‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 39 sur 55 · PLUIE DE LA MANNE · texte numérisé non relu

PLUIE DE LA MANNE

Voici comment s'exprime M. Berthelot :

« Ils partirent d'Elim, et le peuple des fils d'Israël vint au désert de Sin qui est entre Elira et le Sinaï. Et il murmura contre Moïse et Aaron. Us leur dirent : « Pourquoi nous avez- « vous conduits dans ce désert pour faire périr de faim toute « cette multitude? » Or Dieu dit à Moïse: « Voici que je ferai « pleuvoir le pain du ciel.» On vit apparaître dans le désert une substance menue et comme pilée, semblable à de la gelée blanche. A cette vue, les fils d'Israël se dirent les uns aux autres : Man-hu, ce qui signifie : « Qu'est-ce que cela? » Et la maison d'Israël appela cette substance man . Son goût était pareil à celui du miel. Or les fils d'Israël mangèrent la manne pendaDt quarante ans. Ils s'en nourrirent jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus aux frontières delà terre de Chanaan. »

M. Berthelot fait suivre ce résumé de l'explication suivante :

« Aujourd'hui l'origine de la manne recueillie sur le Shuï peut être regardée comme fixée, d'après les recherches faites sur place par MM. Ehrenberg et Hemprick. c La manne, dit Ehrenberg, se trouve encore de nos jours dans les montagnes du Sinaï. Elle y tombe sur la terre des régions du ciel, c'està-dire du sommet d'un arbrisseau. Les Arabes l'appellent man. Les Arabes indigènes et tes moines grecs la recueillent et la mangent avec du pain en guise de miel. Je l'ai vue tomber de l'arbre et l'ai recueillie et dessinée. Cette maune découle du Tamarix mannifera et se produit sous l'influence de la piqûre d'un insecte {coccus manni parus) . »

Ainsi, d'après MM. Ehrenberg et Berthelot, la manne du Sinaï dont se nourrirent les Hébreux était de même nature et de même provenance que la manne actuelle du tamaris. Mais, avant d'aller plus loin, il n'est pas sans intérêt de voir quelles mutilations ces deux savants ont dû faire subir au texte sacré pour rendre possibles de semblables suppositions.

La Bible dit :

« La manne tombait pendant six jours, mais ne tombait pas le septième, parce que c'était le jour du sabbat. » — Supprimé.

« Elle ne se gardait qu'un seul jour. Dès le lendemain on la trouvait gâtée €t pleine de vers. * — Supprimé.

« Il fallait en excepter le jour du sabbat. Aussi en faisait-on, la veille, une double provision, et alors elle se conservait parfaitement. » — Supprimé*

' Voilà une manière « d'accommoder les textes » qui simplifie singulièrement les questions. Nous l'avons déjà signalée, en la qualifiant, à propos du Passage de la mer Rouge. Mais c'est peu, pour une certaine école, de retrancher ainsi ce qui gêne, il faut au besoin savoir créer de toutes pièces ce qui peut servir. Ainsi a procédé M. Ehrenberg. Il peuple de sa propre autorité le désert de forêts dont la Bible, nulle part, ne dit un mot et, tandis qu elle fait tomber la manne du ciel (de cœlo), lui la fait tomber des sommités d'un arbrisseau, absolument comme si ciel et arbrisseau étaient synonymes. Les sommités d'un arbrisseau l En vérité cela tourne à la mystification â .

Sans doute il existe çà et là dans le désert de petits arbustes, de la famille des tamaris, qui sécrètent, par la piqûre d'un puceron, une -matière gommeuse et sucrée. M. Ehrenberg les a vus et je les ai vus comme lui. Mais prétendre que la manne qui en découle est la même que la manne du Sinaï dont se nourrissaient les Hébreux n'est pas chose soutenable. Comparons plutôt ces deux mannes.

La manne du Sinaï, nous le savons, tombait le soir comme une pluie fine sur le sol ; sa forme rappelait celle des graines de coriandre; elle se renouvelait chaque jour, sauf un, aussi abondante que la veille; elle ne se conservait que vingt-quatre heures, à l'exception du jour du sabbat, où il n'en tombait pas; enfin — et c'est encore là un détail essentiel que ces messieurs ont omis — « les Hébreux la mettaient cuire dans des vases et en faisaient des tourteaux qui avaient le goût d'un pain pétri avec de l'huile. »

Au contraire, la manne du tamaris s'étale à la manière d'une rosée sur l'arbuste, et non sous l'arbuste auquel elle adhère ; il n'en tombe que des parcelles sur le sol ; sa forme n'est pas celte de graines, mais de larmes, d'où le nom de « manne en larmes» sous lequel on la désigne communément; sa sécrétion n'offre non plus aucune intermittence; elle se conserve indéfiniment ; enfin, par l'action du feu, loin de durcir, elle prend la consistance d'un sirop.

