ILLUMINATION DES PYRAMIDES
Qui n'a |>as vu les Pyramides n'a pas vu P Egypte. Aussi nous proposions-nous de ne pas quitter le Caire sans avoir visité celles de Giseh, qui sont les plus proches et les mieux conservées de toutes celles que nous apercevions à l'horizon, lorsque nous apprîmes, dans la matinée du 24, que le soir même elles seraient illuminées aux feux de Bengale en l'honneur de l'empereur d'Autriche. Nous fîmes donc de suite nos préparatifs de départ.
Dès midi, une calèche nous conduisait au Vieux-Caire en moins d'une heure. Là, nous la quittions pour passer le Nil sur une barque Le fleuve en cet endroit est magnifique, sa largeur étant au moins six fois celle de la Seine à Paris Parvenus sur l'autre rive, au village de Giseh 1 , nous y trouvâmes les ânes que nous avions commandés d'avance. A peine fûmesnous en selle qu'ils partirent comme un trait dans la direction des Pyramides.
C'est que les ânes d'Orient, au lieu d'être des animaux paresseux et lâches, sont de fringants coursiers , pleins de feu et d'ardeur., Ils portent la tète haute , les oreilles droites et le regard fier, comme s'ils se souvenaient qu'Homère n'a pas dédaigné de comparer Ajax à un des leurs se retirant de la lice. Ils n'ont donc rien de commun avec leurs collègues d'Occident; pardon I ils en ont la voix. Comme eux, ils sautent d'une gamme à l'autre avec une brusquerie désespérante, entrecoupant leurs modulations de renifflements gutturaux et de longs soupirs saccadés, avec force points d'orgues sur les notes basses. C'est le seul reproche qu'on puisse leur adresser, mais ce reproche ils le méritent pleinement.
A partir du Nil, la route représen-e une avenue plantée. Sur la droite de la plaine qu'elle traverse fut livrée la célèbre bataille, gagnée par Bonaparte, laquelle emprunta son nom aux monuments, « d où quarante siècles contemplaient ses
\. Giseh a été de tous temps renommé, comme il l'est encore aujourd'hui, pour l'éclosion artificielle des poulets, induslrie particulière à l'Egypte et dont les procédés se voient déjà représentés sur les mouuments des temps pharaoniques. On dispose les œufs dans des fours chauffes a 38 ou 40° C. L'éclosion a lieu en vingt et un jours, c'est-à-dire au bout du même temps que dans l'incubation naturelle. Le nombre des œufs qui éclosent de la sorte est, en moyenne, dans la proportion de trois sur quatre.
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soldats. » En effet, tout à côté se trouvent les Pyramides, que nous n'avions mis que deux heures à atteindre.
Ces pyramides sont au nombre de trois, deux grandes appelée* pyramides deKhéops et de Khéfren, et une moyenne appelée pyramide de Mycenias.
Vus de loin, ces monuments étonnent par leur niasse ; vu* de près, ils causent un sentiment voisin de la déception, «ton est tente de s'écrier : « Ce n'est que cela ! » Représentez~vous, en effet, d'énormes blocs, en forme de meules, placés de champ les uns au-dess us des autres, comme les bûche* d'un bûcher gigantesque. On a beau songer aux forces mécaniques prodigieuses qu'il a fallu pour extraire, charrier et élever à de pareilles hauteurs de semblables masses, — Pelion entassé sur Ossa,~- il est bien difficile d'y voir autre chose qu'un monceau de pierres disposées symétriquement. Du temps où un revêtement de chaux et de porphyre , dont il ne reste que des fragments, rendait leur surface brillante et polie, il devait en résulter des jeux de lumière d'un effet saisissant. Mais aujourd'hui que la pierre dénudée et raboteuse n'offre plus que des tons grisâtres et sans reflets, l'illusion fait place à la froide réalité.
Entre les blocs existent des écirtements i*ar la dégradation de leurs bords. Ce sont ces écartements que l'un utilise, comme Ufs marches d'un escalier, |>our faire l'ascension des Pyramides. 11 n'y a pas d'autre* moyens d'accès.
