UN ÉCHO
Mortes!... mortes!
[De Ponthau s"" enfonce dans la nuit et ton entend le hoquet des sanglots heurter sa poitrine.)
Le même paysage éclairé par le soleil levant. La prairie et les arbres ondoient sous une brise matinale. Quelques maigres nuages blancs se poursuivent dans le ciel. De Ponthau. très pâle, est assis et rêve sur le banc de pierre... Il est vêtu d'un pourpoint en soie bleue relevé de crevés jaunes. Il porte des trousses de même couleur et un feutre noir surmonté de plumes jaunes, noires et bleues. Son vêtement est agrémenté de rubans de la même couleur. Ses bas sont bleus. Une magnifique épée lui bat les mollets.
HÉLÈNE
C'est moi, mon frère, vous rêvez ?
Oui;, je pensais à vous.
Imp SaJmon
HELENE
C est moi. mon frcrcvoUR rêvez
à ^ partie'.^ Les hauU fans de/ M"^ dey foiu/uuf
Derveaux Edit
LES HAUTS FAITS Di: ^î. DE POXTHATJ "271
HÉLÈNE
Conunent uiio pécliorosso cuuuuo nioi poutelle arrêter dans leur course les pensées d'un saint tel que vous?
Vous n'êtes plus une pécheresse, Hélène. Le Seigneura eu pitié de vous; il a daigné abaisser son regard, et votre union avec ses ennemis n'a pas eu lieu.
HÉLÈNE
En effet, je souffre moins, et je crois, comme vous me le disiez, que le devoir accompli est le véritable médecin du cœur.
Alors, l'image de monsieur de Helly s'éloigne de plus en plus de vous?
HÉLÈNE
Je ne peux oublier tout à fait....
DE PONTHAU, violemment»
Oubliez! il le faut! entendez-vous, Hélène? Sinon, vous ni'obligerez à écraser l'auteur de l'incendie allumé dans votre âme.
HÉLÈNE, avec vivacité.
Ecraser ?
Oui.
HÉLÈNE
Ne tuez pas, monsieur, je vous haïraiso
DE PONTHAU, fûTOUChe.
Que le mot de haine ne tombe jamais dans l'abîme qui nous séparej'e vous en supplie, mademoiselle.... Ce mot m'a fait trembler. Depuis quelques jours, j'écoute passer sur mon cerveau des souffles de tempête. Où se cache M. de Helly .
HÉLÈNE
Il se cache? Je n'en savais rien.
Si, vous le savez, et tous les deux vous vous jouez de moi.
HÉLÈNE
Sur mon salut ! vous vous trompez.
Enfant, mes emportements ont l'air de vous
étonner Je ne suis pas un homme comme les
autres, moi. — Vous ne vous doutez pas du monde d'idées qui fourmillent dans ma tête. Ah ! si vous connaissiez les projets qui me brûlent et me tourmentent... J'étais né pour être roi. — Tenez, regardez donc là-bas !
HÉLÈNE
Qu'y a-t-il ?
DE PONTHAU, égaré.
Voyez-vous ces deux yeux flamboyants ?
HÉLÈNE
Qu'avez-vous, monsieur?
C'est ma conscience... •elle me resjarde. —
LES HAUTS FAITS DK M. DK PONTIIAU ^ul
Voyez-vous cet oiseau sombre (|ui voltige à côté? r/est mon àme.
HÉLÈNE, tremblante.
Vous m'elTrayez !
DE POXTHAU.
Je vous effraye, moi qui vous contemple avec un triste sourire ; moi qui voudrais être votre ami, car vous êtes la femme que j'ai choisie entre toutes les femmes.
HÉLÈXE, presque suffoquée.
Dieu ! comme il me regarde I
DE PO?JTHAU.
N'essayez pas de fuir, je vous le défends. — Enfin ! je vous tiens, n'essayez pas de fuir... Écoutezmoi sans frayeur... Me prenez-vous pour un fou, par hasard?... Donnez-moi la main. [Avec une douceur ineffable. ) Donnez -moi la main, je le veux. ... Nous allons donc nous marier, sur l'ordre de Dieu.... Quand partons-nous? Tout à l'heure?... Mue vous êtes belle !... Mon château n'est pas
\ grand, mais il a des roses pour ta parure. — Il se dresse au milieu d'un bois. Viens! nous monte-
irons des chevaux indomptés, noirs comme ceux de la nuit, et nous nous élancerons dans des taillis haQt<'^s par les animaux sauvages, côte-à-côte, saccadant notre course de baisers qui seront presque des morsures. Gomme ta chevelure est profonde, mon Hélène ! Viens 1 je t'aime.
(// œut r entraîner.)
HÉLÈNE, se débattant.
Au secours î au secours !
