PROMENADES DANS LE CAIRE
Le Caire est, après Constantinople, la ville la plus belle et la plus grande de l'Orient. C'est aussi celle qui conserve le mieux son caractère original, car, si on en excepte les quartiers neufs où se retrouve la mauvaise manière italienne, elle est restée une ville purement Sarrasine. On y compte huit rues principales. La plus intéressante à visiter est le mouski ou « quartier franc »,qui part de l'Esbékyèh. Aussi est-ce vers elle que nous nous dirigerons.
Le Mouski représente une rue longue, étroite et sinueuse, que borde une double rangée de maisons de deux ou trois étages. Du faîte de ces maisons partent des tentures qui, se joignant au-dessus de la rue, forment une sorte de voûte destinée à intercepter les rayons solaires , et à adoucir ainsi ce que la ch leur et la lumière auraient de trop intense. La façade de chaque habitation est communément bariolée de grandes bandes, alternativement rouges et blanches, dont la matière première est la brique et la chaux. Les fenêtres en sont grillées et le treillage en est tellement fin qu'on ne peut distinguer d'en bas si quelqu'un est placé derrière. Quelquefois cependant on aperçoit comme des ombres se mouvoir. Aussi, pour peu que, sur cette terre classique de la chevalerie, vous ayez de la poésie d<*ns l'âme et du roman dans le cœur, vous pouvez supposer que quelque odalisque plonge sur vous ses regards de gazelle. Ces fenêtres portent le nom de « moucharabièhs * k
Au rez-de-chaussée des maisons se trouvent les boutiques.
Ce sont des espèces de loges rappelant assez par leurs dimensions, leur forme et leur ornementation, ces e'choppes qu'occupent nos écrivains publics et nos débitants de margotins. La partie qui avance sur la rue présente une établie en planche où le marchand, — jamais de marchande, — se tient accroupi à la manière des tailleurs, et d'où il peut aisément atteindre à ses côtés et derrière lui les objets disposés dans des rayons. Les acheteurs ne sauraient y pénétrer, car l'air et l'espace leur manqueraient également. C'est donc dans la rue que se font les transactions.
Voilà pour les boutiques. Quant aux bazars, ces fameux bazars dont on parle tant, ils ne sont autres que la réunion de plusieurs de ces échoppes symétriquement disposées dans des son es de carrefours ou de halles. Là se trouvent entassées d'énormes richesses, mais sans cet art de l'étalage qui en rehausse le prix en en doublant l'éclat.
Après les boutiques et les bazars, les seuls monuments qui méritent d'être visités sont les mosquées.
Autrefois l'accès des mosquées était rigoureusement interdit aux infidèles. Il fallait pour y pénétrer un firman spécial, faveur qu'on n'accordait qu'à quelques grands personnages, et encore était-on soumis, en y entrant, à certaines formalités humiliantes. Combien les choses ont changé ! L'accès des mosquées est presque aussi libre aujourd'hui que celui de nos églises, et, une fois introduit, c'est à qui vous fera le plus d'avances et de courbette* , y compris le desservant, pour obtenir quelque batchich (pourboire).
Il existe au Caire près de 400 mosquées, mais qui en a vu une les a vues toutes, car elles sont toutes copiées sur le même modèle. Ainsi on vous introduit d'abord dans une cour à portique où se trouve la fontaine des ablutions, puis après vous avoir fait traverser une autre grande pièce destinée au populaire, vous pénétrez dans l'enceinte sacrée qui renferme le maitre-autel et la chaire à prêcher. Tout cela est nu et froid comme un temple protestant.
La plus remarquable de ces mosquées, comme architecture, est celle du sultan Hassan : la plus riche, comme ornementation intérieure , est celle de Méhémet-Ali ; c'est aussi la plus moderne. Mais pour cette dernière, comme pour le palais du vice-roi que nous avons visité à Alexandrie, on a singulièrement abusé du pastiche et du trompe-l'œil.
