KANTARA
Kantara, de même que Tanis, était Tune de ces grandes cités qui faisaient l'ornement du Delta égyptien. Ainsi que l'indique son nom {Kantara en arabe signifie pont), un pont y avait été jeté sur la branche du Nil qui se rend à Péluse. C'est sur ce pont, dont il a fallu détruire les piles pour creuser le canal, que passaient les nombreuses caravanes qui, parties les unes de la Nubie et les autres de la Palestine, allaient échanger les riches produits de leurs contrées respectives. Que reste -t-il aujourd'hui de tant d'opulence? Quelques magasins en planches et de grossières cabanes. «
Nous avions à peine dépassé Kantara que nous rencon- v trames le Latif* ce bâtiment du vice-roi qui, échoué de la veille, avait failli compromettre l'inauguration. Il était toujours ensablé près du talus. Nous le longeâmes, en le regardant avec une curiosité quelque peu ironique, laquelle contrastait avec l'air humble de ceux qui le montaient.
Dans toute cette portion du canal, les berges sont extrêmement basses, mais peu à peu elles s'élèvent pour représenter deux murailles dans la tranchée du seuil d'El-Guisr.
SEUIL D'EL-GUISR.
El-Guisr, en arabe, veut dire dune. Et en effet, le terrain offrait à cet endroit une montagne de sable à travers laquelle il fallut creuser le lit du canal. Une armée de vingt mille fellahs, embriga lés par les ordres du vice-roi, fut lancée à l'assaut de ce formidable rempart. Là, sous l'active surveillance de chefs
nommés par la Compagnie, ces soldats d'un nouveau genre déployèrent, nuit et jour, une activité surhumaine. Les uns creusaient le sol avec leurs pioches triangulaires; les autres ramassaient les déblais avec leurs mains; d'autres en remplissaient des « couffins », espèce de petits paniers du pays; enfin des porteurs les charriaient sur leur tête ou sur leurs épaules jusqu'au sommet des berges, qui offrent aujourd'hui une élévation de plus de soixante pieds. Or, savez- vous ce qu'un pareil travail nécessita de couffins? On a calculé qu'en les mettant tous à côté les uns des autres sur un seul rang, ils formeraient une ligne qui ferait trois fois le tour du monde ! Ces chiffres donnent une idée de la grandeur de l'œuvre.
Il n'y a vraiment que l'Egypte où l'on puisse exécuter, à T)ras d'hommes, des entreprises aussi gigantesques. C'est que les malheureux fellahs ont été, de tous temps, la « gent rail— lable et corvéable à merci. » Quand Nécos, au dire d'Hérodote, voulut relier la mer Rouge à la Méditerranée par le Nil, cent vingt mille terrassiers succombèrent à la peine; de même quand, à une époque voisine de la nôtre, Mehemet-Ali creusa le canal Mahmoudieh, qui rattache Alexandrie au Caire, trente mille individus .moururent en six mois. Hâtons-nous toutefois d'ajouter qu'on n'avait eu rien de semblable à déplorer parmi les ouvriers de Suez, lorsque tout à coup le choléra vint à éclater dans l'isthme. Alors la mortalité devint si considérable que les travaux durent être suspendus, les fellahs congédiés, et que les chantiers devinrent déserts.
C'en était fait peut-être de l'avenir du canal si aux forces physiques de l'homme on n'eût substitué les forces mécaniques de la vapeur. C'est alors que furent inventées ces draguesmonstres qui assiégèrent l'isthme, comme la baliste antique assiégeait les villes. Figurez-vous une fois et demie la longueur de la colonne vendôme, toute bardée de fer, et formant au milieu du canal comme un pont volant. Telle est l'impression que produisit sur nous l'aspect de ces Léviathans de l'industrie qui logeaient dans leurs flancs l'énorme machine à vapeur destinée à en mouvoir les ressorts. Dirigés par douze hommes, ils faisaient le travail de mille, remuant en dix heures trois millions de kilogrammes de déblais. La masse qu'il fallut déplacer de la sorte couvrirait l'avenue des Champs-Elysées d'une montagne de sable dont la hauteur dépasserait cent pieds.
L'immense tranchée qui coupe ainsi le seuil d'El-Guisr communique par un escalier de cent dix marches avec le plateau qui en couronne la cime. On nous fit remarquer sur ce pla-
teau la petite église catholique que M. de Lesseps y a fait élever à Notre-Dame du Désert^ en souvenir de la « fuite en Egypte. » C'est là, en effet, au dire de la tradition, que la Sainte* Famille fit une halte en fuyant la persécution d'Hérode. Jésus, enfant, aurait donc séjourné non loin de l'endroit où Moïse, au berceau, avait été sauvé des eaux.
Sur ce même plateau se trouve une chapelle mahométane appelée la Mosquée de Mariant ! .
Nous avions à peine atteint l'extrémité du seuil d'El-Guisr que le Péluse heurta l'une des berges, et s'ensabla presque en travers du canal. Comme nous venions immédiatement après, nous dûmes nous arrêter à notre tour. Ses efforts pour se dégager ayant été inutiles, il nous fallut nous résigner à coucher à bord.
Il pouvait être alors neuf heures du soir. C'était par une de ces belles nuits, comme on n'en voit qu'en Orient, où tout respire autour de vous la douceur et la mélancolie. La transparence de l'air était si largement saturée de
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles,
qu'on aurait pu se demander si la colonne de feu qui éclairait autrefois, à cette même place, la marche des Hébreux, ne continuait pas à se promener à travers l'isthme.
Mais ce spectacle, tout enchanteur qu'il fût, ne laissa pas que de nous trouver un peu froids, tant nous étions contrariés de ces retards. Nous nous amusions donc, faute de mieux, à voir passer les caravanes le long des berge?, lorsque notre attention fut appelée par le petit incident que l'on va lire.