LAC MENZALEH
Toute la première partie du canal est creusée à travers une immense plaine marécageuse connue sous le nom de « lac Menzaleh. » Ce lac, qui est un mélange d'eau douce et d'eau salée, et dont le fond n'est autre qu'un bourbier fangeux, n'a pas moins de cinquante lieues de contour. Son emplacement, dans l'antiquité, représentait une vaste plaine, bien arrosée et très -fertile, sur la limite de la terre de Gessen.
La terre de Gessen ! Nous voici donc déjà en pleine Bible. Et , en effet, au sud du lac s'élevait l'ancienne capitale de l'Egypte, Tanis, aujourd'hui Sane, dont il ne reste plus que quelques ruines, laquelle était baignée par la branche du Nil où Moïse fut sauvé des eaux : d'où le nom de Bar Moès (mer de Moïse) qu'elle porte encore maintenant. On montre même l'endroit où les roseaux arrêtèrent son berceau.
La portion du lac Menzaleh que traverse le canal représente une véritable mer de boue et de sable ; aussi est-ce là que les travaux de percement offrirent les difficultés les plus grandes. Voici comment on parvint à les surmonter.
Sur les rives du lac habite toute une population de pécheurs remplis de bonne volonté et accoutumés aux plus rudes travaux. On prouva de cette bonne volonté pour leur en imposer de plus rudes encore. Ainsi on leur demanda, d'une part, d'ouvrir un chenal au milieu des vases et, d'antre part, de construire des berges solides sur un sol mobile. Ce double problème qu'à l'aide des dragues seules nos ingénieurs européens n'eussent pu résoudre, fut un jeu pour ces hommes primitifs. Ils entraient dans la boue jusqu'à la ceinture, prenaient dans
\ . On pourra très-facilement suivre ces diverses étapes, sur la carte représentant V Isthme au temps actuel (page 20) ,
leurs mains autant de vase qu'elles pouvaient en contenir, la pressaient fortement sur leur poitrine pour en exprimer l'eau, puis l'accumulaient en bourrelets de droite et de gauche pour en former des berges. Ces berges acquéraient bientôt la dureté de la pierre par le dessèchement de la vase qu'opérait l'action si puissante du soleil. Ainsi fut construit un chenal parfaitement navigable sur une longueur de plus de 45 mètres, • Triste Vicissitude du sort ! Ces populations misérables, réduites ainsi à la plus infime des conditions, sont les descendants directs de cette fière tribu des Pasteurs qui, pendant plus de cinq cents ans, donna des rois à l'Egypte. On retrouve encore, sous leurs haillons, certains airs de noblesse qui décèlent leur race 1 .
Le lac, par l'énorme quantité de poissons et de coquillages qu'il renferme, représente un immense vivier ; mais les véritables consommateurs sont moins encore les habitants de la côte que les myriades d'oiseaux qui en peuplent la surface. Ce sont surtout le flamant, la mouette et le pélican.
Je viens de nommer le pélican, ce touchant emblème de l'amour et du dévouement maternels. Mais est-il vrai qu'il donne à ses petits son propre sang en pâture? C'est là une pure fiction qu'il ne faut pas prendre trop à la lettre, et qui probablement a dû son origine à la circonstance suivante : De sa mandibule inférieure part une espèce de sac où il emmagasine les aliments qu'il vient d'engloutir. Veut-il donner à manger à sa progéniture, il appuie sur ce sac l'angle crochu qui termine son bec et, par suite, fait remonter par régurgitation les aliments qu'il leur distribue. C'est l'histoire de beaucoup d'oiseaux. Seulement, telle est l'activité fiévreuse qu'il déploie dans cette manœuvre, que parfois il s'entame la peau et que ses plumes en sont ensanglantées. D'où la croyance/ « qu'il se perce le flanc. »
Mais quelle est cette apparition fantastique qui vient tout à coup, dans la partie du désert opposée au lac, de surgir à l'horizon ? Voici tout un groupe d'élégantes villas, des bosquets ombragés, de hautes murailles, et tous ces objets paraissent entourés d'eaux vives qui en reflètent l'image ! Sommes-nous donc au voisinage de quelque oasis, ou bien est-ce là encore un de ces miracles comme la Compagnie de Suez sait
4 . Une preuve encore, c'est que le type des colosses et des sphynx découverts à Tanis offre une complète ressemblance avec celui des populations actuelles et des tribus nomades qui avoisinent le lac.
seule en faire naître ? Approchez de plus près, et bientôt vous verrez toute cette fantasmagorie s'écrouler. Les villas deviendront de vulgaires amas de pierres, les bosquets des touffes de tamaris, les murailles de simples accidents de terrain, enfin les eaux vives de bizarres jeux de lumière par la réverbération du sable imprégné encore de l'humidité 'des nuits. Nous venions donc d'être le jouet de l'étrange phénomène appelé « mirage. » Nulle part, du reste, il n'est plus accentué que dans cette partie de l'Egypte.
Quand nous eûmes atteint l'extrémité du lac, nous arrivâmes à l'endroit appelé Kantara.