s'appuiera avec amour. Je donnerais mon royaume pour une des caresses qu'elle promet. DE PONTHAU, d part.
Vieillard, caresse ta barbe blanche et respectetoi.
LE ROI
Voulez-vous m'aimer comme je vous aime?
HÉLÈNE, troublée.
Sire...
Sire, l'heure du conseil approcljc.
LE ROI
Ou m'attendra. {Se levant et se dirigeant vers de Pontliau.) Laisse-nous seuls; tu aurais dû comprendre que je désirais n'être pas dérangé. (// revient près d'Hélène.) Chn^nuanie amie, il faudra que je vous loge au Louvre. Je tiens à ne plus vous quitter. Vous avez entre vos mains le bonheur de ma vie, dispersez-le comme vous l'entendrez. Je vous aime.
Sire, j'entends murmurer dans votre antichambre une foule de courtisans.
LE ROI, se levant avec colère.
Çà ! monsieur le comte de Ponthau, que faitesvous céans? Par quel privilège demeurez-vous chez nous malgré nos ordres ? Sortez ! DE PONTHAU, avec fermeté.
Sire, je ne le puis.
LE ROI
Sortez I
Mademoiselle de GhisteUes m'a été confiée par son père.
LE llOI.
N'est-elle pas avec son roi?
Non, sire, elle n'est plus avec lui.
Monsieur^ voici une parole qui ne mérite aucun pardon.
Je ne la rétracte pas.
HÉLÈNE
Sire^ je vous en supplie...
LE ROI
Mademoiselle, veuillez vous retirer, j'ai besoin de rester seul avec M. de Ponthau. [Hélène s'incline et sort.) Monsieur, vous êtes coupable du crime de lèse-majesté. J'attendais de vous mieux qu'une insulte.
Et vous aviez raison, je vais vous le prouver. Permettez-moi de vous parler un instant comme je parlerais au premier venu, permettez à la vérité de s'exprimer devant un roi qui ne Ta jamais entendue. — Votre Cour est un lieu de scandale où s'agitent tous les libertins du monde et toutes les femmes qui ne méritent pas ce nom. Votre exemple a seul inspiré le mal, sire, et vous trônez au milieu de cette boue ridicule, par votre naissance, par votre âge et par vos vices. Votre passé ne s'est donc pas encore dressé devant vous avec 'un fouet, démesuré? Sire, je suis votre passé, inclinez- vous. Les renégats sans conviction ne sont que des lâches, j'espère qu'on ne peut vous compter parmi ces gens-là, c'est pourquoi je vous parle. Quand donc cesserez-vous une vie condam-
LKSi iiArrs l'AiTs ni-: u. di: im>\tuaii -235
nable? Avez- vous renié jusqirii hi niémoiro de votre jeunesse? Coniment oserez-vous paraître devant le tribunal de Dieu avec des haillons aussi soixlides que ceux de vos péchés? Quand on a le front orné d'une couronne, on ne la dépose ja. lais aux pieds des courtisanes. Quand on a des cheveux gris, on ne cabriole pas comme un enfant sous les yeux d'un entourage féminin.
LE ROI
Çà! ne vois-tu pas que nous sommes seuls ici^ et que personne ne t'écoute? fA parL)ll est fou.
Sire, je vous ordonne, au nom du Tout-Puissant, de retourner vers Tancien culte, de ne plus assaillir par des regards et par des propos infâmes les vierges de votre royaume. Il est connu de tous que l'on peut tout obtenir de votre perversion en vous montrant la chair éclatante des femmes. Un jour viendra où vous aurez un compte terrible à rendre à Dieu, car il ne vous a pas fait pasteur pour que vous empoisonniez son troupeau.
LE ROI
Palsambleu! tu m'amuses, et j'ai presque envie de te pardonner en faveur de la farce réjouissante que tu me joues depuis un instant.
