‹ Les hauts faits de M. de PonthauChapitre 38 sur 48 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Une chambre dans une prison, h droite un grabat, à gauche un tas de paille sur lequel dort Jonathas. Au-dessus du grabat, on aperc^oit un soupirail agrémenté d'énormes barres en fer. Une table et quelques sièges grossiers sont éparpillés à travers la chambre. Dans une cheminée fument deux ou trois bûches presque consumées. Le baron de Ghistelles pleure dans les bras de Ponthau. Tous deux sont vêtus de couleurs sombres.

DE GHISTELLES

C'eût été le bonheur de ma vieillesse I Pourquoi ne ni'avoir pas tout dit ?

DE POXTPIAU.

Hélène ne m'aime pas.

DE GHISTELLES

Hélas !

Consolez-vous, mon vieil ami; bientôt, je serai libre, et alors l'amour viendra peut-être, malgré les événements terribles du passé. Je suis de ceux qui ne désespèrent pas. Savoir souffrir sans s'exalter, c'est être vertueux; je veux savoir souffrir. Puissé-je avoir le droit de vous nommer un jour mon père ?

DE GHISTELLES

La bonté céleste m'accordera cette faveur.

DE PONTHAu^ apvès uïi sUeiice ,

Ne parlons plus de ces choses navrantes. Elles amollissent le cœur sans jamais le consoler. Quand doit-on méjuger?

DE GHISTELLES

Aujourd'hui même.

Enfin!

DE GHISTELLES

J'ai apporté ;, signé par le roi , Tordre de laisser pénétrer jusqu'à vous toutes les personnes que vous tiendrez à voir.

Merci, monsieur. Vous êtes Thomme que j'estime le plus au monde.

DE GHISTELLES

Et vous, celui que j'aime le mieux. [Lui prenant la main.) A bientôt ! la prière et le recueillement vous sont nécessaires pendant les quelques heures qui vonL précéder votre interrogatoire. Du cou-

rage !

DE POJN'THAU.

f\u revoir, mon ami. (Ils s embrassent .)

LK.-; IIAITS l'AITS \)\-: M. DK PONTIIAU -201

Vne salle grande et froide tendue de rouL::e. A gauche, un crucifix est attaché contre la muraille ; à droite, en face du crucifix, les emblèmes do la ville de Taris étinccllent. Quelques lampes jettent des lueurs voilées. Dixjuges en robe noire et fitisant tous partie des parlements sont debout, rangés au-dessous du t-rucifix. Deux gardes le casque en tête et cuirassés se tiennent à chacun des côtés de la porte d'entrée qui se trouve au fond. Une vingtaine de hallebardiers verts et rouges sont groupés sous les armes de la ville. Le greffier criminel du présidial do Paris est assis devant une table, un peu vers la gauche. Auprès de lui, un homme de très haute taille, le Conseiller d'Etat rapporteur de la Commission s'entretient avec un officier. De Donthau et Jonathas, comme s'ils étaient en tout autre lieu, s'entretiennent à voix basse, avec de vagues sourires.

JOXATHAS.

Vrai Dieu! monsieur, quelle piètre cérémonie !

DE POMHAU.

Tout au plus bonne à effrayer des coupables.

JOXATHAS.

Ces juges ont des mines d'oiseaux de nuit^ monsieur. Dans l'obscurité, leurs yeux semblent rouler des parcelles de feu.

DE PONÏHAU.

Celui qui parle à l'officier est un beau vieillard.

Mais en compensation^ celui qui se trouve juste au-dessous du crucifix a Tair d'un renard toutembrené.

M. le comte^ nous allons terminer TinLeiTOgatoire.

Je suis prêt.

LE RAPPORTEUR

Pourriez-vous nous dire le nombre des hommes que vous et votre valet avez tués de vos propres mains ?

JONATHAS

Yingt-trois^ je les ai comptés.

Tu oublies ceux qui ont péri dans les bagarres, Jonathas.

{Un tressaillement parcourt r auditoire .)

LE RAPPORTEUR

Vingt-trois, vous en êtes certain ?

Peut-être plus, monsieur, mais à coup sur pas beaucoup moins.

LE RAPPORTEUR

Vous n'avez rien de nouveau à confirmer sur le motif de ces meurtres ?

Rien. Ne vous ai-je pas dit que je servais les vengeances de Dieu ?

LE RAPPORTEUR

Dieu est la clémence sans limites.

Pas toujours. 11 a détruit eu une nuit Tarmée de Sennachùrib.

LE RAPPORTEUR

Oui, mais vous n'êtes pas Dieu.

JOXATH AS

Malheureusement .

Dieu se sert parfois d\m bras mortel pour châtier ses ennemis.

LE RAPPORTEUR

Uuel témoignage pouvez-vous nous donner de la validité de votre mission divine ?

J'ai fait un miracle.

JONATHAS

J'y assistais.

LE RAPPORTEUR

Recommencez devant nous, et nous croirons.

Je ne me reconnais pas le droit de vous étonner dans une circonstance aussi futile que celle qui nous rassemble.

LE RAPPORTEUR

Qu'avez-vous à dire pour terminer ?

Monsieur, vous êtes un honnête homme, et vos sympathies me sont acquises d'avance, je Tespére. Je ne pourrai donc rien vous exprimer que vous n'ayez déjà ressenti ! Sur mon honneur de

gentilhomme, j'affirme que j'ai toujours agi dans un but loyal. Je n'ai jamais tué qu'après avoir posé une alternative honorable aux victimes échelonnées par le Seigneur sur mon chemin. xMa conscience étant tranquille, je ne crains rien. Ayant bravé la mort, je la méprise. Une seule faiblesse a pénétré malicieusement et lâchement dans ma poitrine, je n'en ai pas de remords, parce que j'ai tout mis en action pour la chasser, et que je m'en suis puni. Je ne vous en parlerai pas davantage ; Dieu seul est assez bon pour comprendre et pour apprécier les secrets du cœur. — Tout ce dont vous m'accusez, je m'en fais gloire. Le jour de ma naissance fut uu jour faste au ciel. Pourquoi m'a-t-on choisi plutôt qu'un autre ? Je ne sais, mais j'en suis fier ! Le doigt de Dieu ne trace aucun symbole dans l'àme des profanes. — Je me suis dévoué en contemplant la profondeur des gouffres célestes. — Vous avez des lois indomptables, mais mon âme pétrie par une main divine est encore plus indomptable que vos lois. Il existe des époques où la vengeance est nécessaire. Certains hommes seuls sont capables de préciser l'heure des mystères farouches. Je suis de ceux-là; je vous le répète au nom du Seigneur. La pensée de Dieu et la mienne se sont confondues à tel point que je n'en sens plus la différence. J'ai marché en pleine lumière, comme un prophète, et j'ai craché mon nom à la face des hérétiques. De quel droit uravez-vous ouvert la porte des cachots? Les

