‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 25 sur 55 · LACS AMERS · texte numérisé non relu

LACS AMERS

Les Lacs Amers, primitivement au nombre de deux, un grand et un petit, sont réunis aujourd'hui en un seul pour former une mer intérieure, dont la longueur est de 40 kilomètres et la largeur de 10 à 12. Avant le percement de l'isthme, c'étaient, comme le lac Timsah, des lacs sans eau, figurant, au lieu d'un bassin liquide, une simple excavation. L'expression de lac, par laquelle on les désignait, rappelait donc leur ancien état et non leur état présent. Seulement, tandis que le lac Timsah avait un fonds simplement marécageux, sans dépôts salins, les Lacs Amers, au contraire, étaient entièrement tapissés d'une couche de sel tellement énorme qu'elle atteignait en moyenne une épaisseur de quinze à vingt pieds. On ne saurait mieux s'en faire une idée qu'en se représentant une pareille masse couvrant une superficie plus grande que celle de Paris.

Quant à la nature et à la provenance de ce se], l'analyse chimique a établi d'une manière irréfragable qu'il fallait n'y voir qu'un dépôt formé par l'évaporation successive des eaux de la mer. Ainsi, point de doute possible : la mer avait occupé autrefois l'emplacement de ces lacs.

Mais quelle était cette mer ? La Méditerranée ou la mer Rouge ?

Ce ne pouvait être la Méditerranée, sans quoi le lac Timsah, que nous avons dit se trouver entre elle et les Lacs Amers, eût nécessairement été envahi par ses eaux, lesquelles, en s'éva- •porant, y eussent laissé des dépôts de sel. D'ailleurs la Méditerranée se trouve à cent kilomètres de ces lacs I

Tout démontre au contraire que ce devait être la mer Rouge. D'abord elle n'est séparée des Lacs Amers que par une quin-

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zaine de kilomètres. Puis les preuves matérielles et les témoignages historiques en font également foi.

Comme preuves matérielles, je citerai l'existence sur les bords des Lacs Amers de coquillages et de petits galets complètement analogues à ceux que l'on rencontre dans la mer Rouge. Je ferai remarquer de même que, tout au pourtour de ces lacs, régnent des dépressions circulaires dont le niveau correspond parfaitement à celui des marées de cette mer. Or comment expliquer ces concordances si réellement, à une certaine époque, les Lacs Amers et la mer Rouge n'avaient pas formé un seul et unique bassin?

Les témoignages historiques n'ont pas moins de valeur ici que les preuves matérielles. Ainsi les anciens auteurs parlent d'un golfe, le golfe Héroopolite, comme terminant la mer Rouge dans sa partie nord. Eh bien! la description qu'ils en donnent se rapporte de tous points aux Lacs Amers. Mais voici qui tranche plus complètement encore la question

D'après Hérodote, dont on connaît l'exactitude, la distance de la Méditerranée à la mer Rouge serait de 4,000 stades, ce qui correspond à 100 kilomètres de nos mesures. Or, cette distance de 100 kilomètres est, nous venons de le dire, celle qui existe enlre la Méditerranée et les Lacs Amers; par conséquent ces lacs, du temps d'Hérodote, faisaient très-réellement partie de la mer Rouge. Si, en effet, celle-ci se fût, comme aujoud'hui, terminée à Suez, elle eût été séparée de la Méditerranée, non plus par 100 kilomètres, mais par 160, ces 60 kilomètres en plus représentant la distance comprise entre l'extrémité nord des Lacs Amers et Suez.

Enfin, j'emprunterai une dernière preuve à la Bible. Il y est dit que, lors de la huitième plaie d'Egypte, un vent d'ouEST três-violent enleva les sauterelles et les jeta dans la mer Rouge. (Fcntus ab occidente vehenientissimus arreptam locustam projecit in mare Rubrum.) Or nous savons que les Lacs Amers se trouvent à l'est du delta égyptien. C'est donc dans ces lac3 que le vent d'ouest dut précipiter les sauterelles, et puisque la Bible nomme précisément la mer Rouge, il fallait bien qu'à cette époque elle ne fît qu'un avec eux. Si elle s'était arrêtée, comme aujourd'hui, à Suez, Suez étant tout à fait au sud, les sauterelles n'auraient pu aller s'y noyer.

