‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 4 sur 55 · CHARYBDE ET SCYLLA · texte numérisé non relu

CHARYBDE ET SCYLLA

Voici la description de ce détroit que met Homère dans la bouche de Circé, au moment où elle se sépare d'Ulysse :

« Tu verras s'élever, en regard l'un de l'autre, deux rochers voisins, contre lesquels les flots noirs d'Amphytrite roulent avec le bruit du tonnerre. Aucun vaisseau n'approche de ces lieux sans y trouver sa perte ; hommes et débris, tout disparaît au même instant, emporté par les vagues et par les tempêtes plus terribles que la flamme.

« De ces deux rochers, l'un cache dans la profondeur des cieux sa tête pyramidale, toujours environnée de sombres nuages ; jamais, ni dans l'automne, ni dans le printemps, n'y régna la fécondité. Aucun mortel, fut-il un géant armé de vingt bras et de vingt pieds, ne pourrait gravir jusqu'au faîte de ce rocher* ni en descendre, tant son pourtour est lisse et glissant. Au centre s'ouvre une caverne ténébreuse, tournée vers l'Occident et l'Erèbe. Là demeure Scylla, qui fait entendre d'horribles hurlements, tels que les cris lugubres que pousse en sa jeunesse une meute aboyante. Il n'est point de monstre si difforme ni si funeste; ses gueules sont toujours béantes, hérissées d'un rang triple et serré de dents voraces.... Aucun pilote ne s'est encore glorifié d'avoir, sans infortune, passé devant ce roc. Autant le monstre a de gueules, autant, il ravit d'hommes du vaisseau fuyatit à toutes voiles.

« Voisin de celui-ci, l'autre rocher est moins élevé. Là, sous an figuier sauvage qui, chargé d'un feuillage épais, étend sur la mer une ombre ténébreuse, la redoutable Charybde ouvre sa gueule dévorante. Trois fois par jour elle vomit les noires vagues et trois fois par jour elles les engloutit avec d'affreux rugissements L'onde, dans une vaste circonférence, aussi troublée que l'eau d'une cuve qui mugit sur la flamme ardente,

bouillonne avec un menaçant murmure et bondit dans les airs. Malheur à tout navire qui en approche, lorsque les torrents se perdent dans ce gouffre! Neptune voulût- il- lui-même l'en retirer, que vous verriez échouer Neptune. »

Écoutons maintenant Ulysse reconter son passage à travers cet affreux défilé :

« Nous entrons en palissant. D'un côté nous menace Scylla, de l'autre Charybde. La terreur hérisse les cheveux de nos guerriers. Mais tandis que nos regards sont fixés sur Charybtle, Scylla, tout à coup, ravit du fond de mon navire six de mes plus forts et plus valeureux compagnons. Je tourne la tête, et j'aperçois encore ces amis infortunés agitant en Pair les mains et les pieds; j'entends leur voix qui m'implore en me nommant et qui setentit, hélas ! pour la dernière fois à mon oreille. Le monstre les jette dans son antre et les dévore. De tous les spectacles dont mes yeux furent épouvantés dans mes longues et funestes courses, voilà le plus lamentable. »

Ainsi s'exprime Ulysse. L'avouerai-je ? Ce ne fut pas sans une certaine émotion que, l'esprit tout plein encore de ces effrayantes peintures, je vis notre bâtiment s'acheminer vers le détroit. Sans doute il nous fallait faire la part des exagérations de la poésie, mais enfin il était évident que nous abordions là un lieu fécond en naufrages. Ne dit-on pas encore aujourd'hui • Tomber de Chaijbde en Scylla ? Heureusement les choses se passèrent beaucoup mieux que je ne l'avais espéré. Je n'eus même pas l'occasion de déployer le courage et le sang-froid dont j'avais fait mentalement provision. Voici, en effet, quel est l'état actuel des localités :

Le détroit de Messine, que limilent Scylla du côté de l'Italie et Charybde du côté de la Sicile, se présente sous l'aspect d'un véritable bras de mer, d'une largeur de sept à huit kilomètres. Quant à un défilé quelconque, à des mugissements et à des * écueils rappelant les émouvantes peintures d'Homère, soit que, depuis lui, la .configuration des lieux ait changé, soit que tout cela n'ait existé que dans son imagination, on n'en voit pas de traces. Il y a bien du côté de Pltalie certaines falaises, dont quelques-unes sont creusées d'excavations qu'avec un peu de complaisance on peut appeler des « cavernes » ; mais, du côté de la Sicile, la plage est unie et plate. D'ailleurs, je le répète, entre les deux rives existe un écartement tel que toute une flotte pourrait y passer de front.

Cependant on ne saurait nier que la navigation n'offre ici certains dangers. C'est que le détroit est traversé par des cou-

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rant sous-marins dont le siège , la direction et la puissance n'offrent rien de fixe; parfois, dans la même journée, ils subissent les plus étranges variations. Par conséquent , les bâtiments à voile — et il n'y a pas longtemps encore que c'étaient les seuls que l'on connût — peuvent, à cause de leur peu de résistance, être entraînés à la dérive et échouer sur Tune ou l'autre côte. Mais, pour ce qui est des bâtiments à vapeur, tels que celui que nous montions, il n'y a rien de semblable à redouter.

Nous entrâmes donc sains et saufs dans le port de Messine, n'ayant subi d'autres pertes que celles de nos illusions à l'endroit des deux gouffres.

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