SUEZ
Les navires n'arrivent pas jusqu'à la ville elle-même, à cause du peu de profondeur de l'ancien port. Ils vous déposent à une distance de cinq kilomètres sur une jetée, de construction récente, d'où vous vous faites conduire jusqu'à Suez.
Suez n'est point, comme Port-Saïd et Ismaïlia, une cité moderne ; sa fondation remonte même aux temps les plus reculés. Et cependant on peut dire que c'est seulement du percement de l'isthme que date son existence. C'est que Suez, depuis des siècles, n'était plus que la « ville delà soif ».
Quel autre nom donner en effet à une ville n'ayant ni sources, ni puits, ni citernes, et placée sous un soleil torride, aux confins d'un désert où il ne pleut presque jamais ? Nombre de ses habitants naissaient et mouraient sans avoir pu seulement se faire une idée de ce qu'était une fleur ou un brin d'herbe. C'est que, sans eau, il n'y a pas de végétation, et qu'il fallait aller la chercher jusqu'au Caire, distant d'une quarantaine de lieues, et la transporter à travers les sables à dos de chameau. Aussi se débitait-elle à de telles conditions que le bas peuple en était réduit à faire venir des Fontaines de Moïse, de l'autre côté de la mer Rouge, une eau saumatre et malsaine qu'il payait encore un prix relativement élevé, et qu'il consacrait exclusivement à ses usages domestiques.
L'établissement d'un chemin de fer, il y a quelques années, entre Suez et le Caire, fut déjà un très-grand progrès, en ce que l'eau put arriver plus économiquement et en beaucoup plus grande abondance; mais les finances des pauvres fellahs n'en éprouvèrent pas pour cela un allégement bien sensible. En voici le motif :
Le gouverneur de la ville, sous prétexte de mieux assurer l'approvisionnement de ses administrés, s'attribua le monopole des eaux. Il n'était mû, bien entendu, que par les sentiments de la plus haute philanthropie. Seulement, les philanthropes turcs sont un peu comme les nôtres : ils oublient rarement leurs petites affaires. Celui dont je parle trouva donc moyen de prélever, sur les tarifs officiels, une surtaxe énorme qui lui assurait de magnifiques bénéfices. Venait-on à se plaindre, l'excellent homme faisait répondre par son collecteur, muni du « courbache » (gourdin) traditionnel : « Mes bons arnis, si vous n'avez pas d'eau, buvez du vin; mais vous savez que Mahomet vous le défend. » La crainte d'indisposer le Prophète et plus encore peut-être le gouverneur, imposaient silence aux plus récalcitrants, et chacun finissait par s'exécuter. Suez continuait donc d'être la ville de la soif.
Tel était le triste état des choses lorsque le canal d'eau douce, dont nous avons parlé à propos d'Ismaïlia, fut prolongé de cette ville jusqu'à Suez. C'était l'abondance, la fertilité, la richesse succédant aux privations, à la stérilité, à la
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misère*. Aussi avec quel enthousiasme fut accueillie Far rivée du précieux liquide ! On voyait les fellahs se jeter dans le lit du canal, y boire à longs traits, en ressortir pour s'y plonger encore; quelques-uns même s'empressaient d'emporter chez eux des provisions d'eau, comme si c'était une apparition fantastique qui allait bientôt leur échapper. Heureusement le bienfait devait avoir un caractère durable. L'eau continue de couler dans les murs de la ville, où elle répand la salubrité et la fraîcheur ; elle s'épanche de même dans la campagne , et partout où elle pénètre le sable est fécondé. En un mot , Suez a subi une transformation véritable.
Si tels ont été les bienfaits du canal d'eau douce, quels ne seront' pas ceux du canal maritime, maintenant que la voie ouverte entre la Méditerranée et la mer Rouge supprime l'immense détour par le cap et abrège ainsi de trois à quatre mille lieues la distance des ports d'Europe aux mers d'Asie I Suez deviendra l'entrepôt de l'Orient, comme Port-Saïd l'entrepôt de l'Occident. Je crois donc à la durée du canal , je crois à sa prospérité, je crois à son avenir. Par contre, ma confiance est beaucoup moindre dans les produits mate'riels de l'entreprise, et je crains bien que, de longtemps encore, les dividendes ne soient pour les actionnaires un simple effet de mirage.