LES HAUTS FAITS DK M. DE POXTIIAU Î05

élus sont marqués au front, regardez-moi, regardez si j'ai Faspeet d'un criminel, regardez si ce crucifix m'inonde de pâleur. Oui ! j'ai tué, mais vos ancêtres ont tué aussi, et ils sont innocents devant vous. Ah ! vous m'accusez d'être un assassin? eh bien, c'est vrai! je suis un assassin, mais un assassin fatal comme la foudre, comme la mort inévitable et comme Dieu. J'ai des pouvoirs sur vous, pensez-y bien ! — Messieurs, vous ne connaissez pas encore la moitié de mes hauts faits : j'ai fouaillé les processions ; j'ai châtié les infidèles dans leurs églises ; j'ai fait l'aumône dans l'ombre et personne ne Ta su ! J'ai voulu ramener le roi de France à la religion de son berceau, à la religion rigide et douce, à la seule religion -J'ai prêché le mépris des richesses ; j'ai guéri un souffreteux; j'ai denné mes biens aux pauvres. En vérité, je vous plains. Mais pourquoi ai-je l'air de me défendre ? Ma mission est évidente, je me tais.

Le RAppoRTEiR, à Jonathas.

A votre tour. '

JONATHAS

Ma foi, monsieur, je suis obligé de l'avouer : les jours ne se ressemblent guère. — Quand j'avais douze ans, si quelqu'un m'eût dit : Jonathas, un jour viendra qui n'est pas trop éloigné où tu seras jugé solennellement par de vrais juges, je lui aurais répondu : ce Vous êtes un gueux menteur,

taisez-vous. » Et cependaDt, j'aurais été mal avisé, car l'avenir ne se prévoit pas.

Plus vite, Jonathas.

JONATHAS

Vous en voulez donc beaucoup à ce pauvre Jonathas, messieurs. Il n'a pourtant jamais dérobé un grain de poussière à personne. Ali ! si vous l'accusiez d'avoir eu, par ci par là, de mauvaises pensées, d'avoir menti afin de s'enorgueillir aux dépens de la bêtise humaine, d'avoir manqué de reconnaissance envers son maître, de l'avoir livré bassement, je comprendrais votre manière d'envisager les choses. Oui, à ce compte-là, il mérite un châtiment ; mais quand vous osez lui reprocher d'avoir été le disciple d'un envoyé du ciel, par les tripes du pape ! je ne puis m'empêcher de vous rire au nez (// éclate de rire). Lsl plaisanterie est d'un goût douteux, messieurs, et je suis persuadé que, hors d'ici, vous vous en tiendriez les côtes, comme moi . Chacun agit selon son tempérament. Ainsi donc, messieurs, ne nous retenez pas inutilement, les pertes de temps sont irrémédiables. Rendez-nous à la liberté ; je vous en saurai un gré infini; et M. de Ponthau qui est gentilhomme, et puissant se souviendra toujours du service que vous lui aurez rendu. Voilà ! En discutant, on finit par s'entendre.

DE PONTHAU, aur J^^ff^-^-

Messieurs, je conseille à ceux d'entre vous qui

LES HAUTS FAITS DK M, 1H-: PONTIIAU 21)7

sont catholiques d'embrasser la religion protestante ; les joies célestes ne s'obtiennent qu'à c^ prix.

JONITHAS.

Ainsi-soit-il.

LE UAPPORTEUK, conseUlcr d'Etat, â V officier.

La séance est levée. Vous pouvez reconduire ces messieurs dans leur prison.

[Les hallebardiers entourent de Ponthau et Jonathas.

Le cortège sort silencieusement de la salle.)

Dans La même chambre de prison que précédemment. TjC feu llambe joyeusement. Une bouteille et deux verres se prélassent sur une table.

JONATHAS

Ils délibèrent, monsieur, ils délibérant !

DE POXTHAU.

Oui, Jonathas.

JONATHAS

Encore quelques minutes et nous serons hors d'ici. Avec quel orgueil nous reverrons tous ces braves gens qui nous aiment : M. le baron de Ghistelles, la Parpaillotte.

Suzanne !

Pourquoi pas? Elle reviendra bientôt sur un caprice incompréhensible.

JOXATHAS .

Je ne veux plus revoir Suzanne.

En tout cas, l'espace ne manquera point à nos saintes excursions.

JONATHAS

Ils délibèrent !

Je ne sais ce qui les retarde.

JONATHAS

Il est bien évident que nous leur avons démontré notre innocence. Avez-vous remarqué, monsieur, avec quelle facilité je leur ai prouvé la mission que vous avez reçue du Seigneur!

Je serais parfaitement heureux si je souffrais moins de ma blessure, et si on m'avait laissé ma Bible.

C'est égal ! quand je pense que nous allons revoir aujourd'hui les champs, les bois, les maisons et les grands peupliers sur le bord des routes, je sens la joie qui monte le long des parois de mon cerveau.

Je n'hésite pas à déclarer que ce jugement ne nous sera nullement nuisible. Il nous fera res-

LES HAUTS FAITS DE M. DK PONTIIAIT 29U

pecter, Jonathas, notre influence i^^randira ; et la vraie cause comptera de plus nombreux et de plus fervents adeptes.

JONATHAS, buvant.

Certes î quelques journées de prison, par ci par là, ne sont pas à dédaigner. Cela repose de la liberté.

Nous allons recommencer les prêches, Jonathas.

JONATHAS

On me rendra mes chers pistolets.

Foin de la tristesse ! nous sommes des gens sérieux et austères, mais aujourd'hui, par hasard, réjouissons-nous. (// se verse à boire.)

JONATHAS

Je suis épanoui comme un chanoine.

[Une porte s'ouvre et donne passage aux dix juges, au conseiller d'Etat, au greffier du présidial de Paris et à une troupe de soldats.)

LE RAPPORTEUR

La coutume exige que vous entendiez votre arrêt à genoux. [Jonathas obéit, de Ponthau reste fièrement debout).

