UNE TEMPÊTE DANS L'ADRIATIQUE
« Les rigueurs du mois de décembre me faisaient grelotter lorsque j'écrivais ces lignes au milieu de l'Adriatique, à peu de distance de l'IUyrie que je laissais à ma gauche: »
Chartam hanc me, gel'di tremerem cum mense decembris,
Scribeniem mediis Ad ri a -vidit aquis, Nou procul Illvriis laeva de parte reliais.
Et nous aussi nous grelottions, au mois de décembre, en pleine Adriatique, non loin de la côte d'Illyrie, aujourd'hui Albanie. Seulement nous 'a laissions à notre droite, parce que nous naviguions en *ens inverse d'Ovide.
«Oh! malheur! s Vcne-t il. Quelles montagnes d'eau se dressent comme si elles voulaient toucher la voûte des cieux! Quelles vallées humides s ? entr'ouvrent, comme si elles voulaient pénétrer jusqu'au noir Tartare! »
Me miserum ! quanti montes volvuntur aquarum 1 Jamjam tacturos sidéra summa putes.
Quant» diducto sùbsidunt gequore valles !
Jamjam tacturas Tartara nigra putes.
Combien cette peinture est vraie! C'est an point que, si nous n'avions pas eu la précaution de nous cramponner aux banquettes et aux cordages, la violence du roulis nous eût entraînés dans l'abîme.
« Hélas! continue le poète, quel rapide éclair a sillonné la nue ! De quels terribles éclats retentit la voûte étbérée 1 La lame frappe les flancs du navire aussi violemment que la pesante baliste qui ébranle les remparts : »
Hei mihi ! Quàm céleri mîcucrunt nubila fia m ma !
Quantu s ab sethereo personat ore fragor!
Nec levius laterum tabula? feriuntur ab undis,
Quam grave balistœ mœnia puisât omis.
Ici encore notre situation était tellement analogue à celle du malheureux Ovide, qu'il n'est pas un mot de son récit qui ne nous fût applicable.
Le poète ajoute : « De quelque côté que je porte mes regards, partout la mer et partout le ciel, l'une grosse de vagues amoncelées, l'autre de nuages menaçants : »
Quocumque aspiciam, nihil est nisi pontus et aer, Fluctibus hic tumidus, nubibus ille minax.
Nous également nous ne voyions plus que le ciel et l'eau. Or, c'est peut-être là ce qui rend la perspective d'un naufrage encore plus effrayante. Tant qu'on aperçoit la" terre, ne fût-ce que dans le lointain, on se flatte toujours qu'on pourra y aborder; mais, quand on ne l'a plus en vue, on se sent perdu. Aussi Ovide s'écrie-t-il : « C'en est fait! Je me meurs! Plus d'espoir de salut qui ne soit une chimère : »
Scilicet occidimus! Nec spes nisi vana salutis.
« Et, quand j'essaye de parler, la vague inonde mon visage. Elle m'ôte la respiration, et ma bouche, ouverte en vain pour implorer de l'assistance, se remplit d'une onde homicide : »
Dumque loquor vultus obruit unda meos.
Opprimet hanc animant fluctus, frustraque precanti Ore necaturas accipiemus aquas.
Ce dernier trait complète le tableau. Quoi de plus affreux en effet que cette eau salée qui vous suffoque, en même temps qu'elle vous aveugle !
86 souvtttuftft ta suez.
Notre poète alors, voyant que « Part lui-même est frappé d'impuissance : »
• . . . , Ambiguis ara stupet ipaa malis,
fait tm retour sur son passé et se demande ce qui a pu Itri valoir la colère des dieux. Pour quiconque connaît les précédents d'Ovide et surtout a lu ses œuvres si déplora blemênt licencieuses, les griefs ne paraissent que trop nombreux. Mais lui n'en admet aucun, car, à chaque imputation, il répond invariablement : « Je n'ai pas fait ceci; je n'ai pas fait cela. 5* Il se défend surtout d'avoir pris le chemin de l'Egypte « pour aborder la célèbre ville d'Alexandre et voir les bords enchantés du Nil : »
•Non ut Alexandri cl ara m delatus in urbem, Delicias videatn, Ni le jocose, tua».