La mosquée de Méhémet-Ali se trouve dans la citadelle, vieux château fort, construit par Saladin,^d'où l'on jouit
d'une vue admirable sur la ville. C'est dans ses murs'que s'accomplit le sanglant drame du « Massacre des mamelouks. » On nous montra le préau où ceux-ci* s'étaient réunis, attendant l'arrivée du pacha qui les avait convoqués comme pour une fête, lorsque tou 1 : d'un coup des batteries qu'on avait masquées vomirent la mort dans leurs rangs. Ce fut une boucherie épouvantable. Un seul, lançant son cheval à travers une brèche de la muraille, réussit à gagner le désert. Il devint plus tard gouverneur de Jérusalem.
Si une visite aux mosquées est de rigueur pour tout étranger, une visite au grand hôpital de Kasr-el-ainy ne l'est pas moins pour tout médecin. Je n'eus donc garde de l'oublier.
Je fus reçu par le directeur, S. Exe. Mohammed-Aly-Bey, dont je ne saurais assez louer la haute courtoisie. Il voulut bien m'accompagner dans les diverses salles de ce magnifique établissement, et me faire voir nombre de ces affreuses maladies que nous ne connaissons plus chez nous que par les récits de la Bible et du livre de Job ; telles sont, surtout, l'éléphantiasis, le sarcocèle et la lèpre. Heureusement, grâce aux progrès de la chirurgie moderne, qui a de si dignes interprètes à l'école du Caire, la plupart de ces maladies, réputées jusqu'alors incurables, sont traitées actuellement avec un remarquable succès.
Mais, pour voir des maladies particulières à l'Orient, il n'est pas besoin d'aller jusque dans l'intérieur de l'hôpital ; il suffit de se promener dans les rues de la ville. Sur vingt personnes que vous rencontrez, la moitié sont atteintes de l'affection connue sous le nom « d'ophthalmie d'Egypte : » aussi le Caire est-il la métropole des borgnes et des aveugles.
Dans le désert, l'optlithalmie dépend surtout de la réverbération du sable échauffé par un soleil ardent; dans les villes, du refroidissement subit de l'atmosphère et de son humidité excessive aux approches du soir. Mais il est une autre cause, particulière aux populations musulmanes, qui exerce partout, dans le désert comme dans les villes, des ravages encore plus désastreux.
Ainsi Tun de nos grands sujets d'étonnement, c'était de voir des essaims de petites mouches groupés autour des yeux des jeunes enfants qui n'en paraissaient pas autrement incommodés. Et cependant leurs paupières étaient tuméfiées, saignantes et rongées sur les bords ! Voici l'explication qu'on nous en flonna. La loi de Mahomet défend de faire du mal à aucun être vivant « fût-ce même une mouche. » Prenant
stupidement ce précepte à la lettre, les parents empêchent leurs enfants, dès Page le plus tendre, de chasser ceux de ces insectes qui viennent s'attaquer à leurs yeux dont la sensibilité finit graduellement par s'émousser, et cela dans la crainte qu'ils n'en écrasent quelques-uns. C'est seulement vers l'âge de sept à huit ans, c'est-à-dire à l'époque où Ton peut compter sur leur adresse, qu'ils sont libres d'agir. Mais alors, pour beaucoup, le mal est déjà fait, mal à jamais irrémédiable, car la cornée est devenue opaque. Vainement vous essayerez d'éclairer ces populations qu'abrutit le fatalisme; on vous répondra toujours par le mot sacramentel : « C'était écrit! »
Au Caire, comme dans toutes les villes d'Orient, les habitants sortent peu de chez eux pendant le jour; les rues à ce moment sont donc à peu près désertes : mais, quand arrive le soir, les principaux quartiers, et surtout le Mouski, offrent un mouvement et une animation extraordinaires. Seulement, comme il n'y a pas de trottoirs, ânes, chevaux, voitures, piétons, se mêlent et se confondent sans ordre et cependant sans accident. C'est un vacarme assourdissant. Par moments, l'air retentit des cris fortement accentués de : Schmaleck ou guarda! (Gare! gare!) Ce sont les sais qui avertissent de faire place pour laisser passer quelque équipage.
