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LES ENSABLEMENTS DU PÉLUSE

Nous vivions ainsi par la pensée autant dans le passé que dans le présent, lorsqu'un brusque arrêt du Thabor

Vint d'un calme si doux retirer nos esprits.

^ Qu'élait-il donc survenu? On le devine d'avance. Le Péluse recommençait ses éternels ensablements !

On se demandera sans doute pourquoi c'était toujours au Péluse que survenaient de pareils échecs. C'est qu'il avait Tinsigne mais dangereux honneur de porter le Conseil d'administration du canal de Suez. Non pas, sans doute, qu'il en résultât pour le navire un plus fort tirant d'eau, l'importance d'un personnage ne se traduisant pas par une augmentation sensible de son poids; seulement on avait tenu à

avoir, pour la circonstance, un bâtiment majestueux. II fallait de plus, -et c'était là le point capital, que ce bâtiment fût •connu par son fort tonnage et ses grandes dimensions. Vous comprenez de suite quel devait être l'effet, en Europe et ailleurs, de ce simple télégramme : « Péluse a franchi canal. » Oui; mais ce qu'on se garderait bien d'ajouter, c'est qu'à chaque pas, « canal arrêtait Péluse » et, par ricochet, « arrêtait Thabor », dont Péluse devenait ainsi le cauchemar.

Quoiqu'il en soit, nous nous occupâmes de suite de venir en aide au naufragé. Une de nos plus fortes amarres fut solidement fixée à ses flancs, puis nous lançâmes le Thabor de toute la puissance de sa vapeur dans la direction opposée, espérant qu'il l'entraînerait avec lui ; mais l'amarre se cassa net. Une seconde, une troisième, eurent le même sort. Il fut donc évident que le Péluse était trop enfoncé dans le sable pour qu'on pût l'en dégager.

Cependant nous avions obtenu un résultat important, da moins à notre point de vue, c'était de l'avoir suffisamment rapproché de la berge pour qu'au lieu de barrer le canal en travers, il en diminuât simplement la largeur. Mais le Thabor pourrait-il franchir l'espace resté libre? Notre commandant, le capitaine Rivjil, après avoi;* pris ses mesures et fait ses calculs, déclara la chose possible. 11 donna ses instructions à ses hommes, puis commanda la manœuvre. Celle-ci fut exécutée avec une telle précision que le Thabor, rasant le Péluse, sans le heurter, put heureusement prendre les devants.

Nous voilà donc redevenus libres et naviguant de nouveau, tandis que le Péluse

Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.

Ce brillant succès ne profita pas qu'à nous seuls. Nous venions d'indiquer aux navires qui nous suivaient qu'on pouvait franchir la passe, et tous imitèrent notre exemple. Aussi ce fut plus tard à qui nous féliciterait de notre manœuvre. Oui, notre manœuvre. Je sais bien que, nous autres passagers, nous étions un peu la mouche du coche ; mais enfin nous nous trouvions dans le coche et n'est-ce pas déjà quelque chose?

Notre bâtiment toutefois paya son triomphe de quelques avaries. Ainsi on s'aperçut que la barre du gouvernail avait été faussée, ou plutôt violemment tordue, ce qui nous empêcha d'aller plus loin par la nécessité de la réparer. Nous biva-

quâmes donc tout près du théâtre de notre triomphe, à l'entrée du seuil du Sérapéum.

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