La pyramide de Chéops, qui est la première que l'on aperçoi en arrivant, est la seule que l'on gravisse. La montée du leste en est plus fatigante que difficile, le seul obstacle consistant d^ns l'épaisseur des blocs, qu'on ne peut franchir d'une enjambée. 11 faut qu'un guide vous hisse par les hra«% tandis qu'un autre vous pousse en arrière, ce qui, pour une personne, implique au moins l'assistance de deux, conducteur*. Ou parvient ainsi en une demi~hrure, moitié rampant sur le ventre et les mains, et moitié se tenant debout, au sommet du colosse, dont la hauteur dépasse de 30 mètres celle du clo<herde la cathédrale de Strasbourg. Là se t>ouve une plateforme d'où l'œil embrasse un spectacle admirable.
Ce spectacle, je ne pus en jouir, car, à peine eus-je escaladé les premiers gradins, j'éprouvai un tel vertige que je dus redescendre. D'autres, en grand nombre, furent plus heureux que moi. L'empereur d'Autriehe surtout se fit remarquer entre tous par son agilité et sa prestesse, '
On a beaucoup disserté sur la destination originaire des Py-
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rapides, aussi bien que sur leur ancienneté. Il est parfaitement démontré aujourd'hui qu'elles ne sont ancres que des constructions tumulaires et qu'elles remontent aux premières dynasties des pharaons.
A cinq cents pas environ des Pyramides, se trouve le fameux Sphinx, dont la gravure a tant de fois reproduit l'image. Ce Sphinx, qui représente un lion accroupi dans l'attitude d« repos, est taillé à même d'un seul bloc/ et mesure à partir de sa tète jusqu'à l'ext rémité de s* queue une longueur de cent soixante-quatre pieds. C'était l'image symbolique d'une divinité égyptienne, ce qui n'empêcha pas les soldats de Cambyse de le mutiler en lui coupant le nez, Il est vrai que pieu de temps f près ils périrent tous jusqu'au dernier, ensevelis dans les sables !
La journée se termina, comme on l'avait annoncé, par l'illumination de la pyramide de Chéops. A un signal donné, sa surface s'embrasa, simulant uii immense incendie dont le rayonnement répandit jusqu'au Caire une lumière éblouissante. Le Sphinx surtout, était admirable; *es yeux, où l'on avait disposé deux piles de Bunsen, lançaient de flamboyants éclairs, comme l'antique dragon du jardin des Hespérides. A ce spectacle, si merveilleusement réussi, nous éclatâmes en applaudissements. Qui sait même si les Pharaons n'en tressaillirent pas du fond des Pyramides qui leur servent de tombeau? Mais nonj aujourd'hui ces tombeaux sont vides. Les corps des trois souverains qui y reposaient ont même subi les destinées les plus étranges. Deux furent vendus au moyen ftge à des marchands vénitiens qui faisaient le commerce de la poudre de momie, alors fort usitée en médecine, et le troisième fut donné en 1837, par le colonel Wyj-e, au Muséum de Londres. Pauvres monarques ! É'ait-ce bien la pe ne de faire tant de sacrifices d'hommes et d'argent pour co^erver votre dépouille monelle, puisqu'elle devait, pour deux d'entre vous, être débitée en pilules, et, pour le troisième, figurer derrière une vitrine, à côté d'objets empaillés ?
UN BAI* TMRC,
J'avais tant entendu vanter les délices du bain turc, administré à la manière égyptienne, que je me faisais d'avance une véritable fête d'en prendre un au Caire. Je me fis donc conduire au principal établissement •
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L'extérieur en est plus que modeste. Une porte basse donne accès dans un couloir étroit et sombre, qui aboutit à un vestibule assez spacieux, mais dont l'atmosphère est imprégnée d'une forte odeur de soufre, ou plutôt, ne reculons pas devant le mot, d'une forte odeur de c crasse ». J'hésitai un instant si j'irais plus loin. Cependant j'en pris courageusement mon parti, et, une. fois entré, je me livrai à deux tellaks (garçons de bain), à qui j'expliquai par gestes que maintenant je leur appartenais.
