DERVICHES TOURNEURS
Tandis que les maisons particulières sont rigoureusement closes pour tout étranger, le collège des derviches, espèces de moines musulmans, est ouvert, au contraire, chaque vendredi et ils s'y livrent en public à leurs exercices. Aussi, le vendredi, 26 'novembre, nous y étions-nous tous donné rendezvous. La représentation, — car nous allons voir que c'en était une, — commença par les derviches tourneurs. Voici les scènes étranges dont nous fûmes témoins :
Figurez-vous d'abord une vaste rotonde dont le centre est occupé par un parquet parfaitement uni et ciré, et qu'entoure une balustrade circulaire à hauteur d'appui. 11 y a dans un coin une petite tribune pour l'orchestre. En arrière sont rangés des bancs pour les spectateurs, et, derrière ces bancs, règne un espace libre où l'on peut circuler. Le tout est recouvert d'une toiture en forme de dais, que supportent des piliers bariolés de blanc et de bleu et enguirlandés de versets du Coran. Comme nous étions arrivés de bonne heure, nous choisîmes nos places, puis nous attendîmes l'arrivée des derviches.
Le premier qui entra fut l'iman, leur chef. C'était un assez bel homme, à barbe grisonnante, portant le turban au lieu du fez qu'affectionnent surtout les Turcs de la réforme. Il se tint debout au milieu de l'enceinte réservée.
Il fut bientôt suivi des autres derviches, au nombre d'une vingtaine environ. Ceux-ci s'avancèrent lentement et défilèrent devant lui, deux par deux, en le saluant avec les marques du plus profond respect. Le plus âgé pouvait avoir vingt-cinq ans, le plus jeune dix. Us portaient tous un bonnet de feutre, à poil ras, que je ne saurais mieux comparer pour la forme et la teinte qu'à un pot de fleurs renversé. Nous ne pûmes pas d'abord juger de leur costume, car ils se drapaient dans un manteau couleur de fantaisie où dominaient le vert et le jaune. Mais, quand ils l'eurent ôté pour commencer leurs évolutions, nous vîmes que ce costume consistait en une veste et un gilet blanc, une immense jupe plissée, de
couleur safran, et des caleçons blancs, fort étroits, descendant jusqu'aux chevilles. Leurs pieds étaient nus.
Après les prières et les génuflexions d'usage, les derviches firent processionnellement le tour de l'enceinte, s'inclinant de nouveau devant l'iman qui les bénissait à mesure par une sorte de passe magnétique. Quand tous eurent ainsi reçu la consécration religieuse, ils s'arrêtèrent. A ce moment l'orchestre, silencieux jusqu'alors, préluda par quelques notes un peu vagues, puis se mit à jouer des espèces de valses. Il se composait de flûtes, qui exécutaient des variations et des trilles, et de tarboukas, espèces de tambours de banque, qui marquaient la basse. Étrange mélodie que celle-là !
Cependant les derviches, tout à l'heure si calmes et si recueillis, manifestèrent une animation singulière; leurs attitudes s'affermirent ; une sorte de trépidation nerveuse s'empara de tout leur être ; enfin l'un d'eux ouvrit les bras, les éleva et se mit à tourner sur lui-même, presque sans changer de place. Son exemple fut suivi par un second, puis par un troisième, et bientôt toute la bande s'ébranla comme entraînée par le même élan. Le pas qu'ils exécutaient rappelait assez notre pas de valse à trois temps. Rien de souple et d'onduleux comme leurs mouvements; nul effort sensible; aucune fatigue apparente. On aurait dit qu'ils obéissaient machinalement à une sorte d'impulsion giratoire, comme ces toupies qui, dans leur immobilité apparente, semblent s'endormir au bruit de leur ronflement. Les uns avaient les bras croisés au devant de leur poitrine ; d'autres les tenaient ouverts dans l'attitude du crucifiement; quelques-uns s'appuyaient le front sur Pavantbras, comme sur un oreiller mystique ou, au contraire, se renversaient la tête en arrière, ne laissant voir que leurs yeux mollement convulsés. Chez tous, la physionomie respirait l'extase, et de leurs lèvres entr'ouyertes par un sourire indicible s'échappait une légère écume.
Que voyaient -ils dans ces visions qui les charmaient? Sans doute les splendeurs d'AHah, les montagnes d'ambre et de myrrhe du paradis de leurs rêves, et la silhouette éblouissante des houris.
L'iman était le seul qui ne prît point part à cette chorégraphie. Il se promenait gravement, comme un maître de ballet, parmi les groupes, frappant des mains de temps à autre pour presser ou pour ralentir l'orchestre, ou bien encore pour encourager les valseurs. Par moments, la musique se taisait et les danses se suspendaient. Alors les derviches, laissant tomber
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leurs bras le long de leur corps, recommençaient leur procession dans l'enceinte, puis, après avoir ainsi repris baleine, se mettaient à tourner de nouveau.
Vers la fin, une sorte de furia s'empara de toute la bande. Ils ne tournaient plus , ils tourbillonnaient. L'orchestre luimême, par la rapidité de son jeu , sembla possédé du même vertige. Lorsqu'ils furent à bout de force, ils s'affaissèrent sur eux-mêmes, non pas brusquement, mais en tournoyant, comme ces danseurs qui pirouettent sur un pied ou plutôt comme ces jeunes filles qui s'amusent à engouffrer le vent sous leur robe pour faire ce qu'elles appellent « le fromage ». Il y eut un moment où ils se trouvèrent tous ainsi accroupis sur le parquet. Alors l'iman s'approcha successivement de chacun et, le touchant du doigt, murmura à son oreille quelques paroles que lui seul entendit. L'effet en fut magique. Ils se relevèrent, se mirent sur deux rangs, puis sortirent de la salle , graves et silencieux, comme des acteurs dont le rôle est terminé et qui abandonnent la scène.
Nous aussi, nous quittâmes la place. Seulement nous nous sentions tout étourdis y comme des gens qui ont un commencement de mal de mer.