‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 43 sur 55 · DERVICHES HURLEURS · texte numérisé non relu

DERVICHES HURLEURS

Les derviches hurleurs n'occupent pas le même corps de bâtiment que les derviches tourneurs. La pièce où ils se réunissent en est séparée par un couloir dans lequel nous nous engageâmes. Mais, à peine y avions-nous fait quelques pas que nos oreilles furent frappées d'un bruit sourd, confus, étrange, semblable au grommellement d'une ménagerie qui exprime sa mauvaise humeur de ce que l'heure de la nourriture se fait trop attendre. Nous continuâmes d'avancer; le bruit s'accentua davantage. Enfin nous fumes jusqu'au bout. Oh! alors , quel hideux spectacle s'offrit à nos regards l

Debout, dans une cour en plein air, et isolés de l'assistance par une grossière balustrade, se tenaient sur une même ligne une douzaine d'énergwmènes, plus affreux les uns que les autres. La lèvre écumeuse, l'œil brillant comme la prunelle du ctiacal, le visage ruisselant et livide, ils se balançaient en cadence, reculant d'un pas, puis se ruant en avant pat une sorte d'élan brisé, comme ces dogues en furie qu'urne chaîne tient rivés à leur loge. Chaque élan était accompagné d'urt

formidable Allah-hou! qu'ils hurlaient en chœur. Devant eux se tenait l'iman. Il leur donnait la réplique par des balancements de corps qu'il modelait sur les leurs; seulement aucun son ne s'échappait de sa gorge. Par moments, la bande s'agenouillait et, se tenant accroupie sur ses talons , inclinait brusquement la tête jusqu'à terre, puis la relevait tout à coup, à la manière de poules qui ramassent des graines avec leur bec. Quelques-uns étaient porteurs d'une très-longue chevelure qui, pendant ces manœuvres, tantôt leur inondait le visage et tantôt ruisselait sur leurs épaules.

Il y eut enfin un instant de silence. Etait-ce excès de lassitude ou défaut de salive? Peut-être l'un et l'autre. Tout ce que je puis dire, c'est qu'ils respirèrent et nous aussi.

A ce moment, un jeune Arabe en pelisse et en turban vert vint psalmodier, d'une voix dolente et nasillarde , une espèce de litanie rhythmée qu'accompagnaient les sons d'une petite flûte. Sa physionomie avait quelque chose d'inspiré et de mélancolique. A la fin de chaque strophe, les derviches à genoux et hochant la tête répondaient en chœur hou ! hou ! hou! ce qui sans doute veut dire amen en langue turque.

Cet intermède ne dura que quelques minutes. Bientôt tous nos épileptiques furent de nouveau sur pied et les vociférations recommencèrent ainsi que les balancements. L'iman, dont les yeux lançaient des éclairs, encourageait de la voix et du geste leur frénésie grandissante. Quand celle-ci eut atteint son plus haut paroxysme, aux hurlements succédèrent des rugissements, sans analogues avec les sons connus, et tels qu'on peut supposer le beuglement d'un mammouth ou d'un mastodonte égaré dans quelque marais antédiluvien. Il semblait même qu'une odeur fauve de ménagerie se dégageât de tous ces corps en ébullition. Cependant j'aurais peut-être tenu bon jusqu'à la fin , lorsque je vis décrocher les tarboukas et que j'entendis leurs premiers grondements ; en même temps éclatèrent les tam-tams. C'en était trop. Un concert instrumental greffé, au même diapason, sur un pareil concert vocal, dépassait évidemment mes facultés acoustiques. Je me retirai donc, tout honteux de penser que de pareils monstres appartenaient à la même race que moi.

Certains naturalistes font descendre l'homme du singe. Sans doute, le rapprochement est peu flatteur pour notre espèce, et pourtant, si les singes pouvaient être témoins de ce dégoûtant spectacle, qui sait s'ils ne seraient pas les premiers eux-mêmes à réclamer contre une semblable filiation ?

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