A . Et comme on ne saurait non plus parler de choses religieuses sans donner, en passant, un « coup de patte » à ceux qui croient, M. Ehrenberg ajoute en note : « Les moines grecs prétendent que la manne ne tombe que sur le toit de leur couvent. » Ils prétendent cela ! Mais avant de vouloir faire ainsi de l'esprit à leurs dépens, vous auriez bien du réfléchir que les sommités d'un arbrisseau qui tient au sol, ne peuvent atteindre, encore moins dépasser le toit d'un couvent. Jamais donc les moines n'ont pu dire pareille stupidité.

Il résulte de ces caractères différentiels qu'entre la manne du Sinaï et celle du tamaris, il n'y a de commun que le nom. Et encore ce nom constitue-t-il lui-même une objection de plus à la théorie qui fusionne ces deux mannes.

Ainsi le mot « man » que l'usage a vulgarisé, n'est autre que l'exclamation par laquelle les Hébreux manifestèrent leur surprise de voir, un matin, la terre toute couverte d'une poudre blanche et grenue. Or, si réellement cette poudre provenait des tamaris, il faudrait admettre que ces arbrisseaux se seraient tous donné le mot pour produire en une même nuit une substance qu'ils n'avaient jamais sécrétée jusqu'alors. Estce assez absurde?

Puis voyez -vous toute une population de trois millions d'individus réduits à faire la « cueillette » de cette manne? Mais, telle est la rareté de l'arbuste qui la produit, qu'ils n'en auraient pas eu pour un repas. Et comme elle provient de la piqûre d'un puceron, il leur eût fallu ensuite attendre des semaines et même des mois que, par de nouvelles piqûres, l'insecte l'eût renouvelée. Pendant ce temps-là, ils seraient -tous morts de faim jusqu'au dernier.

Mais il y a mieux encore. Cette fameuse manne du tamaris, qui aurait joué un si grand rôle dans l'alimentation des Hébreux, se trouve précisément être, ce que nous autres médecins savions déjà, un médicament et non un aliment. Laissons parler M. Berthelot :

« L'analyse montre que la manne du tamaris renferme du sucre de canne et du sucre interverti. C'est un miel véritable, complété par la présence de la dextrine. On voit en même temps que cette manne ne saurait suffire comme aliment, puisqu'elle ne contient pas de principe azoté. »

Elle ne saurait suffire comme aliment! L'aveu est précieux. Comment, après l'avoir fait, iriez- vous encore vous élever contre les miracles de la Bible? Car enfin admettre que toute une nation, pendant quarante ans, s'efct nourrie à l'aide d'une substance dépourvue précisément de qualités nutritives, c'est supposer le plus grand de tous les miracles.

Il est vrai que vous ajoutez : «Aussi les aliments animaux lui étaient-ils associés. » Pardon. Ceci est une grosse erreur. Sans doute, de temps en temps, des volées de cailles venaient s'abattre dans leur camp pour les dccarémer, mais leur régime quotidien était la manne. C'était même là un de leurs grands griefs contre Moïse, « Qui nous donnera, lui disaient-ils, de a la chair à manger? Quis dabit nobis ad vescendum carnes?

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« La manne nous sort par les yeux (mot à mot, nos yeux ne « voient que manne). Nihil oliud respiciunt oculi nostri ni si « man. » Il était impossible, ce me semble, de s'exprimer en termes plus énergiques et plus clairs.

Ainsi donc il n'y a rien de fondé ni même de raisonnable dans ce rapprochement entre la manne du Sinaï et celle du tamaris. Vouloir que cette dernière ait pu nourrir le peuple hébreu pendant quarante ans, c'est comme si on disait que, dans nos climats, toute une population a pu vivre quarante ans également à l'aide de mûres, ou mieux de graines de ricin, le ricin, étant comme la manne, un purgatif.

— Mais en voilà assez sur ces digressions qui finiraient par nous faire perdre de vue l'objet de notre voyage. Laissons donc le* fils d'Israël continuer leur route vers le Sinaï et regagnons Suez.

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