(( Considérant que le nommé Jacques, comte de Ponthau^comte de Fiennes,baron de la Marche, a commis nombre de brigandages ;

(( Considérant que ces brigandages ont été le plus fréquemment suivis de meurtres odieux ;

« Considérant que le sieur Jonathas, son valet, a participé aux mêmes crimes ;

(( A l'unanimité :

(( Nous condamnons le sieur de Ponthau à être destitué de ses titres et à avoir la tête tranchée ;

(( Nous condamnons le sieur Jonathas à être pendu, à l'heure et au lieu où son maître sera décapité. >>

Vous avez oublié la torture, messieurs.

[Le cortège sort, Jonathas tombe attéré sur une chaise. De Ponthau demeure un instant pensif, puis va frapner sur V épaule de Jonathas).

Jonathas ! [silence) Jonathas !

JONATHAS

Pendu !

UE PONTHAU.

Dresse les oreilles.

Pendu ! monsieur, pendu !... pendu'

As-tu besoin de consolations ?

JONATHAS

Pendu !

Tu n'es donc pas un homme!

JONATHAS, dune voix faible.

Monsieur, je ne distingue plus (jue les sons. Quant aux paroles, elles m'échappent totalement. DE PONTHAU, brusquement.

Cœur débile, m'écouteras-tu à la fm ?

JONATHAS

Parlez, monsieur.

DE PONTHAU, avCC éclcit.

Le doute, le doute sournois me déchire encore. La religion que nous avons défendue nous vaut la mort. Est-elle donc cruelle et mensongère comme les autres? Dieu ne pouvait-il donc s'ériger en sauveur? Notre tâche n'est pas terminée, d'où vient que le Seigneur nous a placé à la merci des vengeances humaines ? Serait-il moins puissant qu'elles 1 — Jonathas, réveille-toi de ton sommeil exécrable. Par l'enfer ! ma poitrine est un brasier ; parle ciel ! je doute.

Je sais à qui nous devons cette condamnation. Monsieur, quand on nous a incarcérés, au moment où nous pénétrions dans cette prison, sur les flots hurlants de la foule, j'ai aperçu une face blême et souriante.

Laquelle ?

JONATHAS

Celle du jésuite que nous avons tant étrillé.

Tu m'étonnes.

JONATHAS

Il est vivant, monsieur, et je suis persuadé de sa complicité dans la peine qui nous a frappés aujourd'hui.

Il m'a vaincu, l'infâme ! — Décidément plus je vais, plus je doute. Qui protégera le roi maintenant ?

JONATHAS

Il en est temps encore, prévenez —

Prévenir, en effet... Mais mon courage serait mis en doute, et cette révélation serait capable de nous sauver la vie.

Vive Dieu ! monsieur, alors n'hésitez pas.

Oh ! qui protégera le roi ?

[La porte s'ouvre et Barrabas entre dans la cellule. Un mouchoir rouge lui enveloppe la tète\ il est drapé cavalièrement, dans un immense manteau rouge).

BARRABAS

Sans rancune ? •

JONATHAS

Tiens! Barrabas.

BARRABAS

Sans rancune! [a de Pontliau)yai l'honneur do vous saluer.

LES hauts; faits de m. dk pontiiau w:]

A quoi devons-nous ta rencontre?

HARUABAS.

J'ai eu le cœur de bafouer un ami dans la prospérité; mais je n'ai pas celui de l'abandonner quand il est malheureux.

JONATHAS, formidable.

Te moques-tu de nous^ par hasard ?

BARRABAS

Tout doux ! me moquer dans un pareil moment ? Je préférerais me couper le nez de mes propres mains. Je viens vous offrir mes services.

UE PONTHAU.

Quels services peux-tu nous rendre ?

BARRABAS, fièrement.

Je vous présente en moi un des pourvoyeurs de réchafaud : Barrabas, aide-bourreau. On est un personnage.

Quel métier as-tu choisi-là ?

BARRABAS

Le sang a toujours eu pour moi un bouquet d'une haute saveur. Le soleil et le sang, voilà mes deux suzerains. Aussi, quand je peux apercevoir des rayons jaunes qui se mirent dans une mare de sang, mon âme se tord et se condense dans mes yeux. Voyez ce vêtement rouge ; ne me sied-il pas à ravir ? Je suis l'Apollon du sang. J'en ai bu plein une coupe, un soir que tiède, il sussu-

rait en coulant d'une blessure. J'en fus ivre pendant huit jours.

JONATHAS

Tu es an tant soit peu goule et un tant soit peu vampire; je m'en doutais.

BARRABAS

Ne bavardons pas davantage. — Vous n'avez sans doute pas l'intention de vous laisser couper la gorge comme des oiseaux de basse- cour; par conséquent^ songeons à décamper.

Je t'avais méconnu, embrasse-moi.

BARRABAS

Plus tard. — On dirait que mon ancien maître n'est pas content de ma proposition ?

Je réfléchissais; à présent, j'accepte avec joie ton service désintéressé.

BARRABAS

La nuit vous sera favorable. Le vent balaye la neige et danse avec elle dans l'obscurité ; les enseignes se soulèvent et grincent sinistrement dans les rues. — Voici deux pistolets et deux poignards. Les poignards serviront aux premières manœuvres d'escalade et d'égorgement, les pistolets à vendre chèrement notre vie si l'on nous découvre.

Pour quel motif nous es-tu si dévoué ?

DARiuBAS, avec une imlifférence affectée. M'inspirez-voiis de rintérét?... Je n'en sais rien. Mon plaisir est-il do rompre on visière à toutes les conventions sociales?... Peut-être... J'ai dans ma poche la clef d'un petit passage qui vous conduira en un clin d'œil hors d'ici. Nous n'avons pour arriver à ce but qu'une sentinelle à détruire, je m'en charge.

Je te défends de causer le moindre mal à cet homme.

Dans ce cas, restons.

DE PONTHAU, ajwès UYi sUencc.

En route! J'ai tort.

JONATHAS, à part.

M. de Ponthau est indécis I... Quelle est donc la catastrophe qui se prépare?

BARRABAS, ouvrant la porte.

Je passe le premier.

Exeunt.

Trois heures du matin. Un quai le long de la Seine devant le Louvre. La Seine charrie des glaçons. Un pont s'élance d'une rive à l'autre. Les toits du Louvre et des maisons, dans le lointain, sont couverts de neige. Le vent tourbillonne avec les flocons. Sur la berge, sur les garde-fous, sur les arbres, s'étend la blancheur obscure do la neige.

De Ponthau descend un escalier qui conduit du quai

d la berge. Il est suivi par Barrabas et Jonathas; ceux-ci portent un corps enveloppé dans un manteau.

DEPONTHAU.

C'est ici ! arrôtons-nous.

JONATHAS

Déposons le cuistre sur le sol.