Ils m'aidèrent à me dépouiller de mes vêtements, puis, après m'avoir noué autour de la ceinture une serviette de molleton et entouré la tète d'un turban de toile blanche, ils me bouclèrent aux pieds une paire de patins de bois. Ainsi costumé, ils me conduisirent, en me soutenant par-dessous les bras, dans une grande pièce voisine, où régoait une chaleur très-intense. Au milieu se trouvait une sorte d'estrade où étaient circulaire ment rangées des dalles de marbre, rappelant à s'y méprendre les tables de dissection d'un amphithéâtre. On in' étendit tout de mon long sur l'une d'elles, puis commencèrent les premières manœuvres. Mes deux tellaks, munis chacun d'une sébille de bois pleine d'eau savonneuse presque bouillante, et la main armée d'un gantelet de poil de chameau, se postèrent, l'un à ma droite et l'autre à ma gauche, se partageant ainsi mon individu. Ils commencèrent à me lotionner et à me frictionner les bras d'abord, puis les jambes, puis le tronc, me pétrissant les chairs et me les malaxant avec une vigueur qui n'était pourtant pas de la rudesse. Après quoi, me retournant tout d'un bloc, de manière à me mettre sur le ventre, ifs me bouchonnèrent de la même façon la régioa dorsale. Enfin, m'ayant replacé dans ma première attitude, ils m'accordèrent un instant de répit.
J'en profitai pour jeter les yeux autour de moi.
J'étais sous une coupole éclairée- par de grosses lentilles d'un verre bleuâtre, dont quelques-unes fendillées et ne laissant filtrer qu'un jour vague. Des débris d'incrustations de diverses couleurs s'apercevaient çàet là sur les murailles. Je remarquai de même quelques groupes de mosaïques en ruine, que séparaient des tronçons de corniches. Quant au sol, il était formé d'un carrelage en albâtre à moitié descellé. Tout cela avait dû être fort beau et fort riche dans son temps; mais aujourd'hui, quel délabrement!
Cependant, mes deux baigneurs furent bientôt revenus à la charge. Ils in'abstergèrent de nouveau à plusieurs reprises,
avec de l'eau plus chaude encore que la première ; puis, après s'être assurés par de petits pincements que ma peau était suffisamment imprégnée, ils se mirent à promener tout le long de mon corps la paume de leurs mains nues, chassant devant eux des paillettes, ou même des rouleaux grisâtres. Ils les faisaient tomber à mesure d'un coup sec, me regardant d'un air de triomphe auquel je répondais par un geste d'humilité dont je n'ai pas besoin d'indiquer le motif 1 . Quand le raclage n'amena presque plus rien, ils me firent passer dans la salle voisine, laquelle représentait une étuve dont l'atmosphère était tellement imprégnée de vapeurs, qu'on ne distinguait les objets qu'à travers un nuage.
La chaleur m'en parut suffocante; cependant, au bout de quelques instants, je m'y étais fait. Ils me conduisirent alors à un petit bassin creusé à un des angles de la pièce et m'invitèrent par gestes à y descendre. J'obéis machinalement et sans me défier, d'autant plus que j'apercevais, à la surface d'autres bassins analogues à celui-là, s'agiter des têtes rasées qui semblaient exprimer de vives béatitudes. Mais, à peine m'y fus je plongé, que je fus saisi d'une telle sensation de brûlure que je ne pus réprimer un cri. C'est qu'au lieu d'un bain, c'était un court-bouillon. Je fis de vains efforts pour en sortir, car ceux-là mêmes qui auraient dû me venir en aide me regardaient avec l'impassibilité de gens accoutumés à voir de pareilles scènes et à ne pas s'en émouvoir. Je mijotai ainsi cioq grandes minutes : alors seulement oi me retira. Ma peau, à ce moment, éfait fumante et pourpre comme la carapace d'un homard cuit à point.
Je commençais à en avoir assez de toutes ces pratiques orientales. Toutefois, je compris que njon martyre touchait à sa fin et me résignai. Je suivis donc mes bourreaux, chancelant comme un homme ivre et pouvant à peine me soutenir sur mes patins de bois, qui m'étaient cependant indispensables pour me garant r de la chaleur torride des dalles, au-dessous desquelles on entretient le feu des étuves.
