UN JUGE
Vous en avez la liberté. Suivez-nous.
Adieu, mes amis ! Adieu, Suzanne. •
JONATHAS
Adieu !
DE GHISTELLES
Adieu ! adieu ! [Le cortège emmène de Ponthau et Jonathas. De Ghistellcs et de Helly continuent à prier, tandis que Suzanne, les yeux secs, étend les bras vers la porte sans rien dire . )
Une splendide journée d'hiver éclaire un quai. Des baraques de saltimbanques grossièrement peintes sont échelonnées le lonj^ du quai. Derrière ces baraques se devine une place publique plantée d'arbres dépouillés par les derniers
froids de Tautomue. Quelques nuages roses se poursuivent dans le ciel. Des paillasses bariolés et des mimes italiens s'escriment sur les tréteaux, les uns avec des cymbales, les autres avec des musettes, beaucoup avec force gestes, grimaces, contorsions et vagissements. Les coups de pied et les giffles bruissent. Plusieurs belles filles de Bohême, au corsage pailleté, brunes, regardent pensivement la foule ou dansent au ronflement des tambours de basque. Un ours, coiffé d'un feutre, un balai entre les pattes, grogne avec fureur appuyé contre une cloison de bois. De grands feux brûlent çà et là. Un homme casse des morceaux de roc à coups de poing.Des mendiants glapissent des Oremiis au milieu du brouhaha formidable produit par la populace qui circule entre les boutiques des marchands et les tréteaux des escamoteurs. Tout à coup, vingt trompettes à cheval, au pas, le casque en tète, la cuirasse sur le pourpoint rouge, débouchent et sonnent une fanfare de mort. Ils sont suivis par une troupe de moines. Après les moines viennent les deux aide-bourreau, Barrabas et Chanteloup, puis le bourreau lui-même, sa hache luisante sur l'épaule. Il précède le comte de Ponthau et Jonathas . De Ponthau est vêtu d'un justaucorps et de trousses en velours blanc ornés de dentelles d'or. Ses manches et ses bas sont en soie jaune pâle. Un manteau plantureux et long, en satin bleu rehaussé d'argent, lui couvre les épaules et balaye la terre. Il porte un feutre gris à plumes bleues et des souliers gris à rubans blancs. Ses cheveux longs encadrent son visagesur lequel un sourire extraordinaire est empreint. Jonathas, Lrès crâne, s'avance derrière son maître. Deux escadrons de dragons verts et un de chevau-légers ferment la marche, l'épée au poing. Des arquebusiers à pieds forment la haie sur chacun des côtés du cortège.
A peine l'escorte a-t-elle pénétré dans la fête qu'un silence respectueux parcourt la foule. Les vingt trompettes se taisent, et alors, à une certaine distance, on entend la voix claire et incisive d'un charlatan chez qui l'approche des condamnés n'a causé ni frayeur, ni étonnement.
LEî? HAUTS FAITS DE M. DE PONTMAU 341
LE CHAULA lAN.
Bonnes gens, vous êtes volages. Pourquoi refusez-vous les remèdes que j'apporte ? Ce petit flacon jaune enferme une panacée universelle. Je revais une nuit, quand un ange me l'apporta. Elle préserve de tous les maux, excepté de la mort.
Si vous refusez mon remède, craignez la vengeance du messager divin dont je suis le truchement. Si vous l'acceptez, c'est que votre confiance en lui ou en moi, ce qui revient au même, sera sans égale. Mon remède est infaillible ; bonnes gens, prenez mon remède.
DE PONTHÀU, (f JonathaSy en lui ètreignant la main.
Entends-tu mentir Téclio de notre passé? Oh ! Jonathas, voiLà ce que nous avons dit à la foule.
[Exit le cor tige.]
La place Saint-Jean-en-Grèv<;. Une potence et un échafaud s'élèvent au centre d'une triple haie de soldats. La place est pavée de têtes. Vieillards, hommes jeunes, femmes, enfants, toute une cohue murmure, crie et se bouscule, afin d'être mieux placée. Au premier rang, Jean Pot. Des éclat? de rire, des propos égrillards, des disputes et des causeries amicales se croisent tandis que la foule attend le supplice. Suzanne se fraye un passage. Elle est si pâle et si tremblante que chacun se range, jugeant que le cœur de cette femme bat plein d'appréhensions.