Ouf! foin des besognes par trop rudes ! La belle nuit d'hiver ! Examinez cette neige. Le ciel nous fait cadeau de son surplus d'étoiles, mais elles, qui ont une essence divine, se fondent et meurent presque aussitôt après avoir touché la terre.

Jonathas, ôte à cet homme le bâillon qui lui étreint la bouche.

JONATHAS

Monsieur, le gredin va hurler.

A cette heure, ses cris seront inutiles.

JONATHAS

A Touvrage ! Faut-il aussi lui délier les jambes ?

Oui.

, BARRABAS

0 splendeur nocturne ! nuit douce qui semble une tombe prématurée! frissons glacials pareils aux frissons des maladies ! neige, linceul immaculé I Barrabas vous chérit, vous ressent et vous admire.

LKS HAUTS FAITS DE M. DE PONTIIAU 307

-MAZAiioz, (i de Ponthau, ujn'vs avoir clé dùllc par

Jonathas.

Encore vous ! (Il se met debout.)

Toujours moi. Ne m'avais-tu pas reconnu?

M AZAllOZ .

Je n'ai pas vu vos mains me saisir. Jo n'ai pas vu vos cordes me lier. Je n'ai pas vu votre bâillon surprendre ma parole^ mais dès que je me suis senti emporter, j'ai pensé à vous, et votre image ne m'a pas quitté. Quel crime méditez-vous encore ?

Je veux rendre le bien pour le mal à celui que tu hais avant tous. (A voix très basset) Mon agonie s'achève, la tienne commence, nous sommes donc deux mourants qui nous parlons. Ma haine pour toi va s'envoler avec ton ùme. Ta mort, c'est ma tranquillité ; ta mort c'est mon devoir. Si tu crois que les spectres alarmés quittent parfois leur sépulcre, tu comprendras la raison pour laquelle je veux l'éternel repos. Avec ton caractère féroce, il est impossible que tu aies changé d'avis sur le roi. Je me suis échappé de prison afin de le sauver. Dieu seul, s'il existe, a le pouvoir d'appesantir son bras sur sa tête vénérée.

MAZAROZ.

Mais il est cause de votre condamnation; il n'avait qu'un mot à dire pour vous rendre à la liberté^ pourquoi s'est- il abstenu ?

Libre à lui de faillir ; Dioi, je n'en ai pas le droit.

MAZAROZ.

Une dernière fois, je vous jure que Dieu m'a commandé sa mort.

Heureux les hommes dont la croyance est intacte ! Dans quelques heures, le jour paraîtra, il faut que tu aies disparu à tout jamais.

MAZAROZ.

Je voudrais me confesser.

A qui?

MAZAROZ.

hi articido moriis, chacun peut entendre une confession et absoudre un pécheur. Demandez à VOS compagnons si l'un d'eux veut m'écouter. DE PONTHAU, à Barvabas et à Jonathas,

Qui de vous veut écouter la confession do cet homme ?

JONATHAS

Grand merci ! elle souillerait mes oreilles.

BARRA BAS

Grand merci ! mes oreilles ne s'ouvrent pas pour des peccadilles.

DE PONTHAU, à Mazavoz.

Eh bien, je t'écoute, moi! Etant trahie sur les claies du doute, je ne me reconnais pas le pouvoir de te refuser cette suprême faveur. Barral)as,

prépare les cordes. Jonathas, va chercher un hloc lie pierre. (A Mazaroz,) Parle.

BARiuiiAs, chante en arrangeant les cordes.

Hurlons ! hurlons ! la beauLé nous affame. Éveille-toi, c'est nous qui frappons^ femme. La nuit avec son cortège de morts Erre chez toi. Jadis, fringants convives^ Nous avons bu les poisons de ton corps. Entends claquer nos mâchoires lascives.

MAZAROZ.

Je m'accuse d'avoir manqué de parole à Dieu. Je m'accuse d'avoir caressé des sentiments de. haine contre vous.

I JONATHAS^ criant de loin.

J'ai trouvé !

BARRABAS, fredonnant.

Hurlons au bruit du tapage nocturne.

Egayons-nous, car Taube taciturne Limitera le cours de nos exploits.

Echansons blancs des rêves que tu humes, Nous voulons tous, cette nuit, sous tes lois Emprisonner nos appétits posthumes.

JONATHAS

Hé! Barrabas, viens m'aider, la charge est lourde.

MAZAROZ.

Je m'accuse d'un péché terrible,.. Je ne le connais pas, mais il existe; mon insuccès vis-à-vis du

roi, la vengeance divine que vous représentez me le prouvent.

Est-ce tout ?

MAZAROZ.

Oui.

Je t'absous. Que la mort soit ta pénitence !

MAZAROZ.

Amen. Je meurs content. Permettez-moi de| plonger mes regards dans Tobscurité insondable^ qui nous entoure. (// regarde longuement,) La vie ne me Laisse aucun regret.

Tu l'as dit, prêtre,... et pourtant ton âme ne tremble pas sous l'effrayante fièvre d'un amour sans espoir.

[Barrabas et Jonathas reviennent portant un gros quartier de roc.)

JONATHAS

Je réponds de sa pesanteur. [Ils le déposent)

Attachez plus solidement les mains du jésuite.

MAZAROZ^ amc un sourire.

Jadis, on attacha les mains du Christ.

Liez-lui les pieds.

Le doux Nazaréen eut les pieds transpercés par des clous.

DE PONTIIAU.

Nouez le quartier de roc à ses jambes.

^ MAZAROZ.

Un centurion lui perça le flanc avec sa lance.

DE PONTHAu^ (T wie VOIX vibrante.

Précipitez-le dans la Seine.

MAZAROZ.

Je vous pardonne.

[Barrabas et Jonathas entraînent le jésuite. On entend un bruit sourd, un craquement, et Mazarbz disparaît sous les glaçons. De Ponthau et Jonathas s'éloignent brusquement tandis que Barrabas contemple joyeusement la place où Mazaroz s'est engouffré.)

BARRABAS, ffcdonnant.

Habituée aux servages d'amour, Esiges-tu que le nôtre ait son tour ?

Le repos doux et la bonne herbe grasse Éclose aux feux paternels de Tété, Nos fleurs, la foule où chacun se prélasse En ton honneur nous avons tout quitté.

Ah ! je suis un bourreau. [Il s'évanouit,)

JONATHAS, criant,

Barrabas, hé ! fils de chienne, accours, mon maître se meurt.

Devant la prison. Le jour se fait pressentir. EARRABAS .

