‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 53 sur 55 · MON ASSASSINAT · texte numérisé non relu

MON ASSASSINAT

Une fois le convoi en marche, je fis mes préparatifs pour la nuit. Je commençai par assombrir la pièce en fermant les rideaux de toutes les glaces et même celui de la lanterne du plafond. Je disposai ensuite les coussins en plan incliné, puis, pour mieux m'y étendre, je soulevai la séparation mobile qui divise la banquette en deux, moitiés. Ceci fait, je me couchai tout de mon long sur le coté droit, bien enveloppé dans ma couverture de voyage qui empiétait sur mon visage au point que je n'avais, à vrai dire, que la tempe gauche à découvert. C'est dans cette attitude, — je la décris en détail pour faire mieux comprendre ce qui va m'arriver, — que te sommeil me gagna.

Je dormais ainsi depuis quelques instants, lorsqu'il me sembla que le train s'arrêtait — nous étions en effet à la station de Kognac — puis je sentis distinctement la portière de mon compartiment s'ouvrir. Pensant que c'était le vérificateur de billets, je cherchais déjà le mien pour le lui présenter, lorsque la portière se referma brusquement et le train se remit en marche. En même temps, j'entendis du bruit à côté de moi et une voix qui disait : « Voilà mon affairé 1 » Je regardai et j'aperçus un étranger * qui venait de prendre place sur la banquette opposée à la mienne.

Vivement contrarié qu'on eût ainsi laissé quelqu'un pénétrer dans mon compartiment, au mépris de mon droit d'être seul, je dis brusquement au nouvel arrivant : « Allez -vous jusqu'à « Paris? — Non, monsieur, me répundit-il, je descends à « Arles. » C'était la station la plus voisine. Je le vis alors «"étendre, et, après avoir essayé diverses postures, devenir

t, Cet étranger, ai-je besoin 4e le dire? «tait le même qui m'avait euivi avec tant de persistance dans la f#re de Marseille, Il n'avait pria son biJJet que jusqu'à 1» station de Jiognac, espérant m'assassiner soiis le tunnel qui se trouve eutre Marseille et cette station. Mous avons vu comment il en avait été empêché eu départ. Mais cette fois il était parvenu, après awir ouvert successivement pju#eur» wagons, à pénétrer dan» le «lien, le cfaef d« gare lui ayant permis de continuer son chemin à U condition qu'il paverai* le supplément plus tard.

immobile comme quelqu'un qui s'endort. Prenant son sommeil au sérieux, je ne tardai pas moi-même à m 9 endormir profondément.

Je reposais ainsi dans le calme le plus parfait lorsque, tout à coup, une effroyable commotion ébranla tout mon être. Puis il me sembla qu'on me fendait le crâne avec un marteau. Je crus d'abord être en proie à un cauchemar; mais, à ce moment, quelque chose de tiède me coula le long des joues et pénétra dans ma bouche. Je reconnus la saveur du sang. J'étais donc blessé ! Enfin, j'ouvris les yeux.

J'aperçus alors, debout devant moi, une espèce de fantôme qui me frappa en plein visage avec une arme que je ne pus distinguer, mais que je pris pour une de ces masses dont se servent les cantonniers pour briser les pierres du chemin. Bien qu'aveuglé et terrassé, je rebondis sous le coup et voulus me lever. Mais l'assassin, par une infernale précaution, avait abaissé pendant mon sommeil la séparation que j'avais redressée pour mieux m'étendre, et mes pieds se trouvèrent pris comme dans un étau. Tout ce que je pus faire, ce fut de m'asseoir sur mon séant, cherchant de la main quelque objet qui me permit d'appeler à mon secours. Mais rien ! Lui, à ce moment, se précipita sur moi et, m'appuyant un genou sur le ventre, il me serra la cravate d'une main, me comprima la bouche de l'autre, s'efforçant à la fois de m'étrangler et de m' étouffer. Je compris que j'étais perdu.... J'offris mon âme à Dieu et pensai à ma femme et à mes enfants.