Tais-toi ! tu me brises le cœur !... tais-toi î
HÉLÈNE^ se traînant à ses genoux.
Par pitié ! laissez-moi ! ne me tuez pas. . . DE PONTHAU^ il revient graduellement de son égarement.
Où suis-je ? D'où sont venus ces bruits qui s'éloignent?... Vous ici;, à mes pieds, mademoiselle?... Quavez-vous?... On dirait que je m'éveille... de la mort. Vous êtes bien pàlel La fatigue vous accable sans doute.
HÉLÈNE
Kon ?
DE PONTHAU o
Souffrez- vous?
HÉLÈNE
Oui, je souffre.
Donnez-moi le bras et venez vous asseoir sur ce banc. (// la conduit vers le banc.) Reposez-vous un peu.
SUZANNE, arrivant par la gauche.
Ils sont ensemble ! . . . Gomme il est assis prés d'elle!... Gaclions-nous. [Elle disparaît derrière les noyers.)
DE vo^TiiXU, à Hélène.
Allez- vous mieux?... C'est vraiment extraordiuau'o ! j'ai eu un moment d'absence, et je vous ai
LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTIIAU ti75
retrouvée chancelante, effrayée, à genoux devant moi.
HÉLÈNE
Rentrons au cluiteau.
Pas encore, je suis si heureux !... Hélène, sentez-vous combien je vous aime ? Est-ce qu'une voix intérieure ne vous a pas soufflé que j'étais votre esclave ?
HÉLÈNE, à part, avec effroi.
W m'aime !
Parlez-moi, Hélène, 2)arlez-moi. Vos paroles, comme un baume divin, rafraîchissent mon front brûlant. L'aveu qui m'a échappé vous étonne et vous froisse, n'est-ce pas? Je vous l'ai fait peutêtre un peu trop à Timproviste. Ne m'en veuillez pas. Dites-moi que vous me pardonnez; il s'est <'nvolé de ma bouche malgré moi.
HÉLÈNE, tremblante.
Je ne vous en veux pas.
DE PONÏHAU.
Merci. Décidément, vous me paraissez souffrante. Allons jusqu'à la ferme de la Parpaillotte, et nous reviendrons tout doucement. L'air et la marche vous guériront.
HÉLÈNE, à part.
J'ai peur!
{Exeunt}j
Une petite place entourée de maisonnettes, dans un village. Des paysans chargés d'outils passent. Des charrettes traînées par des bœufs, l'écume au muffie, grincent et cahotent sous le poids des moissons. Quelques chiens jouent nonchalamment ou regardent à tort et à travers d'un air pensif. Le ciel roule des fleurs d'orage et une girouette se livre à des ébats criards chaque fois que le vent souffle.
LE GOMÏE DE HELLY, à JonClt/taS.
Ainsi^ vous avez tué un homme parce qu'il ne voulait pas changer de religion?
JONATHAS
, Nous en avons tué j^lusieurs. {Sonvimge est empreint d'une fanfaronnade de mauvais aloi.)
JEAN POT
Plusieurs.
DE HELLY, à Jean Pot.
C'est pitoyable ! [à Jonatkas.) Mais ce sont des assassinats infâmes que vous commettiez là.
JONATHAS
l.e premier individu que nous avons dépêché versTautre monde a soulevé en moi un sentiment pareil à du remords. J'en ai fait part à M. de Ponthau, et il m'a démontre ma sottisn .. JEAN POT, à part.
Le vol de l'argenterie s'explique.
DE HELLY, à JoHat/ias.
Vers quelle époque avez-vous -expédié votre dernier homme?
LES HAUTS FAITS Di: M. DM roXTlIAlJ T.l
.lON.VlHAS.
Oli! celui-là u'd rieii à iik? reprocher,, monsiour le comte, jo n'ôtais pas do son exécution. 11 y a une huitaine de jours, mon maître et moi, nous passions le long d'une saussaie, quand nous tûmes accostés par un houmie qui portait uno brochette de grives. Il était catholique. M. do Ponthau lui proposa de devenir huguenot , rhomme se mita rire. Alors mon maître mit llamberge au venl, et lui asséna un formidable coup à travers la figure.
DE HELLY.
Ah!
JEAN POT, à de Helly,
Je le connais, moi, M. le comte, celui qu'ils ont tué : c'est Jérôme, l'oiseleur. Sa veuve reste avec deux enfants. En eti'et, il avait été assassiné.
JONATHAS
Bien entendu, vous me garantissez que je no cours aucun risque.
DE HELLY.
Soyez sans inquiétude, on vous tiendra compte de vos révélations.
SUZANNE; accourant essouf/lk\
Monsieur le comité, je suis heureuse de vous rencontrer... Je vous cherchais. M. de Ponthau est tîu train de courtiser M'"" Hélène,., .j'ai surpris leur rendez- vous.
