‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 36 sur 55 · DES PRODIGES QUI SIGNALÈRENT LE PASSAGE DE LA MER ROUGE · texte numérisé non relu

DES PRODIGES QUI SIGNALÈRENT LE PASSAGE DE LA MER ROUGE

Les prodiges qui signalèrent le passage de la mer Rouge et que Moïse présente comme appartenant à Tordre des- faits surnaturels, ont soulevé bien des objections. La seule réellemeot sérieuse, celle qui pour beaucoup donne le mot du problème, est la suivante. On a dit :

« Oui, les Hébreux traversèrent la mer Rouge à pied sec et les Egyptiens furent submergés : seulement ce que vous regardez comme un miracle s'explique au contraire tout naturellement. Il suffît pour cela de substituer au mot « miracle » le mot « marée » . Les Hébreux passèrent la mer Rouge à marée basse, c'est-à-dire au moment où le sable était à découvert par le retrait des eaux ; les Egyptiens au contraire furent surpris par la marée haute, c'est-à-dire par le retour des eaux reprenant possession du sable. C'était précisémeut l'époque des grandes marées. Ainsi s'explique le salut des premiers et la perte des seconds. Moïse, qui avait voyagé beaucoup et étudié de très-près le flux et le reflux de la mer Rouge, dont les Egyptiens avaient d'autant moins l'idée qu'ils habi-

taient dans l'intérieur des terres, Moïse sot faire tourner ainsi, an profit de son peuple, un événement tout naturel qu'il avait prévu et que, dans l'intérêt de sa propre autorité, il fit de plus passer pour un miracle. »

. Telle est l'objection. Elle ne tend à rien moins qu'à convaincre la Bible d'infidélité et Moïse d'imposture. Voyons maintenant quelle en est la valeur.

Et d'abord, est-il possible d'admettre que les Égyptiens n'aient pas su que la mer Rouge avait des marées? Gomment ! Voilà une mer qui baigne plus de cinq cents lieues de leur littoral ; c'est le grand bassin de leur flotte et le centre de leur commerce avec les Indes; ils ont des comptoirs dans chacun de ses ports, d'où partent et où aboutissent d'innombrables caravanes : et, dans tout l'entourage de Pharaon, que nous avons dit se composer de l'élite du pays, il ne se trouve pas un individu, un seul, qui sache que cette mer a un flux et un reflux ! Tout cela est fort étrange.

Il y a mieux encore. Vous voulez qu'aucun habitant de la côte n'ait eu la pensée charitable de donner avis au roi du danger qu'il va courir ! Par conséquent, nul ne fera pour le chef d'une grande nation, au moment où il est sur le point de compromettre les destinées de tout son peuple, ce qui, sur nos moindres plages, se fait journellement pour les plus vulgaires baigneurs ! En vérité , c'est à s'y perdre.

Sans doute le Seigneur avait dit : « J'endurcirai le cœur de Pharaon. » (Indurabo cor ejas.) Mais prenez garde» Cet endurcissement poussé à ce degré cesse d'être naturel. Si donc vous l'invoquez à l'appui de votre thèse, vous ne niez plus le miracle ; vous vous contentez de le déplacer.

Mais enfin j'admets et l'ignorance des Egyptiens * et le mutisme des habitants de la côte à l'endroit des marées. Seulement, avant d'aller plus loin , commençons par nous mettre d'accord sur un point.

Il est bien entendu que, Moïse étant le seul historien qui ait décrit le passage de la mer Rouge, nous ne pourrons. nous permettre de rien toucher au texte de son récit. Si d'autres historiens avaient raconté le même fait et que leurs versions différassent, chacun serait libre d'adopter celle qui lui sem-

4 . Cette prétendue ignorance des Egyptiens n'est comparable qu'à la naïveté de ce petit paysan des Paraboles du P. Bonaventure, qui, ne connaissant que les cours d'eau formés par l'orage, lesquels se dissipent d'euxmêmes , s'assit devant une rivière, attendant qu'elle eût cessé de couler. II est vrai que le héros de cette histoire s'appelait « Pierre l'imbécile ».

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blerait la plus véridique. Mais, du moment où il n'y a qu'on historien et, par suite, qu'une version, il faut forcément s'en tenir à celle-là. Ceci posé, voyons ce que dit Moïse.

Il dit que « Les abîmes des eaux se sont solidifiés au milieu delà mer» (congregata? sunt abyssi in medio maris) et, un peu plus loin , que « Les enfants d'Israël marchèrent à pied sec au milieu de la mer » ( filii Israël ambulaverunt per siccum in medio maris). Ce n'est donc pas au voisinage des côtes, mais en pleine mer, par conséquent hors de la portée de la marée que s'effectua le passage de la mer Rouge. Celte allégation de Moïse est du reste tout à fait d'accord avec l'endroit que nous avons désigné comme ayant été le point du passage, à savoir le milieu des Lacs Amers, alors golfe Héroopolite.

Mais il y a quelque chose de bien plus concluant encore. Moïse, dans le récit qu'il donne de la catastrophe, dit que « La mer formait comme un mur à la droite et à la gauche des Hébreux (erat aqua quasi murus a dextra eorum et laeva). » Et, dans un autre verset, il reproduit cette même image dans les mêmes termes ; ainsi il dit que « Les eaux étaient pour eux comme un mur du côté droit et du côté gauche* (et aqua? eis erant quasi pro muro a dextris et a sinistris). C'était donc là le fait le plus saillant, celui qui avait le plus vivement frappé les esprits. Or où trouver, dans le phénomène de la marée, rien qui ressemble à deux murailles ? Quand la mer se retire, elle entraîne ses eaux, laissant peu à peu le rivage à sec, et quand elle revient, elle les ramène, recouvrant graduellement le rivage. On n'a donc jamais l'eau que d'un côté, ce qui réduirait déjà les deux murailles à une. Et encore cette unique muraille n'existe-t-elle pas, puisque le niveau de l'eau, loin de s'élever à pic, s'abaisse et va se perdre comme en mourant. L'hypothèse d'une marée jouant le rôle qu'on lui attribue est donc, en plus des autres motifs allégués plus haut, incompatible avec l'existence des deux murailles, que Moïse désigne d'une manière si formelle.

Je sais bien, et c'est à quoi j'ai voulu faire allusion en parlant du respect dû aux textes, je sais bien qu'il y a un art de leur faire dire ce qu'ils ne disent pas, et, au besoin, Je contraire de ce qu'ils disent : c'est de les mutiler. Personne peutêtre n'a pratiqué cet art avec plus de succès que M. Renan. Veut-il prouver, par exemple, que Lazare n'était pas véritablement mort, il supprime le fameux Jam fœtet « déjà il sent mauvais », qui est le seul signe certain de la mort, et part de là pour conclure que la résurrection du prétendu dé-

funt n'était qu'une comédie bien jouée. Ainsi a-t-on fait pour les deux murailles. On les a passées sous silence et alors on a pu librement aussi donner un démenti aux. Ecritures. Eh bien! je fais ici appel à tout homme de science et de conscience, semblable mutilation des textes ne constitue-t-elle pas un faux en citations historiques? Quant à moi, je le déclare hautement, si jamais miracle m'a paru offrir les garanties voulues d'authenticité, c'est celui du « Passage de la mer Rouge ».

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