L'issue d'une pareille lutte ne pouvait être douteuse. Déjà même, il me semblait sentir le froid de la mort, lorsqu'en me débattant, je lui saisis un doigt et le lui mordis avec une telle force que du même coup mes dents pénétrèrent jusqu'à l'os. La douleur dut être bien vive, car il cessa toute attaque. Presqu'en même temps une secousse qu'éprouva le wagon, et le sifflet de la machine qui retentit plusieurs fois, m'avertirent du voisinage d'une gare. Je pouvais donc être secouru !

Cette perspective redoubla mon énergie. Je serrai plus fortement encore le doigt de l'assassin, et m'y cramponnai avec la rage du désespoir. Mais le sang, qui me tombait jusque dans l'arrière-gorge, me suffoquait au point que je dus lâcher prise et lui rendre ainsi la liberté de ses mouvements. . Il parut d'abord hésiter sur ce qu'il allait faire. J'en profitai pour me dégager les jambes et m'asseoir sur la banquette. A ce moment la marche du train se ralentissait à tel point qu'il était évident que ma délivrance était prochaine. Aussi

lui criai- je : « Pourquoi voulez- vous m'assassiner? » Il ne parut pas m'a voir entendu. Je repris, en élevant la voix davantage : « Vous voulez .donc absolument m'assassiner ? » À ces mots il recula d'un pas; puis, laissant tomber ses bras le long de sou corps, il baissa la tête et me dit d'un ton suppliant : « Oh I monsieur, ne me perdez pas. C'est le besoin « qui m'a poussé au crime. Je suis bien jeune. De grâce, ne « me perdez pas. »

Cependant le train venait de s'arrêter. Je voulus ouvrir la portière, mais elle résista, retenue qu'elle était par le crochet du bas. J'avoue que quand il me fallut me pencher en dehors pour le soulever, l'idée que l'assassin se tenait là, derrière moi, et que j'étais à sa merci, me donna le frisson. Toutefois, dans celte attitude, il ne me fit aucun mal, et, une fois la portière ouverte, il me laissa librement descendre.

JE DESCENDS A Ml RAMAS.

Me voilà donc enfin en sûreté. Mais je me sentais sî étourdi, si faible, et la tète me faisait tellement souffrir que je dus rester à la même place. Un employé étant passé à portée de ma voix, je l'appelai. Aussitôt qu'il m'aperçut: « Qu'avez -vous, s'écria-t-il a avec effroi; vous êtes tout couvert de sangl » Et il s'approcha de moi pour me soutenir. « Ce que j'ai ? lui répondis- * je; j'ai que je viens d'être assassiné. » A ces mots, l'assassin, qui jusqu'à présent était resté debout dans le wagon, épiant ce que j'allais dire, s'élança vers la portière opposée, l'ouvrit et se sauva par l'entre-voie. L'alarme fut promptemeiit donnée et on se mit à sa recherche, mais on ne put même retrouver sa trace, la nuit étant très-sombre et la gare à peine éclairée.

On me demanda alors d'indiquer son signalement. Tout ce que je pus dire, c'est qu'il était de taille moyenne, sans barbe et qu'il paraissait avoir de 18 à 20 ans; j'ajoutai que je lui avais fait à la main droite une profonde morsure *.

La gare où je venais de descendre était celle de Miramas. Il pouvait être alors onze heures du soir. Comme nous avions quitté Rognac à dix heures et demie, et que j'avais été frappé

\ . C'est cette morsure qui le Ht reconpaitre et arrêter six jours après à Marseille. On sut alors qu'il s'appelait Alcide Humbert, et était originaire de l'arrondissement de Pontarlier. Bien qu'âgé seulement de dix-huit ans, ses antécédents judiciaires étaient déplorables. 11 fut traduit devant la cour d'assises d'Aix et condamné aux travaux forcés à perpétuité.

98 SOUVBNtttB bB SUEZ.

|ieu d'instants après* ma lutte contre l'assassin avait dkiré plus d'un quart d'heure.

Cependant j'étais tellement à bout dé fortes cju'il était haut temps qu'on vint à mon secours. N'ayant poiht à ma disposition de perchlorure de fer* dont une sentie goutte eût suffi pour arrêter lé sang-, j'en fus réduit à prier qu'on nie donnât de l'eau froide. On me conduisit ail robinet de la gare, et, cbtnme je n'avais pas non plus de linge, je me servis de thon Mouchoir pour m'absterger le visage et tamponner ma plaie. J'étais alors tellement couvert de sang qu'au dire d'un témoin dëvaUt la cour d' Ai*, k on ne pouvait distinguer le devant du 'derrière rie ma tète. »

Voici maintenant quelle* étaient mes principales blessures.

