‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 50 sur 55 · UNE AUDIENCE DU ROI FRANÇOIS II · texte numérisé non relu

UNE AUDIENCE DU ROI FRANÇOIS II

Comme je n'avais pas de lettre de recommandation, je me présentai tout simplement au palais Farnèse, où le prince Pignatelli voulut bien se charger de transmettre au Roi ma demande d'audience. Deux heures après, Sa Majesté me fit dire qu'elle me recevrait le jour même avant le dîner.

J'arrivai donc au palais vers les cinq heures. On m'introduisit dans nn grand salon. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit et le Roi entra. Il marcha droit vers moi, me prit affectueusement la main et me dit: « Soyez le bienvenu, « mon cher docteur. Je vous connaissais depuis longtemps par « vos écrits fc et je suis charmé de faire votre connaissance périt sonnelle. »

90 SOUVErtiffS DE SUEZ.

Cette entrée subite et cet abord si affable ne laissèrent pas, je l'avoue, que de me décontenancer quelc(tie peu. Aussi, ralbntiai-je plutôt que je ne fis une réponse. Le Roi alors, me tenant toujours par la main, me conduisit dans son cabinet de travail et me fit asseoir à côté de Ini Sur un canapé; pois, prenant de nouveau la parole : « Vous êtes descendu chez le « cardinal Grassellini? — Oui, Sire. Son Eminence a insisté « d'une manière si pressante qu'il m'a été impossible de refu- « ser. — Je le reconnais bien là. Aussi eiceflent coeur qu'es- « prit distingué. Il y a longtemps que vous êtes lié avec son, « Eminence? — Près de vingt ans, Sire. — Cest ce qu'il me « disait lui-même il n'y a qu'un instant, car il est veftu me « voir dans l'après-midi. 11 m'a beaucoup parlé de voas. Vous « avez en lui un ami bien dévoué. »

I>e Roi, ensuite, m'adressa diverses questions plus bienveillantes les unes que les autres sur moi et les miens ; puis il reprit: a Vous arrivez d'Egypte où vous avez assisté à l'inaugu* « ration du canal de Suez? — Oui, Sire, — Je vous en félicite. « C'est une entreprise au succès de laquelle j'ai toujours porté « le plus vif intérêt- Or, vous êtes précisément la première « personne que je voie, qui ait été témoin de ce grand évérïe- « ment, Je vous saurai donc un gré infini de vouloir bien « m'en faire un récit un peu circonstancié. »

La chose m'était d'autant plus facile qu'il y avait huit jotirs à peine que j'avais quitté l'Egypte. Je racontai donc les divers incidents de notre voyage depuis Port-Saïd jusqu'à Suez. Le roi m'écouta avec une extrême attention, nv interrompant de temps en temps pour me faire certaines remarques qui prouvaient sa parfaite compétence sur toutes ces questions. Il y eût même un moment 06, à propos des difficultés de la navigation dans les canaux, il entra dans des détails tellement techniques que je ne pus maîtriser un petit mouvement de surprise. Le Soi s'en aperçut et me dit en souriant i « Ne? « croyez pas que je veuille me poser en homme du ftiétief . « Seulement, fout ce qui touche â la marine a foujoflfs etl « pour moi un attrait tout spécial, et je m'en suis tant dé c fois entretenu avec des personnages compétents qu'il a dû « m'en rester quelque chose. »

Le Sol m'dyant ensuite demandé quel itinéraire j'avais suivi pour revenir d'Egypte, je lui dis àue j'avais pris h vote de Brindisi, et que de là je m'étais rendu à Naples\ « Seule- « Tttent, âjouiai-je, je n'ai plus reconnu Nâples d'autrefois. « La ville que j'avais vue, lors de mon voyage avec Magefldie,

c sî heureuse et si prospère, m'a paru aujourd'hui, par son « aspect silencieux et morne, porter le deuil Je Votre Majesté. » Le Roi ne me répondit rien. Son front devint même un* peu soucieux. Puis, comme pour couper court à toute nouvelle allusion de ma part, il reprit vivement : « Vous avez visité Portl- « peï? — Oui, Sire, et j'en suis revenu tout émerveillé. — « Cela ne m'étonne pas. Les fouilles y sont dirigées avec « une entente parfaiie. Il serait difficile de mieux faire. * (Cette réponse me frappa d'autant plus que le directeur actuel a été nommé par le gouvernement piémontais.)

Enfin, le ïtoi me parla du plaisir qu'aurait eu la Retfle à me recevoir si elle n'en eût été empêchée par l'arrivée de sa sœur, l'Impératrice d'Autriche, qu'elle attendait d'un moment à l'autre dans la soirée. Puis, jetant les yeux sur la pendule de sa cheminée : « Déjà six heures l me dit-il. C'est l'heure à « laquelle le cardinal se met à table* Je serais désolé d'être la c cause que vous le fissiez attendre. »

Je m'étais levé. Le Roi me reconduisit à travers le salon jusqu'à la porte de sortie; puis, me prenant par la main et la serrant avec effusion, il me dit: « Merci, mon cher docteur, des « bons moments que vous venez de me faire passer. Si, comme « je l'espère, vous revenez quelque jour à Rome, n'oubliez c pas que je serai charme de vous, revoir. »

Tel, est le résumé de ma visite au rot François H, résumé nécessairement fort succinct puisque notre entretien s'était prolongé près d'une heure. Ai-je besoin d'ajouter qu'en prenant congé de Sa Majesté, j'étais sous l'impression d'un véritable charme ? Je n'admirais pas moins la vivacité de son esprit et la finesse de ses aperçus que la bienveillante indulgence de ses jugements. Le Roi, du reste, exerce le même aserndant sur tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Ainsi s'explique comment, dans son ancien royaume de Naples, son souvenir est dans tous les cœurs, son nom sur toutes les lèvres, et comment, pour beaucoup, les regrets ou peut-être lf s remords du passé sont tempérés par les espérances de l'avenir.

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