Filons; ce voisinage est de mauvais aloi. Messeigneurs, nous nous sommes fourvoyés, car la prison se dresse devant mes yeux ébahis.

JONATHAS

Filons.

Adieu, je reste.

JONATHAS

Y pensez-vous, monsieur ?

Je n'ai pas l'intention de fuir.

JONATHAS

Mais, monsieur, c'est la mort qui vous attend.

Parbleu !

BARRABAS

Ai-je donc risqué ma vie, vous ai-je donc ouvert les portes de ce cachot pour que vous y revinssiez comme un aigle à son aire? Avouez-le, vous avez choisi un drôle de sommet pour planer avant de fondre sur votre proie. Ne l'oubliez pas, monsieur, une porte de prison s'ouvre rarement, dans le cas où vous vou^ trouvez, sans le secours d'un dévouement supérieur.

Toi qui oses me parler ainsi, (|uel hasard t'a donné le droit de penser que je puisse m'effrayer do la mort? Me prends-tu pour un lâche? Crois- tu que je veuille rire avec ceux qui diront : Jacques de Ponthau a eu peur? — Jonathas^ mon enfant, tu es libre, profite de la liberté pour t'éloigner de ces lieux. Séparons-nous, ta jeunesse et ton cœur n'ont pas épuisé la vie avant Tage. Va I je t'ordonne de partir et de m'oublier, tu n'as pas les mêmes raisons que ton maître pour souhaiter la paix de ces murs. Va ! mon fils.

JONATHAS

Non, je ne partirai pas, monsieur. La liberté sans vous me serait odieuse. Je vous ai consacré ma vie, elle vous appartient donc jusqu'au bout. J'ai tremblé devant la mort, c'est vrai ! mais, je la préfère à une gloire, à un amour, à des honneurs dont je jouirais seul. Monsieur, je ne vous quitte pas.

Rappelle-toi que tu as une vieille mère, loin d'ici. Ta mort lui causerait des tourments effroyables, et les larmes creuseraient de nouvelles rides sur son visage.

JONATHAS

Je reste, monsieur ; j'ai un frère aussi robuste que moi dont les bras sont puissants comme les miens, et dont les soins consoleront ma mère.

Soit ! ton dévouement augmente encore mon estime et mon amitié pour toi. Entrons.

BARRABAS

{A de Ponthau.) Savez-vous que je vous aime de tout mon cœur? Je veux vous embrasser les mains... Soyez tranquille, le bourreau est un bon gars, et je lui parlerai de vous. (A Jonathas.) Laissemoi te serrer dans mes bras.

ïu as sauvé la vie de ton roi.

BARRABAS

Hé ! par les diables ! je donnerais la vie de tous les rois de la terre pour que la vôtre fût épargnée. Au revoir !

[V attendrissement le gagne. Il part en courant. De Ponthau et Jonathas frappent à la porte de la prison.)

Une vaste terrasse crénelée. A droite s'élance une tour très haute. Paris se déroule dans le lointain. Un soleil blafard illumine doucement les toits couverts de neige. Le dégel commence. Deux sentinelles armées d'arquebuses croisent leur promenade, à gauche, le long des créneaux.

BARRABAS^ à de Ponthau.

Personne ne se doute que vous me devez votre évasion de cette nuit. Tout va bien, mais un remords à votre sujet me ronge, voilà pourquoi je. suis revenu. Monsieur, promottez-mcn d'écouter

LES HAUTS FxVITS DE M. DE PONTIIAU 315

mes aveux sans colère, ot je vous apprendrai une turpitude dont je me suis rendu coupable,

DE PONTH-VU.

Explique-toi.

nARRABAS.

Aujourd'hui, je vous aime trop pour vous berner plus longtemps. Monsieur, vous souvenezvous de certaine matinée où votre valet me rencontra pour la première fois? J'étais huche sur une borne, et là, muni de béquilles, je prodiguais mon éloquence à la foule*

JONATHAS

Je me souviens, monsieur, ce fut le jour où vous accomplîtes ce fameux miracle.

Eh bien ?

BARRABAs, après un violent effort.

Je n'étais pas estropié.

JONATHAS, avec un geste menaçant.

Brigand !

DK PONTHAU, excessivement pâle.

Je devais m'attendre à cet aveu, et pourtant, mon sang se fige dans mes veines.

BARRABAS, piteuX.

Je n'étais pas estropié !

DE PONTHAU, il éclate d'un rire terrible et plein

de fièvre.

Oh! mon passé!... mon passé, comme tu t'écroules hideusement!

JONATHAS^ d Barrabas, Laisse-nouS;, laisse-nous. (Barrabas s'éloigne et disparaît lête baissée.)

J'étais fou! j'ai roulé d'abîme en abîme, mais grâce à un sentiment d'honnêteté;, voici que je me relève le crâne ensanglanté^ les membres rompus^ la pensée guérie.

JONATHAS

Rentrons^, mousieur.

Tout m'apparaît avec une lumière nouvelle : les maisons^, le ciel^ l'horizon^ le soleil, les hommes, ces gardiens, toi-même^ Jonathas.

JONATHAS

Je VOUS en supplie, ne restons pas ici.

A la bonne heure! je respire maintenant, l'air gonfle mes poumons. Oh ! comment rachéterai-je le mal dont je suis cause ? — Tiens ! ne trouves-tu pas que cette sentinelle ressemble à ce Vincent que j'ai tué jadis ? Jonathas, Jonathas ! plus je considère ton visage, plus il me rappelle celui d'un homme que je massacrai, un soir, dans un chemin bordé de fondrières... Je ne crois plus en Dieu.

JONATHAS

Douter (îst très mal; nier est un crime.

DE 1H)NTHAU.

