UN PÈLERINAGE A LA MECQUE ET A MÉDINE
. Il part tous les ans de Constantioople une caravane sacrée, laquelle pas-e par Damas où elle recuit une seconde caravane formée de musulmans accourus de. tous les coins de l'Asie. Ces deux caravanes sont rejointes dans le désert, au delà de Suez, par une troisième venue du Caire. Celle-ci est constituée par les principales peuplades de l'Afrique, dont quelques-unes viennent jusque des confins du Cap. H en résulte une agglomération d'individus dont le chiffre, dans certaines années, n'est pas inférieur à cinq ou six cent mille. Parmi eux, nous l'avons vu par nos Arabes du Thabor, se rencontrent des enfants. Seulement, tant que ceux-ci n'ont pas atteint l'âge voulu (quatorze ans), le pèlerinage ne saurait leur profiter; mais il n'est pas perdu pour cela : ce sont les grands parents ou les infirmes, restes forcément au logis, qui eu recueillent les bénéfices.
Chacune de ces caravanes apporte en grande pompe un magnifique tapis destiné au tombeau du prophète. Le rendez- vous général est la Mecque, la première des deux villes saintes dont Médine est la seconde.
Pour que le pèlerinage soit plus méritoire, la route doit être faite à pied. Cependant, comme elle exige huit à dix jours à travers le désert, beaucoup s'embarquent aujourd'hui à Suez
pour gagner par la mer Rouge le port de Djodda, sur la côte asiatique. De Djodda à la Mecque, il n'y a que pour deux jours de marche.
L'arrivée des pèlerins à la Mecque coïncide avec l'époque que Ton assigne au sacrifice d'Abraham, Tune des plus grandes fêtes de l'Islamisme. Ce sacrifice, d'après la Jradition, aurait eu lieu sur une montagne voisine de l'endroit où est né Mahomet. C'est là que chaque pèlerin est tenu d'immoler un mouton, en souvenir d'Isaac. Il faut que ce mouton ait la tête tranchée et complètement séparée du corps par le pèlerin lui-même. La plupart amènent avec eux leur mouton; d'autres se contentent de l'acheter sur place ; enfin ceux qui n'ont pas le moyen de foire une pareille dépense (environ six francs par animal), se bornent à s'unir d'intention. 11 se consomme ainsi de quatre-vingts à cent mille moutons. Chaque mouton est rendu ensuite à son propriétaire qui s'en nourrit comme d'un mets sacré.
Jusque dans ces derniers temps, les animaux étaient saignés sur le sable et les débris en étaient dispersés çà et là, ce qui, par la température torride qui règne dans ces contrées, constituait autant de foyers pestilentiels. Aussi le retour des caravanes était-il habituellement le signal de quelque nouvelle épidémie de choléra. Ne sait-on pas que la dernière qui a ravagé l'Europe n'a pas reconnu d'autre cause? Heureusement les gouvernements s'en sont émus. Une « Commission sanitaire internationale » a été nommée et, entre autres mesures d'hygiène, il a été décidé que la Porte ferait construire un abattoir au pied de la montagne. Cet abattoir existe aujourd'hui. C'est là qu'ont lieu les sacrifices, au grand désespoir des vieux musulmans, ennemis-nés de toute reforme.
Les sacrifices achevés, les pèlerins se rendent processionnellement à la célèbre mosquée de Beith-Allah, le lieu Saint par excellence, et la seule mosquée qui ait sept minarets. Au fond d'une espèce de sanctuaire se voit la Kaaba. C'est une maison carrée, de dix mètres environ dans tous les sens, qui fut construite, assure-Non, par Abraham et son fils Ismaël sur l'emplacement même où s'arrêta Adam après son expulsion du Paradis terrestre. Je crains qu'il n'en soit de l'authenticité de cette légende comme de celle des fameux autographes de M. Chastes 1 .
\ . Allusion à l'indigne mystification dont un savant distingué, M. Chasles, a été récemment l'objet à propos de prétendus autographes, dont quelques-uns auraient remonté jusqu'aux époques bibliques.
Chaque pèlerin, à son entrée dans la mosquée, se rend sous une espèce de eu u pôle pour y faire ses ablutions à la fontaine exclusivement . réservée à cet usage, qu'entoure un triple rang de colonnes des marbres les plus rares. Puis, pénétrant dans l'enceinte même du temple, il va mêler sa voix à celle de ses coreligionnaires qui en font retentir les voûtes de leurs accents peu mélodieux. La cérémonie terminée, chacun se retire, et la fin de la journée est consacrée à la prière.
Après s'être arrêtée environ une semaine à la Mecque, la caravane reprend sa marche vers Médine. Mais alors le nombre de ceux qui la composaient se trouve inGniment réduit. C'est que le pèlerinage à la Mecque est le seul qui soit obligatoire pour tout musulman ; celui de Médine est purement facultatif. Il n'y a par conséquent que les plus fervents et surtout les p'us robustes qui poussent jusqu'à la ville où mourut Mahomet. Je dis les plus robustes. C'est qu'il faut une constitution de fer pour résister à un surcroît de quatorze jours de marche à travers une plaine embrasée, sans abri, sans eau, sans un brin d'herbe. Aussi la route est-elle semée sur tout son parcours d'ossements humains, funèbres jalons qui en représentent comme les étapes.
Enfin on arrive à Médine. Alors les « imans » portant euxmêmes les précieux tapis, se rendent en grande pompe à la . mosquée qui renferme le tombeau de Mahomet. Ce tombeau est voisin de la fameuse Pierre Noire où l'on montre l'empreinte des pieds du prophète. Je croyais, comme tout le monde, qu'il était suspendu en l'air à l'aide de liens invisibles et mystérieux qui ne seraient autres que des aimants. Le fait est inexact. Il repose au contraire dans une espèce de crypte, à la partie centrale de la mosquée, sous la principale coupole. Sa forme rappelle celle de ces sarcophages que l'on figure dans nos grands enterrements. Du moins on l'affirme, car personne ne peut s'en assurer, chaque nouveau tapis apporté par les caravanes, étant immédiatement étalé à sa surface comme une sorte de drap mortuaire. Or, il y en a ainsi toute une pyramide dont la hauteur reste toujours la même, car on enlève chaque fois de la base autant de tapis qu'on en place au sommet.
Un pèlerinage à Médine ou seulement à la Mecque est donc un rude labeur. En revanche, tout musulman qui l'a accompli est sûr de pouvoir, quand son heure est arrivée, traverser sans encombre le « Sirate ^ ce .pont tranchant comme un glaive qui mène au paradis peuplé par les houris.
l'égypte. 13