ALEXANDRIE
J'essayerais vainement de décrire tout ce que cette terre d'Egypte me fit éprouver d'étonnement et d'émotions. Comment ! Me voici transporté à huit cents lieues de chez moi, aux confins de l'Afrique et en face de l'antique cité que fonda le héros macédonien! Mais n'est-ce pas là déjà un effet de mirage? Non; ce que nous apercevons existe bien réellement, et le rivage que nous allons aborder ne va pas fuir devant nous comme les forets enchantées du Tasse.
Nous débarquons. Mais, à ce moment, une plaie non moins terrible que les dix dont Moïse frappa le peuple d'Israël, vint nous assaillir; cette plaie c'est celle des portefaix. Qu'on se
figure toute une armée de fellahs, de Nubiens, de Turcs, de Grecs, de Maltais, de Cophtes, etc., vous guettant sur la jetée et se ruant avec furie sur vos bagages. Vainement vous essayez de garder avec vous ne fût-ce qu'un sac de nuit; vingt langues de nationalités diverses vous apostrophent pour le réclamer, et vingt bras de couleur différentes se dressent pour le saisir. Même empressement de la part des cochers de fiacre pour s'emparer de votre personne. Il n'est pas jusqu'aux âniers qui ne luttent avec la même énergie pour vous placer sur leurs montures. Cependant nous finîmes par rester maîtres de la situation, et nous pûmes nous faire conduire place des Consuls, à l'hôtel où nous étions attendus.
L'aspect d'Alexandrie cause à l'étranger une véritable déception. A part quelques minarets, la ville n'a rien d'oriental : c'est un pêle-mêle de constructions sans goût et sans style. Les seuls monuments qui valent un peu la peine d'être visités sont : la colonne de Pompée, les aiguilles de Cléopatre et le palais du vice-roi.
Colonne de Pompée. — C'est un beau monolithe, en granit rouge, qui se drosse hors de la ville, au voisinage d'un cimetière musulman. L'inscription grecque qu'on peut y lire encore, bien qu'à demi effacée, prouve qu'il fut érigé en l'honneur de l'empereur Dioclétien, après sa victoire sur Achillée. La dénomination traditionnelle de « colonne de Pompée » est donc sans aucun fondement historique.
Non loin de ce monument se trouvent les débris d'un portique, qu'entouraient 400 colonnes, lequel contenait la célèbre bibliothèque, brûlée par ordre du calife Omar.
Aiguilles de Cléopatre. — Ce sont deux obélisques de granit rose dont Cléopatre avait autrefois orné la façade du temple d' Héliopolis. Un seul est encore debout, mais il n'a pas de piédestal ; puis les hiéroglyphes ne sont bien conservés que sur deux de ses faces.
L'autre est couché à trente pas du premier, et tellement enterré dans le sable qu'on le devine plutôt qu'on ne le voit. Méhémet-Ali en avait fait radeau aux Anglais, en même temps qu'il nous donnait celui qui se dresse aujourd'hui sur la place de la Concorde ; mais, après plusieurs tentatives infructueuses pour l'emporter, ils y renoncèrent. Cette dernière circonstance, je n'ai^pas besoin de le dire, ne contribua pas peu à nous le faire regarder.
Palais du vice-roi. — Ce palais, d'un style mauresque assez pur, est délicieusement situé sur le bord de la mer. Il
l'égypte. 1^
faut, pour le visiter, une permission spéciale que nous obtînmes trè -facilement.
A peine entré, on vous introduit dans une splendide galerie, dont tout d'abord l'aspect éblouit. De chaque côté se profile une double rangée de colonnes, du plus pur albâtre orien'al, que couronnent des chapiteaux fouillés de délicates arabesques. Une charmante < orniche, ébène et or, règne tout autour, tandis que le plafond, par un heureux assemblage de marbres et d'émaux habilement assortis, figure un ciel étoile. •Enfin les murs sont dissimulés par des peintures à fresques, représentant des chasses à courre, des épisodes de-guerre et des scènes de la vie maritime. J'étais dans le ravissement. Mais, la première émotion passée, je voulus examiner ces merveilles de plus près. Hélas ! quelle profonde et amère déception 1 Ces peintures murales ne sont que du papier imprimé, provenant des fabriques de Mulhouse ; ces marbres et cet albâtre, du stuc; ce ciel étoile, un trompe-l'œil fait à l'aide d'un badigeon à la détrempe ; enfin ces délicates arabesques, des moulures rapportées, les unes en carton-pate, les autres en caoutchouc durci ou bitumé. Mon admiration , par un revirement que l'on comprend, fit donc subitement place à un très-vif sentiment de dédain, et je jetai à peine un regard distrait sur les autres pièces.
Je voulus du moins me dédommager en allant voir le fameux phare des Ptolémées, qui occupait la pointe de l'île de Pharos; d'où le nom de phare \ qui servit plus tard à désigner tous les édifices du même genre. Mais, au Heu de la grandiose tour de marbre qui faisait l'admiration des anciens, je ne vis plus qu'une lourde construction moderne. Décidément je n'avais pas de chance.
C'est à Alexandrie que je bus pour la première fois de l'eau du Nil, « la meilleure eau du monde » disent tous les connaisseurs. Certes les musulmans, par cela même qu'ils font de l'eau leur boisson exclusive, sont beaucoup plus aptes que nous à. juger des mérites d'un cru. Aussi, l'avouerai-je ? sans vouloir nier aucunement les qualités de cette eau, ce fut seulement en y ajoutant un peu de vieux vin de Bordeaux que je parvins à en développer l'arôme.
— Un mot maintenant sur Alexandrie comme station hivernale, car il ne faut pas perdre de vue que l'étude de ces stations est l'objectif de notre voyage en Egypte.
Le climat d'Alexandrie est un climat capricieux et inégal. Telle est même la fréquence des variations météorologiques
que vous pourrez, dans la même journée, voir le thermomètre présenter des écarts de 45 à 20 degrés. Souvent à des périodes d'une extrême sécheresse succèdent des périodes de pluies torrentielles. Aussi le khédive a-t-il complètement renoncé à en faire sa résidence, d'autant plus qu'il ne pouvait y passer, ne fussent que quelques jours, sans y être atteint de bronchite. Ce n'est donc pas Alexandrie que nous choisirons pour ceux de nos malades dont la poitrine a besoin d'être surveillée, nos plages de la Provence offrant, en plus de leur proximité, des conditions hygiéniques infiniment préférables.