J'aperçois de nouveaux horizons et les mots se pressent sur mes lèvres pour te les décrire. Apre-

sent, je sais pourquoi j'ai cru eu Dieu! Mes regards avec ceux du vulgaire s'étaient portés sur les grandeurs et sur les féeries de la nature, mais là ne se rencontre pas le sujet principal, c'est l'humanité qu'il faut comprendre ! c'est Thumanité qu'il fallait contempler ! l'humanité misérable et souffreteuse. Oui! les arbres, les plantes, la mer, les rochers, l'herbe, les fleurs, l'azur, la poussière, le soleil sont superbes; mais c'est le côté superficiel de la contemplation. Le côté véritable, c'est l'homme ! Tout se résout en lui. Jonathas, je n'entrevois plus le rapport qui existe entre l'idée de souffrance et l'idée de Dieu. Si nous avons commis des crimes durant une vie antérieure, pour quoin'en avons-nous pas conscience ? et comment veut-on que nous nous amendions, si nous ne connaissons pas la faute accomplie? Sommesnous condamnés pour le péché de nos premiers parents ? Non, n'est-ce pas ? Ce serait injuste, car combien en est-il parmi nous dont les sanglots et les actes ont racheté cette désobéissance. Je ne comprends pas le but pour lequel nous avons été lancés sur la terre comme une poignée d'objets inertes. Sommes-nous donc des pantins soutenus par une main toute-puissante ? Si l'âme humaine est fille d'un Dieu, pourquoi l'a-t-il prostituée ? Pourquoi l'a-t-il précipitée sur la terre, ce lupanar où trônent les faussetés, les douleurs corporelles, les larmes et les accidents formidables. Le malheur n'épure pas, il aigrit le cœur auquel la

souffrance donne le coup de grâce. L'amour n'émane pas de Dieu^ puisque les trahisons, les lassitudes et les jouissances insondables s'y mêlent. L'amitié aurait effarouché un dieu, puisque des chocs inattendus la font envoler, puisqu'il est de faux amis. L'amour de la patrie procure la morl et les angoisses de la victoire, donc il ne coule pas de source divine. On voit journellement des pères méprisables, des mères infâmes et des enfants ingrats. Jonathas, je te le répète, si nous avons été créés pour l'amusement d'un dieu en enfance, tant pis! nous valons mieux que ce maître, et je dresse la tête; car lesplaisirs et les joies humaines n'existent pas pour toutle monde, et sont incessamment fauchés par les déboires et les souffrances de la vie.

JONATHAS

Monsieur!... monsieur, je vous écoute avec épouvante. Est-ce bien à vous quej'entends crier: Dieu n'existe pas?

Oui ! devant la mort qui m'écoute, cachée ici quelque part, je renie Dieu, et je me courbe, et je m'agenouille devant ma sœur l'humanité que j'ai châtiée injustement. Oh ! Jonathas, je sens germer en moi un immense amour pour les êtres errants, pacifiques et malheureux qui peuplent la surface de la terre. Puissent-ils se réunir bientôt, par une belle nuit pleine d'étoiles! Puissentils concentrer leurs muettes pensées, fruits de

LES HAUTS FAITS !)!•] M. m-: PONTIIAU 319

Toxpérience des choses 1 Puissent-ils se demander pourquoi la concorde universelle de l'inanimé se heurte aussi violemment au belliqueux tumulte des passions ! Puissent-ils hurler en menaçant le ciel du poing ! Puissent leurs élans de colère monter vertigineux à travers les nuages ! Puissent-ils, ces héros, ruisseler de larmes comme des cascades et se ruer à un suicide prodigieux ! Alors, on verra que le mot Dieu est un mot bien forgé, mais capable d'être brisé ; car au lieu des éclats d'un tonnerre souverain; car, au lieu des rugissements de honte d'un Dieu impuissant et pris au piège, les lieureux, ceux que le hasard a faits grands et sans réflexions, se voileront la face et comprendront au milieu d'un silence et d'un effroi mortels que tout s'anéantit et que la terre appartient aux hommes.

[Une heureplus tard, de Ponthau est appuyé contre un

créneau . )

JOXATHAS, d part.

Oh ! comme il halète et comme il souffre ! Pauvre et cher maître !... Tâchons de le distraire de cette incubation lamentable. [Haut.) Si j'avais des théories pareilles aux vôtres, je regretterai s la vie...

Tu plaisantes. Quel est l'homme dont Toxistence a été complète et qui peut chanter : Gloire à moi, je ne me suis jamais trompé. La pensée du juste

ne pouvant être que pleine d'amertume et de ■ regrets, l'idéal devient l'anéantissement.

JONATHAS

Moi^ je trouve les religions consolantes.

Parce que tu es lâche^ et que malgré tes crimes tu espères obtenir une existence nouvelle et aérienne. Quant à moi^, même quand j'avais la foi^ je n'ai pas pu comprendre la jouissance parfaite contenue dans l'extase et dans la vision de Dieu. J'ai toujours rêvé une récompense finale, adorable par son secret lumineux.

JONATHAS

Monsieur, les Turcs ont mieux que l'extase.

Oui; Jonathas, leur paradis est formé selon leurs désirs terrestres et selon leur intelligence charnelle.

JONATHAS; joyeusement.

Autrefois quand je lisais, sous votre direction; la doctrine d'un sage, nommé Pythagoras, me frappa.

Ta simplicité me réjouit ; parle.

JONATHAS

La métempsycose prétend que i'àuio change de corps comme je change de chaussures. Ou court, il est vrai, le risque de renaître sous forme d'animal ou de légume, mais les gens dont l'existence fut honorable et les actions dictées par la

la bonne foi, peuvent ùtre, il me semble, à l'abri de cette crainte.

Tu vaux ton poids d'or, Jonatbas.

JONATHAS, malicieux.

Voyons, monsieur, décemment, a-t-on le droit de douter d'une religion aussi réjouissante? Ainsi, d'après cette doctrine, avant peu, comme si l'écbafaud et la potence n'avaient point existé, no:i3 renaîtrions gais et bien portants... On me pend et je ressuscite, quelques minutes après, à la barbe de mes bourreaux.

Pas précisément à la barbe, Jonathas.

JONATHAS

J'abandonne mon ancien corps, vêtement lacéré, pour en endosser un autre, vêtement neuf, [Un silence.) AJi ! monsieur...

Plaît-il ?

JONATHAS

Nous sommes des anthropophages.

Mais tu m'insultes, drôle.

JONATHAS

Dans notre cellule, monsieur, sur une assiette, gisent les restes d'un poulet qui fit peut-être partie de ma famille.

Digère sans crainte, ami, si ton parent s'est

trouvé en ce jour cuit à la broche, c'est qu'il avait mal vécu.

JONATHAS

Monsieur, pour un homme de mauvaise vie, il | était bien tendre. î

DE PONTHAU, gaiement.

Admire en cela les décrets de la Providence. — Mais, trêve à ces balivernes.

JONATHAS

Un dernier renseignement, s'il vous plaît; souffre-t-on beaucoup lorsque... lorsque... la corde se serre. . . autour. . . du. .. (// inontre son col.)

La potence te ménage cette surprise.

JONATHAS

Je tremble. . .

DE PONTHAU, sévèrement.

Alors, pourquoi m'as-tu accompagné ici?

JONATHAS

Ne vous fâchez pas, monsieur, la chair est faible.

