‹ Les hauts faits de M. de PonthauChapitre 31 sur 48 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Un sentier sur la lisière d'une garenne, en rase campagne. Une pièce de blé ondoie sous une brise matinale. Le ciel est teinté de rose.

LA PAHPAILLOTTE.

Hein! fillette, la belle matinée ! les beaux blés ! quelle moisson nous aurons cette année I Regardemoi ça. Les épis dressent la tête, on dirait qu'ils veulent aller] au devant du soleil. Est-ce que ce temps-là ne le tait pas du bien ? Ne te sens-tu pas redevenir joyeuse comme autrefois?

SUZANNE

Si, ma mère.

LA PARPAILLOTTE .

Vois-tu, Suzanne, depuis que ce brave gentillomme, si peu fier et si pieux, est revenu dans le lays, tout prospère autour de nous, et si ta n'étais )as continuellement triste, je croirais que malgré

[nos péchés, le bon Dieu nous a envoyé par lui sa

^bénédiction.

SUZANNE

Tu me trouves triste?

LA PARPAILLOTTE.

Je ne suis pas la seule à m'en apercevoir. Demande plutôt à ton fiancé Jean. Voyons, fillette, qu'as-tu? Je me suis toujours montrée une bonne mère, n'est-ce pas? Pourquoi ne m'as-tu pas encore conté ta peine ?

SUZANNE

Je n'ai pas de peine.

LA PARPAILLOTTE.

Alors, pourquoi pleurais -tu ? — Pourquoi passes-tu tes journées à rêvasser ?

SUZANNE, après un silence.

Je ne sais pas.

LA PARPAILLOTTE.

Tu ne sais pas, est-ce une réponse? Toute vieille que je suis, il me semble que je commence à voir clair au fond de tes pensées : tu n'aimes pas Jean Pot.

SUZANNE

Je l'avoue.

LA PARPAILLOTTE.

Et tu en aimes un autre?

SUZANNE

Hélas !

LA PARPAILLOTTE.

Suzanne^, dis-moi la vérité. Je ne vois aucun mal, somme toute, à ce que tu n'aimes pas Jean Pot, bien qu'il soitloyal et bon; mais il y en aurait, si tu te cacliais plus longtemps de ta mère.

SUZANNE

Je suis prête à tout vous apprendre.

LA PARPAILLOTTE.

N'aurais-tu point, par hasard, du penchant pour le saint homme Jonathas ?

SUZANNE, U7i peii surpnse.

Pour M. Jonathas ?... Non.

LA PARPAILLOTTE.

Ma fois! je n'y suis plus, et je n'attendais pas cette réponse à la suite de quelques propos qui me sont revenus.

SUZANNE

J'aime M. de Ponthau.

LA PARPAILLOTTE, profondément émue, M. le comte de Ponthau !

Oui.

LA PARPAILLOTTE.

Tu es folle, ma fille.

SUZANNE

J'en ai peur.

LA PARPAILLOTTE.

Comment veux-tu qu'un gentilhomme abaisse son regard et ses vœux jusqu'à toi? Tu es folJe.

SUZANNE

Oui, folle et bien malheureuse.

LA PARPAILLOTTE.

Peste! tu n'es pas dégoûtée.... un noble! un ami du bon Dieu, qui ne pense pas plus aux fem-

mes qu'à la mule du pape. — Tgnore-t-il ton amour au moins ?

SUZANNE

Ohl oui.

LA PARPAILLOTTE .

Qu'il continue à Tignorer, entends -tu? Il le faut. Ça t'épargnera l'humiliation d'une moquerie. — Je te cause du chagrin, pauvre Suzette, mais ne pleure pas. Quand on compte parmi les humbles, on ne doit pas regarder trop haut. Les sommets comme les précipices donnent le vertige. — Songe à te marier, fillette, songe à épouser le plus tôt possible Jean Pot. M. de Ponthau ne s'éternisera pas dans ce pays, et peu à peu tu l'oublieras. Après ton premier enfant, tu seras tout étonnée de n'y plus penser. — Quelle idée de s'amouracher d'un si grand seigneur, l'ami intime du baron de Ghistelles I II n'y a pas de bon sens. — Tiens ! si mes yeux de vieille femme ne me font pas défaut, j'aperçois son valet Jonathas qui se dirige de notre côté. 11 a l'air soucieux et tient une badine avec laquelle il abat les hautes herbes.

JONATHAS

Je reviens de la ferme où j'espérais vous rencontrer. Bonjour.

LA PARPAn.LOTTE.

Bonjour. — Ou avez-vous quitté M. de Ponthau?

JONATHAS

Je l'ai entrevu tout à l'heure, avec sa Bible, dans le parc du château. Vous avez besoin de lui?

LA PARPAILLOTTE.

Je l'attends.

JONATHAS

Jolie, chaste et incomparable Suzanne, pourquoi rougissez-vous en me regardant ?

LA PARPAILLOTTE.

Vous êtes un gars bien découplé, monsieur Jonathas.

JONATHAS

Oh! la Parpaillotte, Dieu fait savamment ce qu'il fait. — Que devient ce vaurien de Jean Pot?

LA PARPAILLOTTE.

Il travaille dans les champs.

JONATHAS

A propos, je suis enchanté de vous voir. Mon maître vous a-t-il parlé d'une affaire qui me trotte par la tête depuis que je vous connais toutes les deux?

LA PARPAILLOTTE.

Non.

JONATHAS

Après tout, ce n'est peut-être pas à vous qu'il en aur:i parlé, mais à mademoiselle Suzanne.

SrZANXE.

Monsieur de Poritliau ne m'a rien conté d'extraordinaire.

JONATHAS

Bah! Il me l'avait pourtant promis. Ses occupations l'en auront sans doute empêché. D'ailleurs, les mieux servis ont toujours été ceux qui furent leurs propres serviteurs. (A la Parpaillotte, après avoir été son chapeau et rajusté sa fr aise, )Yo\xs connaissez mes principes religieux. J'ai amassé, durant mes campagnes avec M. de Ponthau, un petit avoir assez rondelet. Je suis donc un homme remarquable au point de vue pratique. Maintenant, sans plus attirer votre attention sur mon visage, j'ai l'inimaginable honneur de vous demander la main de mademoiselle Suzanne.

SUZANNE, douloureusement.

Ah!

JONATHAS, à la Parpaillotte.

N'étant pas un gendre à dédaigner, j'attends une réponse.

LA PARPAILLOTTE.

Certainement, je serais très honorée, mais...

JONATHAS

Vous hésitez à combler les vœux de votre enfant?

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