Nous parvînmes ainsi dans une pièce voisine dont la température me parut beaucoup plus supportable. On m'approcha
1 . Je dois dire pour ma décharge que j'avais pris il y avait peu de jours un bain de propreté. Aussi les « paillettes » et les- « rouleaux » étaient-ils en grande partie formés par des fragments d'épiderme qui se détachaient de ma peau échaudée par l'eau bouillante. C'est ce qui explique comment elle resta pendant quelques jours encore très- sensible.
d'un robinet, â'cth s'échappait tine eau très-fraîche; je rti # ên lotionnat Je front et le visage avec infiniment de plaisir. Mais, dti tnéme instant, une véritable cataracte d'eau glacée, tombant dti plafond, m'inonda tout le corps : ce fut le bouquet. Mes deux tellats me séchèrent ensuite très-vivement a l'aide de serviettes chaudes, puis, m'enveloppent dans un grand peignoir de laine, ils m'emportèrent à bras dams une dernière salle, près de celle où j'avais déposé mes vêtements. Là se trouvait une espèce de lit de camp, recouvert d'un traversin et d'un matelas. On m'y déposa avec précaution, puis on me laissa seul.
Je pouvais donc enfin respirer ! Il était temps. Ce repos, cette détente, ce calme qui contrastaient si heureusement avec les cruelles épreuves auxquelles on venait de me soumettre* ifle procurèrent un sentiment de bien-être indéfinissable. Une tasse à café qu'on m'apporta me fit de même grand plaisir et grand bien. Ony joignit un narghilé dont j'aspirai deux oo-trois bouffées plutôt pour.la forme qu'autrement, n'étant pas fumeur, mais je n'en sus pas moins gre de l'intention.
Il y avait près d'un quart d'heure que j'étais ainsi plongé dans une douce rêverie, que favorisait une demi-somnolence, lorsque je vis entrer un nouveau personnage. Il s'approcha de mon lit en homme qui a affaire à moi. C'était le masseur. ïl commença par me prendre la main droite, dont il fit craquer toutes les articulations à les déboîter; puis il passa à la main gauche, sur laquelle il répéta la même opération : il fit ainsi la revue complète de toutes mes jointures, grande* ou petites, manœuvrant sur chacune avec une dextérité admirable. Jusquelà, je n'avais pas trop à me plaindre. Mais, m'ayant fait asseoir sur mon séant, il m'enlaça solidement dans ses deux bras, puis, par une pesée subite et vigoureuse sur la nuque, il me fit craquer Téptne dorsale. C'est ce qu'on appelle le« coup de maître ». J'aurais plutôt cru que cela s'appelait le « coup du lapin », tant je me sentis brisé. Cependant, j'en ftfs encore quitte pour la peur.
Mon masseur était à peine sorti qu'entra le pédictire. Il me tailla les ongles à l'aide d'une espèce de bistouri sans ttl&tiche ; puis il se mit en devoir de me frictionner la plante des pieds avec la pierre ponce. Mais, dès les premiers chatouillements, je le priai d'eu rester là.
Vint enfin le birhier. Je lui fis comprendre que je me rasais moi-même* il me proposa alors de m'épiler. Je déclinai trèsénergiquement son offrr, et , pour couper court h tante nent-
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velle proposition, je me bâtai de m'habiller, de pay*r mon bain et de gagner la rue,*
Jurant mai» u» peu tard qu'on ne m'y prendrait plus.
Est-ce à dire que je regarde le bain turc comme n'oÏÏrant ni utilité, ni même agrément ? Telle n'est pas ma manière de voir, d'antaijt plus qu'il m' arrive souvent de le prescrire. Seulement le bain turc, de même que tout bain, comporte cerlair s adoucissements pour quiconque en est à ses débuts. Il eaipe snrtout comme condition première la propreté des appareils et des baigneurs. Or, ici tout était dans un leï état de dégradation et de saleté, encore bien que ce fût le premier établissement du Caire, que le souvenir seul m'en donne la nausée.
Il est vrai que ce n'est pas pour y prendre des bains turcs qu'un médecin, enverra ses malades en Egypte, mais bien pour lui procurer les bénéfices du climat du Caire. Parlons donc de ce climat»