De tout ceci nous devons conclure qu'autrefois les Lacs Amers furent le prolongement de la mer Rouge, sous le nom de golfe Héroopolite.

Maintenant par quels cataclysmes ces lacs cessèrent-ils de communiquer avec cette mer ? C'est ce qu'il est bien difficile d'indiquer. Peut-être une trombe, comme celle qui engloutit les armées de Cambyse, ensabla-t-elle Tune des parties rétrécies du golfe. Peut-être aussi fut-ce simplement la conséquence des atterrissements successifs produits par le dépôt des marées. Peut-être enfin un tremblement de terre analogue à celui qui, en 740, désola toutes ces contrées, souleva-t-il le sol en un point de manière à former barrage. Nous verrons dans un instant que cette dernière supposition est une des plus vraisemblables. Toutefois, il n'est pas impossib'e non plus que plusieurs causes aient ainsi contribué à isoler les Lacs Amers de la mer Rouge.

Quoi qu'il en soit, l'idée d'utiliser ces lacs pour en faire une mer intérieure, ne fut pas un des projets les moins grandioses du percement de l'isthme. Il y avait, en effet, une difficulté de plus que pour le lac Timsah, laquelle consistait dans la présence du banc de sel. Comment, en faisant arriver dans ces lacs une eau déjà aussi chargée de sel que l'eau de mer, cette eau se comporterait-elle à l'égard de ce banc ? Sans doute, si elle en amenait la fonte, l'emplacement des lacs deviendrait un bassin magnifique ; mais, si elle échouait, qui ne voit que le plancher formé par le banc de sel nuirait singulièrement à la navigation, si même il ne la rendait impossible ? Cependant l'événement a prouvé, une fois de plus, que « la fortune aime à couronner l'audace. » Audaces fortuna juvat.

Ainsi le remplissage des Lacs Amers, qui avait commencé l'année même de l'inauguration du canal, amena si rapidement la dissolution du sel que, lors de notre passage un mois après, nous n'en trouvâmes plus de traces.

C'est donc dans les Lacs Amers que, pour la première fois, la Méditerranée et la mer Jlouge ont marié leurs eaux. Seulement celle-ci n'a fait que rentrer en possession du bassin qu'elle avait occupé jadis, tandis que l'autre s'est trouvée transportée sur un sol où elle n'avait jamais pénétré.

C'est dans ces lacs également qu'on eut, pour la première fois, la preuve expérimentale que la prétendue différence de niveau entre les deux mers ne reposait que *ur des erreurs de calcul. A peine, en effet, leurs eaux se furent abouchées, qu'elles se mélangèrent sans conflit, et sans tendance aucune à se porter vers l'une plutôt que vers l'autre mer.

La vue dont nous jouissions du haut de notre bâtiment nous avait paru, d'abord un peu monotone. A droite, la chaîne

aride des montagnes de Gebel-Geneffe que surmonte le pic de Chebrewet, et qu'une plaine sépare des lacs (prenons note de ces particularités géographiques sur lesquelles nous reviendrons bientôt) ; à gauche, le désert dans toute sa nudité. Puis la scène changea et nous nous trouvâmes en face d'une forêt tout entière qui semblait sortir du sein des eaux, comme par un coup de baguette de l'enchanteur Merlin. Nous n'apercevions, il est vrai, que les cimes folles de leurs chevelures se balançant mollement dans l'atmosphère. C'est qu'il existait dans ces lacs, au moment de leur remplissage, tout un bois de tamaris que « l'onde amère » envahit et qui cependant continua de vivie et de prospérer, comme si c'eût été son élément naturel. On l'appelle la forêt noyée.

Mais bientôt l'élévation des berges l'eut dérobée à nos regards. C'est que nous pénétrions dans le seuil de Chalouf.

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