‹ Les hébreux dans l'Isthme de SuezChapitre 6 sur 55 · SUITE DE NOTRE NAVIGATION · texte numérisé non relu

SUITE DE NOTRE NAVIGATION

Lorsque nous eûmes quitté les eaux de Messine, nous tournâmes vers l'est, dans la direction de l'Egypte, laissant der-

rière nous le détroit de Charybde et Scylla, qui, vu de ce côté, nous parut encore plus inoffensif que la veille. Nous continuâmes ainsi notre route, ayant à droite la Sicile et à gau- ' che la Calabre; la première, admirable de fertilité, la seconde, stérile et nue comme un désert.

Sur la côte de la Calabre et presque en face de Messine, on aperçoit la ville de Reggio qui, bâtie en amphithéâtre, produit de loin un bel effet. A peu de distance se trouve le Pizzo, où débarqua IVIurat en 18i5, à Pexemple de Napoléon au golfe Juan. L'un fut impitoyablement fusillé dans une salle d'auberge, comme un vulgaire malfaiteur, mais au moins il n'avait compromis que lui-même. L'autre, au contraire, nous ramena pour la seconde fois l'étranger, avant d'aller tristement s'éteindre dans une lie perdue de l'Océan.

Quand nous eûmes dépassé la pointe de la Sicile, nous commençâmes à distinguer l'Etna, que sa situation sur la partie orientale de File et tout près de la mer, avait jusqu'alors dérobé à nos regards. A mesure que nous avancions, sa masse se détachait plus nettement de la chaîne dont il fait partie. Il est d'ailleurs très-reconnaissable à l'élévation de son cône qui a la forme d'un pain de sucre ; à ce moment, son sommet était entièrement couvert de neige. Il fallait que nous sussions que nous avions devant nous un volcan pour nous en douter, car à peine avec nos longues- vues apercevions- nous un petit nuage de fumée planant au-dessus de son cratère. Nous ne pûmes donc nous écrier avec le poëte : « Nous avons vu l'Etna bouillonner à travers les déchirures de sa fournaise : »

Vidimus undantem ruptis foroacibus Etnam.

Cependant peu à peu, l'Etna ainsi que les côtes qui l'avoisinent, s'effacèrent puis disparurent ; la houle du large se fit sentir ; nous étions en pleine mer.

Quand on flotte depuis quelque temps entre le ciel et l'eau , et qu'aucun objet, dans l'immensité de l'horizon, ne vient frapper les regards pu parler à l'âme, on ne tarde pas à être pris d'un vague sentiment de tristesse. C'est que la pensée, perdue ainsi dans les espaces, a besoin de se reposer sur quel-* •• que chose de stable, comme ces oiseaux de passage qui, lassés de leur vol, s'abattent un moment, pour reprendre haleine, sur les vergues du navire.

Dans cette disposition d'esprit, la moindre nouveauté devient un événement. Aussi nous nous divertîmes fort de voir quel-

qucs marsoins se livrer à leurs ébat*, nageant au-devant du Thabor avec une rapidité qui devançait la vapeur et semblait la défier. Or, les marsoins ne sont autres que les anciens dauphins, lesquels ont passé de tout temps pour des poissons mélomanes. Ceux que nous avions sous les yeux seraient-ils sensibles égarement aux accents de la musique? L'un de nous, qui avait un cor d'harmonie, joua à leur intention quelques morceaux bien sentis. Mais pas un n'en fut ému ou du moins ne suspendit ses jeux pour mieux entendre. Jl essaya d'autres accords, sans plus de succès. Aussi je crains bien qu'il ne nous faille renoncer aux légendes des dauphins virtuoses, comme nous avons dû renoncer à celles de Charybde et de Scylla.

Ainsi s'écoulaient les heures plus rapidement encore que nous ne l'eussions cru. Le temps, du reste, continuait d'être magnifique et la mer ressemblait à un lac.

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