A voir ta face hivernale, on jurerait que tu as passé ta jeunesse à l'ombre d'un goupillon, dans un couvent de nonnes. Ventre-Mahom ! Jonathas, allons commander nos cercueils.

UN DES SOLDATS, S approchant.

Messieurs, il est l'heure de rentrer.

Une chambre dont la voûte se soutient par deux gros piliers en pierre. Au fond s'ouvre une porto bardée de fer. Une lucarne garnie d'un treillage également en fer se trouve à hauteur d'homme. Le soleil entre comme une llèche par une meurtrière et colore les vitres de la lucarne. Jonathas est assis en proie à un ahurissement colossal.

LA PARPAILLOTTE.

A toutes les époques, les Saints ont porté onr:brage aux papistes, et ceux-ci ont trouvé commode de s'en débarrasser.

SUZANNE, avec désespoir.

Pas une voix, pas une épée, ne se sont élevées pour vous défendre !

LA PARPATLLOTtE.

Ah ! monsieur le comte, vous êtes venu trop tard .

Asseyez-vous donc, la Parpaillotte, et vous aussi charmante Suzanne. C'est beau de n'avoir pas craint la longueur des routes et de ne m'avoir pas oublié. — Debout, Jonathas.

JONATHAS, poussant un soupir.

Je ne dors pas, monsieur.

Vous pleurez, Suzanne ?

LA PARPAILLOTTE .

Pauvre petite ! si elle était cause de votre malheur, elle ne se désolerait pas davantage.

Bah ! cette chambre est un peu monotone^ mais le soleil est toujours là, et ,son visage riant nous apparaît même sur le mur des prisons. — La Parpaillotte, vous chargeriez-vous volontiers d'une commission pour moi ?

LA PARPAILLOTTE.

Certes î

Priez donc, s'il vous plaît, le baron de Ghistelles de venir me voir sur-le-champ. La présence de sa fille me causerait une joie extrême.

SUZANNE^ à part.

Toujours Hélène !

LA PARPAILLOTTE.

Pauvre mademoiselle Hélène ! vous la trouverez bien changée, bien amaigrie.

DE PONTHAU, tressaillant .

[A part,) ^erait-ce à cause de moi?

LA PARPAILLOTTE.

Elle pleure la rupture de son père avec M. le comte de Helly.

DE PONTHAU, tremblant.

Je voudrais la revoir.

LA PARPAILLOTTE, à Jonathas.

Et vous, monsieur Jonathas, n'avez-vous rien à me confier? [Pas de réponse,) Monsieur Jonathas ! . . .

JONATHAS, en sursaut.

Plaît-il?

DE rONTHAU.

Priez encore le baron de Ghistelles de m'envoyer mon plus riche costume de cour. C'est la dernière faveur que je lui demande. Allez, la Parpaillotte, le temps presse.

LA PARPAILLOTTE.

Entendu 1

(Exit la Parpaillotte, )

Que VOUS êtes gentille d'être venue^ Suzanne ! — Séchez vos larmes. Il ne vous manque plus que Narcisse pour ressembler à la plaintive Echo, et je préfère l'éternel sourire des grâces aux lamentations de Philomèle. Décidément, votre présence a le talent de me rendre joyeux et dameret.

SUZANNE

Ne riez pas, monsieur le comte; votre rire fait trop de mal.

JONATHAS, se levant.

C'est bien de ne pas nous avoir abandonnés.

SUZANNE, à de Ponthau, Il fallait que je vous parlasse encore une fois. Si vous saviez quel besoin j'ai d'être pardonnée!

Pardonnée? Qu'ai-je donc à vous pardonner? N'est-ce pas à moi, au contraire, de m'excuser pour n'avoir pas été assez enthousiaste de votre cœur et de votre beauté?

Je sais ce qu'elle veut dire, moi.

Tu n'as donc plus peur, poltron?

JONATHAS

Je suis redevenu le Jonathas des temps meilleurs. J'ai honte de ma lâcheté quand je pense que moi, le traître, j'ai manqué de courage, tandis que vous, la victime, vous n'avez pas failli un seul instant.

SUZANNE

Monsieur Jonathas, vous n'êtes pas seul coupable, hélas I Moi aussi, j'ai contribué à la trahison. {Elle pleure.)

Vous m'en vouliez, méchante ?

JONATHAS

Suzanne vous aimait, monsieur. J'étais là quand elle a dit au comte de Helly que vous courtisiez sa fiancée. J'ai vu ses larmes et son désespoir quand elle a connu le danger qui vous menaçait. Ma foi ! si je partage votre infortune, c'est parce que j'ai compris son repentir.

DE PONTHAU, d Suzanue d'un ton très doux .

Vous m'aimiez?

SUZANNE, aux genoux de Ponihau,

Pardonnez-moi I... pardonnez-moi I j'étais si malheureuse quand je vous ai vu parler à cette autre femme. Vous étiez près d'elle, votre voix était calme, et pourtant chacune de vos paroles

me brûlait... Oaaiid VOUS lui avez pris la main, j'aurais voulu que quelqu'uu fût là pour vous poiguarder, et cependaut... si vous étiez mort, je serais morte aussi. J'ai perdu la tète, j'ai couru après monsieur de Helly, et chacune de mes paroles meurtrissant mon cœur, je lui ai appris que vous aimiez mademoiselle Hélène. On a parlé de crimes, de meurtres, que sais-je!... je me suis méprisée... (Avec des sanglots terribles,) Pardonnez-moi... pitié ! Quand on vous a emporté, je suis tombée à l'endroit où votre sang marquait votre place vide, ma mère a cru que j'allais mourir... et j'étais heureuse ! On souffre tant quand on est jalouse. Ce n'est pas de ma faute si je vous aime. DE PONTHAu, très attendri.

Ne pleurez pas, ma chérie, je vous bénis. La mort est la suprême faveur de la destinée. Grâce à vous, l'éternel repos va m'accaparer, et je ne souffrirai plus, et personne ne souffrira plus par ma faute.

JONATHAS

Mort, accours ! franchis les cimetières, quitte les combats où tu planes, abandonne les chevets OÙ tu ris ! Viens ! viens ! nous t'attendons. LE GEOLIER, entrant.

Messieurs, je vous dérange, soit I mais le devoir avant tout. Dans deux heures on viendra vous chercher.

SUZANNE, atterrée.

Dans deux heures!

JONATHAS, bousculant le geôlier.

Au moins, si tu prenais des précautions pour mademoiselle ? j

LE GEOLIER, narquois.

Ah ! j'en ai vu bien d'autres.

C'est tout ce que tu nous apprends ?