Ces sais sont de tout jeunes hommes de 15 à 20 ans, choisis parmi les types les plus purs de la race arabe. Ils précèdent l'attelage, munis chacun d'une torche de résine appelée machalla. Leur costume est charmant. Il se compose d'un gilet de velours brodé d'or, d'une large ceinture bleue, d'une jaquette blanche et d'une chemise de gaze dont les longues manches, fendues jusqu'à l'épaule , flottent en arrière comme les deux ailes d'un surplis. Leur tête est surmontée d'une petite calotte coquettement posée sur le côté. Autour de leur jambe fine et nerveuse est noué un ruban en poil de chameau. Enfin, une fois lancés, ils fendent l'air avec l'agilité de la gazelle.
Nous vîmes ainsi défiler tout ce que le Caire renferme de plus élégant et de plus aristocratique. Mais, ce qui excita au dernier point notre curiosité, ce fut l'ar/ivée des voitures du harem.
Le cortège se composait de cinq à six lourds carrosses^ dont les glaces étaient baissées, et qui contenaient chacun quatre jeunes femmes tout habillées de blanc. Elles étaient coiffées en cheveux et plusieurs avaient le visage complètement à découvert ; chez les autres, il était légèrement dissimulé par un
voile très-transparent. A leur manière de nous regarder, nous jugeâmes quelles partageaient la curiosité qu'elles nous inspiraient. Toutes offraient ce plantureux embonpoint si apprécié des Orientaux. Quant à leurs traits, il était diflicile de s'en rendre un compte exact, tant elles étaient maquillées de rouge, de noir et de blanc. En résumé, elles n'auraient obtenu à Paris qu'un médiocre succès de beauté.
Les cavaliers qui composaient l'escorte étaient de jeunes nègres, paraissant avoir de 25 à 30 ans, de bonne mine, la figure pleine, mais sans traces de barb a .Leur maintien avait quelque chose de grave et d'un peu solennel. Ils montaient des chevaux noirs, portaient des redingotes de même couleur, boutonnant droit, et avaient la tête couverte du fez traditionnel. La population leur témoignait les plus grands égards. Nous nous demandions quel pouvait être ce bataillon d'élite, lorsque Pun d'eux, élevant la voix pour donner un ordre, fit entendre des sons tellement flûtes et argentins que ce fut pour nous toute une révélation : c'étaient les eunuques du harem. Grand fut notre étonnement, car nous nous serions bien plutôt attendus à voir,* au lieu de jeunes hommes bien pris et bien tournés, des espèces d'escogriffes, longs et osseux, comme on les représente dans les gravures.
Quant aux femmes du Khédive, elles continuèrent à circuler au milieu de la foule, puis se retirèrent vers minuit, comme de simples mortelles. Nous ne pouvions en croire nos yeux. Eh quoi! C'étaient là les descendantes de ces superbes odalisques, que jamais infidèle n'aurait osé souiller d'un seul de ses regards sous peine des châtiments les plus terribles 1 C'est qu'en Orient, la femme, elle au-si, s'est singulièrement émancipée, et, du train dont vont les choses, le moment n'est peut-être pas loin où elle s'inspirera plus encore des articles de la Gazette rose que des préceptes du Coran.
Du re^te, le Khédive a été le premier à donner l'exemple de cet oubli de l'ancienne étiquette. Ainsi, nous le rencontrions à tout instant dans les rues du Caire, conduisant luimême sa petite voiture d'osier, véritable pinier parisien, et n'ayant d'autre suite qu'un laquais debout derrière lui. Toutefois, il croirait déroger en se montrant en public avec ses femmes. Celles-ci vivent confinées dans un coin isolé de son palais, où on leur prodigue les chatteries les plus propres à augmenter leur embonpoint, absolument comme dans nos fermes on engraisse les volailles pour les rendre dignes de figurer sur la table du maître.
Voilà de ces contrastes comme on n'en voit qu'en Orient. On affiche de grands airs de civilisation européenne, et au besoin de popularité bourgeoise; mais, d'un autre côté, n'osant ou ne voulant pas rompre avec un passé odieux, on continue de mutiler l'homme et d'avilir la femme.