DE HELLY.
Un rendez- vous avec Hélène? Il a osé!... un
bandit ! Cette fois, qu'il soit puni de tous ses crimes et de l'affront qu'il m'a valu ! Jean Pot^ suis-moi.
Une allée dans le parc du château de Ghistelles. Une fontaine gothique surmontée d'un chevalier en armes se dresse et coule avec un murmure harmonieux et saccadé. Des rafales de vent s'engouffrent dans les arbres et jonchent le sol de feuilles mortes. Des craquements retentissent partout comme si une main invisible s'amusait à casser des branches. Néanmoins le ciel est assuz pur.
SUZANNE
Expliquez-moi une chose, M. Jonathas. De quels crimes voulait parler tout à Theure M. le comte deHelly?
JONATHAS, d'un ton dégagé.
Il paraît que M. de Ponthau a commis un crime, l'autre jour, en tuant un catholique insolent qui refusait de se convertir.
SUZANNE
Un crime ?. .. Tout au plus une représaille.
JONATHAS
Nous sommes du môme avis.
Alors, pourquoi l'avez- vous trahi ? Car maintenant, j'en suis sûre, c'est vous (jui avez raconté l\ ce catholique que votre maître en avait tué un autre.
JONATHAS
De votre côté, n'avez- vous pas mis le feu aux
poudres en racontant que M. de Ponthau courtisait mademoiselle Hélène ?
SUZANNE, au désespoir.
Tu as trahi ton maître, scélérat; ton maître dont tu partages la vie depuis si longtemps ; ton maître qui t'aime comme son ami, toi, son valet. J'étais libre envers lui, moi ! J'ai eu peut-être tort de le dénoncer; mais enfin, j'en avais le droit, parce que je l'aime ; entends-tu bien, infâme, je Taime, et si je l'ai trahi, je le regrette à présent... J'étais jalouse.
JONATHAS
Je hais mon maître,parce que vonsFaimez. Est-ce que le droit d'être jaloux n'appartient qu'à vous seule? La jalousie enfante la trahison. Vous êtes jalouse, et moi donc ! J'aurais cette mauvaise action à recommencer que je la recommencerai> sans hésiter. Suzanne, vous êtes cause du malheur de M. de Ponthau. Ne vous en déplaise, je. sais fort bien qu'il est votre amant.
SUZANNE
Mon amant! c'est faux! c'est faux! te dis-je., puisque je suis jalouse ; puisqu'il en aime une autre, que j'en deviens folle; et qu'il est avec elle en ce moment, je ne sais où !...
JONATFLVS.
Osez jurer sur l'Évangile...
HÉLÈNE, accourant au comble de la terreur, Sauv>ez-moi !. .. sauvez-moi ! je me meurs.
DE PONTHAU^ apparaissant derrière elle, Jonathas ! Suzanne! retenez-la.
HÉLÈNE
'Mes amis, je vous en supplie, protégez-moi.
JONATHAS
Ne craignez rien, mademoiselle.
DE PONTHAU, s' approchant de Jonathas, Retiens-la bien.
JONATHAS
N'approchez pas, monsieur. Pardieu! n'approchez pas. Je prends mademoiselle sous ma protection. C'est mal de courir deux femmes à la fois. Suzanne ne vous suffisait donc pas ?
Allons, damné raisonneur, prends délicatement Hélène entre tes bras.
HÉLÈNE
Par pitié ! Suzanne, ma bonne Suzanne ! Monsieur, ne me livrez pas à cet homme, il est fou I
Je suis fou ! Vous croyez que je suis fou? (// rit fiévreusement.) Moi, fou îvous plaisantez, ma belle. Jonathas, en route !
HÉLÈNE
A moi !
SUZANNE
Calmez- vous, mademoiselle.
JONATHAS, à de Poidhau.
Monsieur, je ne vous suivrai pas, et je vous em-
LES HAUTS FAITS Di: M. \)K lM)\TIIAr ^SI
pécherai do coniini^tln» nu criine. ^// /i/r su m- /ficre.)
1)K POMIIAU.
Mais je l'aime! Jonallias, je l'adore! ^o voux répouser, et elle nio repousse.
SrZANNK.
Vous ne l'aurez pas.
i)K PONTHAu, féfce à la main.
Je vous dis quejeTaurai, moi, sur-le-ehamp, (juand je devrais vous tuer, vous et Jonatlias. [On entend des voix nonihrenses qui apirmchent et
des bruits comme si on tra(/nait qf/e/f/utni.)
u1':li'<:xe.
A moi ! à moi ! -Eile s'échappe . )
srzANNE, d de Ponthau.
Aimez-la, entourez-la d'adorations; maisi'iiyoz, il en est temps encore, fuyez !
DE l'ONTHAr.
Pourquoi fuir?