Quel grand mal pouvait-it donc y avoir à traverser la Méditerranée dans un semblable but? Nous venions bien de le faire, nous autres, et nous n'en avions aucun remords ! C'est que f du temps d'Ovide, l'Egypte, ainsi que les îles de Paphos et^de Cythère qui se trouvent sur la route, était le séjour de la plus effrénée débauche. Or, comme il se rendait ad contraire sur les bords les plus sauvages et les plus inhospitaliers de l'Euxin, où l'exilait le ressentiment d'Auguste, il avait à cet jégard la conscience parfaitement nette.
J'en étais là de ma lecture, et je n'y trouvais pas les soulagements que je m'étais promis, lorsqu'il m'arriva la même chose qu'à Ovide, pendant qu'il écrivait ses notes. « Une lame vint frapper mon livre et l'entraîner avec lui : »
Ipsaque cœrtiîeis charta feritur aquis.
Je m'en consolai d'autant mieux que nous arrivions au voisinage des côtes d'Italie et que leur vue vint faire tttt peu diversion à nos maux.
La première ville qtie notis aperçâmes fut Otrante. La population tout entière se tenait sur la jetée, contemplant notre détresse. Sans doute, elle mettait mentalement en pratique le fameux passage de Lucrèce : « Suave mari magno.... » qui n'est que le développement en vers magnifiques de cette pensée, malheureusement toujours vraie, que
L'homme 8e plaît à voir les maux qu'il ne Mat pat*
De notre côté, combien nous portions envie à ceux qui puisaient ainsi dans le spectacle de nos propres périls (a conscience de leur sécurité ! J'aime h croire pourtant q«e cela n'allait pas jtr»cjtl'à nous faire désirer qu'ils fussent à notre place et nous à la leur.
A partir d'Otrante, nous longeâmes constamment la côte italienne, en proie à une double crainte, ou bien d'être engloutis par la vague, ou bien d aller nous briser contre les récifs. La fin de notre voyage ne fut ainsi qu'un long martyre. Enfin nou9 arrivâmes en vue de Brindisi. 11 était temps. Ld position n'était réellement plus tenahie/
Le capitaine, par une habile manceutre, parvint à franchir l'entrée du port; mais telle était la force du courant, jointe â la tioleftce dit vent* que, quand il voulut jeter l'ancre, le câble se brisa net et le navire continua sa marche désordonnée. L 7 n cri d'effroi s'échappa de tontes nos poitrines. Une seconde ancre qu'on tenait en réserve fut immédiatement lancée. Heureusement cette fois la corde toit bon et le bâtiment s'arrêta, mais en bondissant comme un cheval qui se cabre, flous étions sdttvés
BRlUDISt.
11 était deux heures de Tapies -midi. Wons descendîmes a terre avec un empressement que chacun comprendra et fîmes, sans l'ombre de regrets, nos adieu t an Principe Torttaso qui se rendait à Triesie. Partis d'Alexandrie un dimanche, nous arrivions seulement un jeudi à Brindisi; ce qui nous faisait quatre jours de mer , par conséquent un de plus qu'on n'en met d'habitude pour faire la traversée* Et quelle traversée ! 11 est vrai qu'une fois que nous nous sentîmes en sûreté dans le port, tont fut oublié,
Brindisi, l'antique Mnmdusiunt, où les Romains s'embarquaient pour l'Orient* et qui vit mourir Virgile, était jadis pour l'Adriatique ce que Marseille est aujourd'hui pour la Méditerranée. Ce n'est plus maintenant qu'une pauvre cité, tellement déchut! qu'elle n'offre même plus à l'étranger l'intérêt des ruines. Si encore nous y avions trouvé de quoi restaurer nos estomacs cruellement éprouvés par le mal de mer! Mais rien* du moins rien de passable. 11 est vrai que cette partie de l'Italie n'a jamais été citée pour ses ressources culinaires, témoin la cinquième satyre d'Horace où il raconte si plaisamment le menti d'Un repas qu'il fit à Brindes*
On comprend que, malgré mon extrême fatigue, j'aie eu hâte d'abandonner cette plage aussi triste que peu hospitalière. Aussi profitai -je du premier départ du chemin de fer qui eut lieu le soir même, à sept heures, pour quitter Brindisi et prendre la route de Rome.