LE GEOLIER

Que désirez-vous manger pour votre dîner ce soir? '

Quelle heure est-il ?

LE GEOLIER

Midil

JONATHAS

^ Puisque dans deux heures... [Il fait un geste énergique.)

LE GEOLIER, avec un éclat de rire.

Àhic'est vrai ! j'oubliais. [Il s'en va, puis revient.) A propos, j'oubliais encore autre chose. J'ai vu à la porte un nommé Beau... un nommé Pot.... Jean Pot, qui demande à être introduit.

Fais-le entrer.

SUZANNE

Non! cachez-moi.

Où?-«AhI j'ai une idée... restez avec mon maître. Geôlier, peux-tu me ménager une

LES HAUTS FAITS DE M. DE PONTIIAU m)

entrevue avec ce Jean l'ot, ailleurs qu'ici, bien entendu?

LE GEULIEll.

Ne suis-je pas la providence du prisonnier? Je peux... tout. Venez, et moyennant quelques arrangements pécuniaires, nous finirons par nous entendre.

[Exeunt le geôlier et Jonathas.)

SUZANNE

Laissez-moi rester auprès de vous jusqu'à la fin.

Non, Suzanne.

SUZANNE, sanglotant y

Je ne dirai rien.. . je ne bougerai pas. Est-ce donc vrai? le moment approche. Si vous mourez, c'est par ma faute! Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse ! {Elle se roule aux pieds de de Ponthau.)

Voilà une enfant bonne, pure et dévouée qui sert de jouet à la douleur ! Et c'est à cause de moi que cette fleur éclatante a renoncé à ses couleurs, au grand air, à l'aube, aux rayonnements de son printemps et aux baisers des brises nocturnes. (// relève Suzanne.) Suzanne, explique-moi l'étonnante pitié qui me pénètre. Parle, amie, mon cœur monte vers tes lèvres pour recueiilir chacune de tes paroles. ïu pleures, tu souffres, et je suis heureux de te voir pleurer, et ta souffrance a

l'harmonie d'un hymne déhcieux. Tu m'aimes! est-ce donc l'amour qui t'arrache des larmes? Mais moi^ je no peux pas t'aimer comme tu le voudrais, et cependant je pleure aussi. (Il presse Suzanne sur sa poitrine.)

SUZANNE

Je voudrais mourir avec vous.

Tu vas être seule à présent. Ne m'oublieras- tu pas, Suzanne? C'est étrange! les tempêtes sont déchaînées autour de moi et je m'affaiblis, et un calme surprenant baigne mon front plein d'extases,

SUZANNE

Ne me quittez pas.

Tu parleras de moi de temps à autre, et tes pensées me réchaufferont dans la tombe. Viens sur mes genoux. Pauvre amie ! pauvre amie ! (// l'embrasse sur la bouche.)

Une petite cour entourée de trois côtés par des murailles très hautes. A gauche la prison. Un gros tas de neige est appuyé contre le mur du fond. Çà et là se dressent quelques petits arbres aux branches ténues et nombreuses. Des pigeons perchés sur les fenêtres et sur les murs rou-

• coulent et se chauffent au soleil. Le geôlier se tient debout près d'une porte.

JEAN POT

Salut, monsieur Jonathas,

JONATHAS

Bonjour. ,

JEAN POT

J'ai appris FaiTÔt qui vous condamne, et comme les morts n'ont pas besoin d'être riches, je m'enhardis jusqu'à vous demander l'argenterie de la Parpaillotte.

JONATHAS

Et de quel droit?

JEAN POT, se grattant la tête.

Dame! il y en a pour une si forte somme, et ce que j'en fais, c'est aussi bien dans l'intérêt de Suzanne que dans le mien.

JONATHAS

Tu berces la prétention d'épouser Suzanne?

JEAN POT

Dame! puisque je n'aurai plus de rival.

JONATHAS

C'est juste ! Mais, as-tu songé aux vices de ta nature obséquieuse ? As-tu pensé aux calamités qui accompagnent la fortune? L'homme pauvre et benêt, s'il s'enrichit, peut du jour au lendemain devenir un avare. N'oublie pas ce précepte. Et tu voudrais que moi, au seuil de la mort, je fisse un gredin d'un homme dont je connais la faiblesse de caractère ? Non, Jean, non, Pot, ma conscience me le défend.

JEAN POT

Monsieur Jonathas...

JONATHAS

Inutile d'insister.

JEAN POT

Mais puisque vous allez mourir. . .

JONATHAS

Tu es donc scellé à la matière? [D'un ton narquois.) Si je pouvais être certain d'avance du bon usage que tu ferais de cette argenterie, je n'hésiterais pas une minute à te confier^e secret de sa cachette.

JEAN POT

Je vous jure...

JONATHAS

Tu manqueras à ton serment.

JEAN poi\, suppliant.

Mon bon monsieur Jonathas. , .

JONATHAS

Jeté déteste cordialement, tu le sais. Depuis longtemps, je meurs d'envie de t'administrer une correction magistrale, tu le sais. Eh bien, tourne ta face contre cette muraille, chacun des coups de poings que je te cuisinerai te vaudra un couvert ou une timbale.

JEAN POT, effrayé.

Vous voulez rire ?

JONATHAS

Dirige-toi un peu de ce côté, prends la position indiquée, tu verras! [Jean Pot se colle silen-

LES HAUTS FAITS DIO M. Ol-] P(^\THAU 333

àeusement contre le mur.) Attention! [Jonathas retrousse la manche de son jwur point.) An nombre trois, je commence... Un... deux... et trois! [Il frappe.)

LE GEOLIER

Ah! ah ! ah ! Oh ! oh ! oh! Tapez, tapez. Peut-on aussi gagner, au môme prix, quelques-uns de ces fameux couverts ?

JONATHAS

Volontiers.

JEAN POT

Je réclame ! tout ou rien.

JONATHAS

Dans ce cas, le geôlier aura tout.

LE GEOLIER^ uu comblc de la jubUation.

Ah ! ah ! ah! Oh! oh ! oh ! J'accepte.

JEAN POT

Décidément^ je préfère partager.

JONATHAS

Continuons alors. Geôlier^ prends place auprès de ton compagnon.

LE GEOLIER

Je vous permets de soigner les coups.

JONATHAS

Sois tranquille... Un et deux! [Les poings de Jonathas s'^abattent alternativement sur les épaules de Jean Pot et sur celles du geôlier. Ceux-ci finissent par pousser des hurlements. Soudain la porte s'entr ouvre et xm soldat passe la tête.)

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