N'êtes-vous pas honteux de vivre avec les Philistins et de vous gorger de leurs plaisirs ? Si la colère du ciel vous a ménagé jusqu'à ce jour^, ne l'attribuez pas à vos mérites personnels. La ferveur
de quelques hommes timides^ mais pleins de cœur et de zèle^, vous a seule empêché d'être livré à la merci d'un Dieu courroucé. Souvenez-vous de ceux qui jadis ont embrassé votre querelle. Souvenez-vous de la poignée de huguenots qui a vaincu Farmée catholique à Goutras; mon père s'y trouvait. Souvenez-vous de la mort de Joyeuse, de la France conquise et des héros qui sont tombés pour votre cause. La fortune vous abandonnait. Souvenez-vous du Dieu qui vous a tendu la main, et de la foi qui faisait flotter vos étendards.
LE ROL
Paix ! laisse dormir tranquilles tous mes vieux serviteurs.
Non, sire, je veux souffler sur leurs cendres, afin qu elles forment un nuage compacte autour de vous, et qu'elles vous cachent à Dieu jusqu'à l'heure du repentir.
LE ROL
Quel but avez-vous donc pour oser me parler ainsi ?
Vous le savez bien.
LE ROL
Que répondrais-tu si je t'annonçais que la religion de mon enfance m'ayant paru mauvaise, j'en ai choisi une meilleure.
Sire, je lépondrais : vous en avez menti.
Ta vie m'appartient. Je peux te faire massacrer sur place, ne l'oublie pas
DE POXTHAU.
Je vous en délie.
LE ROI, hors de lui.
Je suis ton roi et ton maître, prends garde !
Le soin de me venger appartient au Seigneur.
LE ROI
Tiens ! tu me fais pitié. Je vais te débiter ma profession de foi, puisse-t-elle profiter à ton fanatisme imperturbable! puisse ta gentilhommerie comprendre Thonneur jusque auquel je la grandis! Écoute : Paris valait toutes les messes du monde et les vaut encore. Je crois en Dieu mais, je crois surtout à la beauté des femmes. Je crois à leur jeunesse dorée, à leur sourire enchanteur, à leurs formes excitantes, à leur démarche superbe, à leur virginité, à leurs caresses ineffables. Je donnerais toutes les joies du Paradis pour un baiser d'Hélène. Je suis pieux quand mon intérêt m'y pousse. Est-ce clair? Si tu as bercé l'ilhision de ine ramener vers le culte que j'ai quitté, étouffe-la. Qui dit vieillard dit incurable. Et maintenant, retire-toi et ne reparais jamais devant mes yeux. Je prendrai les mesures nécessaires pour que tu saches dans le plus bref délai la punition que je t'inflige.
Malheur aux impies !
[Exit,)
Une rue presque déserte^ à la tombée de la nuit. DE PONTHAU^ Seul.
C'en est fait I je laime ; car je n'ai pas su résister aux attaques de la jalousie; car j'ai manqué à mes engagements vis-à-vis du ciel. Enfer I j'ai beau marcher, rien n'arrive à calmer les soubresauts de mon cœur. J'aime. Oh ! qui connaîtra jamais le fond de certains gouffres? J'ai travaillé toute ma vie à dominer mes passions et ce sont elles qui me commandent sans cesse. Hélène^ je t'adore. M'aimes-tu ?je t'ai sauvée d'un danger immense. Existe-t-il une affinité entre nous ? M'aimeras-tu un jour? Deviendras-tu ma compagne? [Passe à cheval, en costume de voyage, au grand trot, le comte de Helly. De Ponthau l'aperçoit.) Ah I. .. les événements s'accumulent contre moi. Est-ce une hallucination? Ma parole, je ne sais plus où j'en suis ! Le fantôme ne m'a-t-il pas crié : n'espère plus? Il rôde sans doute autour de moi depuis le jour du combat, et voilà qu'il a choisi pour m'apparaître l'instant où je suis accablé... Je ne l'ai peut-être pas tué. Qui sait? On l'aura guéri. Non, c'est son ombre. 0 Hélène I Quels tourments j'endure I II faut absolument que je sache la vérité sur
LK5> HAUTS FAITS Oi: M. Di: PONTHAU IVSO
cette apparition singulière. (// part eu. courant du côté où de llelly a disparu . )