‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 21 sur 55 · LES FÊTES · texte numérisé non relu

LES FÊTES

Je m'étendrai peu sur ces fêtes. Comme toutes les solennités de ce genre, elle durent leur principal intérêt aux circonstances du moment. Bornons- nous donc à en signaler les particularités les plus originales.

Ce qui nous frappa tout d'abord, ce fut l'immense luxe dé-

l'égypte. 33

ployé en plein désert. On se serait réellement cru le jouet d'une de ces féeries des Mille et une Nuits, qui ont eu précisément l'Orient pour théâtre. Ainsi de longues tables dressées dans des pavillons improvisés étaient chargéesdes mets les plus succulents, des primeurs les plus rares, des vins les plus exquis. Argenterie, cristaux, service, tout était à l'unisson. Là chacun avait le droit de s'asseoir, tout le monde sans distinction étant traité à Ismaïlia comme invité du Khédive.

Un peu plus loin se trouvait le camp arabe formé de plusieurs tribus, qu'on avait fait venir à grands frais de la haute Egypte pour l'agrément et la variité du coup d'oeil. Là aussi la « restauration » jouait un grand rôle; seulement Fart culinaire et l'ordonnance des mets rappelaient moins les festins de Balthasar que les noces de Gamache. Dans d'énormes marmites disposées sur des fourneaux en terre cuisaient pèle mêle des chèvres et des moutons parmi lesquels nageaient, comme de simples accessoires, des canards et des poulets. Une de ces marmites contenait même une vache toute entière. Oui, une vache. On l'apercevait d'autant mieux que, le vase n'ayant pas assez c'e profondeur, ses pieds se dressaient en l'air comme les mâtures d'un vaisseau naufragé. Il est vrai que ces animaux sont loin d'égaler en taille et surtout en embonpoint ceux qui broutent nos gras pâturages de la Normandie. On y retrouverait bien plutôt le type des fameuses vaches maigres du songe de Pharaon.

Les chefs en grande tenue et debout devant leurs tentes, nous adressaient, en passant, le salut oriental, lequel consiste à porter successivement la main droite au front, à la bouche et à la poitrine, ce qui veut dire: « Mes pensées, mes paroles et mon cœur sont à vous. « Nous leur répondions de notre mieux soit en simulant leur pantomime, soit en nous découvrant à l'européenne. Ils se montraient tout particulièrement flattés quand nous voulions bien prendre place sur leur divan et accepter la pipe et le café traditionnels. La pipe, je n'ai lien à en dire, n'étant point fumeur. Quand au café, il ne diffère du nôtre que par la manière de le préparer. Ainsi on le brûle moins, on le fait bouillir au lieu de l'infuser, et jamais on ne le passe; enfin on se garderait bien de le sucrer. Ce peuvent être là de grandes qualités, mais j'avoue les avoir appréciées médiocrement.

Vers les quatre heures, nous nous rendions à la fantasia arabe, lorsque nous vîmes passer l'Impératrice en amazone. Elle chevauchait sur un chameau pur sang (méhari) avec au-

tant de grâce que d'aisance, encore bien que l'allure saccadée de sa monture imitât le roulis d'un navire en détresse. Et chacun d'applaudir ! Quant à elle, elle paraissait aussi heureuse de ce petit succès d'amonr-propre que s'il se fût agi de quelque grand triomphe. Pauvre femme i Qui aurait dit alors que, dix mois plus tard, elle serait forcée de quitter Paris furtivement dans un fiacre, pour aller demander à l'exil la sécurité et un abri?

Un bal costumé, donné au palais du khédive, termina dignement Ses splendeurs de la journée.* Je dis un « bal costumé ». C'est que, par suite du nombre et de la diversité des nationalités, chacun semblait s'être paré d'un déguisement particulier, encore bien qu'il fût resté fidèle aux modes de son pays. Le souper — je renonce à en raconter les magnificences — fut servi dans une espèce de bocage artificiel rappelant par ses eaux vives, ses fleurs et ses tentures, les plus belles fêtes de notre hôtel de ville, alors, hélas 1 que Paris avait un hôtel de ville. Enfin le jour était déjà venu que les danses et le souper duraient encore.

Je dois dire, à propos de ces danses, que nous nous attendions généralement à ce que, pour faire diversion aux valses et aux quadrilles par trop classiques, tout un bataillon d'aimées se livrerait sous nos yeux à ces exercices de haute chorégraphie dont elles seules possèdent encore, assure-t on, le secret. Il n'en fut rien. Tout se passa comme dans nos bals officiels, sans qu'on y retrouvât la moindre couleur locale. Tant il est vrai que souvent, dans les voyages, ce sont précisément les choses sur lesquelles on comptait le plus qui vous font le plus défaut ! Ainsi je n'ai pas vu plus d'aimées en Egypte que je n'y ai vu de crocodiles. Or, en fait de curiosités, c'étaient là mes deux grands objectifs.

DÉPART D'ISMAILIA.

Nous ne restâmes qu'une journée à Ismaïlia, mais jamais peut-être journée ne fut mieux remplie. Le lendemain matin nous étions tous à bord, attendant le signal du départ.

A midi t Aigle se remit en marche, prenant comme toujours la tête de la flotte, puis les autres bâtiments suivirent. Seulement les questions de préséance amenèrent quelques désordres et même quelques discussions. Voici, par exemple, un fait dont nous fûmes témoins.

Un bâtiment anglais voulut dépasser un bâtiment français, mais, calculant mal ses mouvements, il lui causa quelques avaries, en en subissant lui-même. Le commandant français s 1 écria alors assez haut pour être entendu du bâtiment opposé : « Voilà qui n'est pas manœuvré comme un Anglais. — C'est vrai , riposta le commandant britannique, c'est manœuvré comme un Français. » Quelques paroles un peu vives s'ensuivirent, mais heureusement l'incident en resta là. •

Il y eut bien encore quelques « faux départs »,.ce qui ne laissa pas que de nous faire perdre beaucoup de temps. Ainsi il élait près de quatre heures quand nous levâmes l'ancre. Nous marchions à toute vapeur, impatients de pénétrer dans le canal, lorsque tout à coup le capitaine donna ordre de stoper. Qu'y avait-il donc encore ? C'était *le Péluse qui venait de s'ensabler juste à l'entrée du canal, et cela si malheureusement qu'il en barrait l'accès. Comme notre Thabor n'avait qu'un faible tirant d'eau, on nous dépêcha pour lui venir en aide, ce que nous fîmes avec d'autant plus d'empressement que sa délivrance était la nôtre. Mais, au moment ou nous allions lui jeter l'amarre, il se remit à flot de lui-même et reprit sa marche. Nous quittâmes donc avec lui la rade d'ismaïlia, devenant ainsi de nouveau, pour notre malheur, son satellite.

Page 1