J'avais à la t»rope gauche une plaie large et béante qui avait coupé l'artère en travers ; de plus, la peau de toute cette partie du crâne et du front avait été comme nichée par un instrument contondant. Mon oeil droit était tellement tuméfié que je ne pouvais l'ouvrir : le sourcil correspondant offrait de même de nombreuses meurtrissures. Je souffrais cruellement à la itaain droite, surtout au doigt du milieu dont l'ongle était en partie détaché. Enfin je sentais que mes jambes devaient être entamées à l'endroit* où avait porté la séparation tjne l'assassin avait abaissée sur moi avant de me frapper.

Dans cet état 4 que faire? Rester ou continuer ma route? Rester paraissait sans doute le parti le plus prudent, et cependant ce n'est pas celui que j'adoptai» En voici la raison.

Le seul accident que j'eusse à craindre, pour le moment, était l'hémorrhagie, car l'inflammation et l'érysipèle, ces deux redoutables complications, ne se développent que plus tard. Or l'hémorrhagie, depuis les applications froides que je venais de faire, avait sensiblement diminué. J'avais donc lieu "d'fes»pérer qu'en continuant le même moyen, chose facile en Wagon, je finirais par m'en rendre maître. Sans doute, elle pouvait prendre tout à coup un caractère foudroyant) mais^ même alors, à quoi m'aurait servi d'être resté à Miramas? Mira mas est moins une gare qu'un campement perdu au milieu d'un steppe» appelé « désert de la Grau » e c'est au point que les express n'y arrêtent pas d'habitude. Par conséquent, il m'eût été impossible, à une heure aussi avancée de la nuit, de faire venir un médecin, encore bien que, quand il s'agit de la blés- ' sûre d'Une artère, sa présence soit indispensable. Je n'avais donc rien de mieux à faire que d'aller au-devant des secours qu'on ne pouvait m'apporter* Précisément le train ne devait

pas mettre pins d'une heure pour gagner Arles, où je t*ou-= serais au besoin toutes les ressources que réclamerait mon étal:. Aussj me dépidai-je 4e suite à quitter Mirama*.

L'ARME DE L'ASSASSIN TROUVÉE PANS MON WAftBN-

Je remontais dans mon wagon, lorsque mon pied heurta, un objet, placé en travers, qui me barrait le passage. C'était une canoë. On l'examina; il y manquait la pomme. Cette pQfHine, on la retrouva juste derrière le coussin sur lequel je reposais, quand j'avais été assailli : des cheveux et des fragments de peau y adhéraient encore. C'était donc l'arme dont s'étajt servi l'assassin, arme terrible entre foutes, car la tige n'était autre qu'uoe broche en fer, enroulée d'uu nerf de bfeuf, et ]a ppmipe, un plomb massif. Les deux pièces réunies figuraient parfaitement, par la manière habile dont elles épient peintes, un simple rotin, tandis qu'en réalité elles constituaient un. formidable casse- tète. Je pus ainsi me rendre compte des diverses pbases de l'agression.

évidemment c'était le premier coup quj m'avait ouyert l'artère temporale, eu même temps qu'il me jetait dans une aorte fie léthargie j niais l'arme s'était brisée. Le meurtrier voyant que je respirais encore — lui-même Ta racopté plu* tar4 — voulut m'achever et contjnua de me frapper avec une frénésie sauvage; seulement, comme la canne était dégarnie de soq plomb, i| ne rne {it plus que de simp e* contusiqns. J2n revanr che, p(iaque nouveau coup qu'il me partait nie rappelait davantage au sentiment de la vie, jusqu'à ce qu'enfin j'eusse refiris connaissance. L'est alofs qu'il m'asséna en plein visage e dernier coup qui m'aveug ( a. On sait le reste. Que n'eus-je à pe inonient quelque moyen d'appeler à mon aide !

£a canne, trouvée dans |e wagon, fut laissée comme pièce fie conviction à Miramas.

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