DÉPART POUR PORT-SAÏD
Nous nous rembarquâmes sur le Thabor, le i 5, à une heure d'après-midi, par une mer un peu agitée. A peine sorti de la rade, notre bâtiment tourna brusquement vers l'est, par conséquent dans la direction de Port-Saïd, qui occupe la pointe orientale du Delta, comme Alexandrie en occupe la pointe occidentale. Nous longeâmes ainsi la côte égyptienne, perdant rarement de vue la terre, et quelquefois nous en rapprochant assez pour distinguer les objets à l'œil nu. Or, il n'est peut-être pas un point du littoral qui ne rappelle quelque important souvenir.
Voici, par exemple, à notre droite, le cap d'Aboukir. Hélas ! ce nom seul nous lit éprouver à tous un véritable frisson. L'un des officiers du bord, qui avait précisément étudié sur les lieux: tous les incidents de la bataille, voulut bien nous en donner un rapide aperçu.
C'était le 1 er a,oût 1798. La flotte française, commandée par Brueys, qui venait de transporter en Egypte Bonaparte et son armée, était mouillée dans la rade que nous avions sous les yeux, et les treize vaisseaux de haut bord dont elle se composait se déployaient en une ligne semi -circulaire, parallèle au fond de la baie. H était six heures du soir. Tout d'un coup Nelson, dont rien n'avait pu faire soupçonner la présence, se présente avec une escadre forte également de treize vaisseaux, et commence immédiatement l'attaque par une manœuvre dont l'audace assura la réussite. Ainsi il ordonna à six de ses vaisseaux de tourner la gauche de la ligne française, et d'aller se placer en arrière, en franchissant, sous l'Ilot d'Aboukir, une passe étroite et dangereuse, que Brueys avait négligé de défendre, la regardant comme
inabordable. Le premier bâtiment échoua sur les bas-fonds, mais les cinq autres réussirent à aller prendre position entre notre flotte et la terre. Pendant ce temps, Nelson, avec ses sept autres vaisseaux, s'était déployé sur notre front, de sorte que nous nous trouvions pris entre les deux feux de la ligne ennemie. On sait le reste. L'amiral Brueys fut tué sur son banc de quart et notre flotte, après quinze heures dune lutte acharnée, fut détruite, à l'exception de deux vaisseaux que Villeneuve, dont la déplorable inaction nous fut si fatale, put ramener à Malte.
Continuant notre route vers Test, nous ne tardâmes pas à apercevoir la pointe de Rosette. A la bonne heure ! Au moins /voici un lieu qui ne nous rappelle que de glorieux et pacifiques souvenirs. Ce fut, en effet, un ingénieur français qui, en 1799, trouva, près de cette ville, la fameuse, pierre bilingue, dite « de Rosette 1 », qui devait donner à un Français aussi, à Champollion, la clef des hiéroglyphes.
Plus à Test encore, nous distinguâmes la ville de Damiette, j'ai presque dit la ville de saint Louis, tant ces deux noms sont inséparables. On sait en effet que, fait prisonnier après la bataille de la Massoure, qui fut livrée non loin de là, le chevaleresque et malheureux monarque rendit cette ville aux musulmans; comme prix de sa rançon.
Enfin, si nous voulions reporter nos souvenirs encore plus dans le passé, nous nous attendririons sur le sort de Cléopatre qui, jetée en fugitive sur ces côtes, en fut réduite à se faire piquer le bras par un aspic. Nous consacrerions de même quelques larmes à Pompée , le glorieux vaincu de Pharsale qui , débarqué à Péluse, tut traîtreusement assassiné par les ordres du roi dont il se réclamait l'hôte.
Mais montrons-nous plus économes de temps et de sensibilité, et arrivons à Port-Saïd.