LES DIX PLAIES
La résidence ro\-ale était à Pi-Ramessé. C'est donc là qu'eurent lieu les pourj^arlers entre Pharaon et les envo^^és de Dieu, Moïse et Aaron, là aussi que s'accomplirent quelques-unes des merveilles qui devaient préparer le départ d'Israël. Nous l'avons noté plus haut, le psaume 78 CVulg. 77) célèbre ces prodiges dans « les campagnes de Tanis ». Il n'était pas besoin
l'i On dit parfois (lu'ils étaient à l'itliom (\'iGOiiROUX, Z>;r/. rfi? la Bible, ixrt. Phithom. Nons n'en savons rien. Le fait est que la presque totalité dés briques à Tell el-Maskhouta est avec sable. Il en est très peu où l'on reconnaisse des débris de paille. Je n'ai aucune indication sur celles de Tell Artabi. Mais les conditions du pays étant les mêmes, il est logique de conclure qu'elles sont de même nature. Ayant le sable sous la main, pourquoi les ouvriers seraient-ils allé chercher de la paille ?
Ces lignes étaient à l'imprimerie, quand j'eus l'occasion de visiter Tell Artabi. Le monticule est à 3 ou 4 km. au Sud de la voie ferrée, entre les gares de Mahsamah et de Qasâsîn, près du village Ezbet Abou-Sa'td. Il est bas et couvert de sable, et, si on n'était prévenu, on aurait peine à reconnaître une ruine ancienne. Toutes les briques que j'ai pu examiner étaient avec sable. Je n'en ai point jvu avec paille. Les dimensions que j ai prises sont en moyenne de 42, 22 et 14 cm. A Tell tl-Maskhouta, les enfants venaient me vendre des monnaies. Ici, personne n'en a trouvé.
/. (jénêraHlcs
pour cela que le roi résidât habituellement à Tanis. Le psaume 78 fut composé longtemps après lexode, à une époque où Pi-Ramessé, abandonnée jjar la XXr d\nastie, était tombée dans l'oubli. Tanis l'avait remplacée comme capitale. Tanis était alors sur toutes les lèvres. Le poète inspiré pouvait-il nommer une autre cité pour localiser les merveilles qu'il chante.?
Au reste, les Hébreux étaient dans « les campagnes de Tanis » aussi nombreux et plus peut-être qu'à Pi-Ramesse. Nous avons vu (p. 105), que la région appelée « champs de Tanis » par les Lgyptiens eux-mêmes se trouvait à l'Est de cette ville, le long de la branche pélusiaque du Nil. Et là vivaient les enfants d'Israël. Les i)iaies ne frappèrent pas seulement le palais de Pharaon et la ville où il habitait, mais tout le pavs avoisinant, à une grande distance. Ces fléaux n'auraient en aucun résultat s'ils avaient été circonscrits à une petite zone. Le texte dit même « tout le pa>s d'Egypte » (Ex. 8, 17. 24. etc.). C'est une manière de parler en usage dans toutes les langues. Le contexte décide de la j'ortée de l'expression. Qu'auraient imi'orté à Pharaon les souffrances inconnues des habitants de Thèbes et de Syène ? Ce roi endurci n'était frappé que par les maux qu'il vovait.
En outre, on l'a remarqué depuis longtemps (Hl'mmel.auf.r, In Ex. p. 10), les fléaiix étaient autant pour les Hébreux que pour les Egyptiens, non certes pour les châtier puisqu'ils n'en étaient pas atteints, mais pour achever de les convaincre de la mission divine de Moïse et de la puissance mer\eilleuse que Dieu lui avait mise entre les mains. Quand la majesté pharaonique s'inclinait elle-même devant ce prestigieux thaumaturge, qui donc parmi ses frères aurait osé lui résister et s'opfwser à ses ordres ' Châtiment pour un roi démesurément résistant, signe divin pour les Israélites, les fameuses merveilles s'accomplirent dans le Delta oriental, sous les yeux de ceux à qui elles s'adressaient, et c'est à raison (|ue le ])salmiste les situe dans « les campagnes de Tanis ».
Les plaies d'Eg\-pte furent des phénomènes d'ordre surnaturel. Prétendre que cet admirable récit se réduit à la description de faits qui se reproduisent chaque année, de l'été au printemps, admettant même ([u'ils eurent alors une spéciale intensité, c'est enlever tout son sens à cette page de la Bible et attribuer à l'auteur une monumentale naïveté- Qu'il veuille raconter des choses merveilleuses, dépassant les contingences ordinaires, des choses inouïes en Eg\pte, c'est ce qui ressort avec évidence du texte et du contexte- Va il le fallait. Quelle magie aurait mis Moïse à même de s'emparer de phénomènes (ju'il ne pouvait ni prévoir ni diriger .'' Quelle impression aurait produite sur Pharaon et sur les Héltreux la constatation de certains dégâts passagers qu'ils étaient habitués à voir cha(|ue année avec plus ou moins de violence .'' (').
Armé d'un pouvoir (ju'il tient de Dieu et dont il a pleine conscience, -Moïse agit en maître, et tout lui obéit. Il déchaîne le fléau quand il veut,
(•l L'aspect théologique des plaies d'Eg^'P'e est fort bien exposé dans X'igolroi'.x, La Bible et les de'couverles modernes, II. livre IV. chap. VI! ,1896). Nous n'insistons donc pas sur ce point.
140 VIII. Les plaies
il l'arrête quand il veut. Il n'est pas débordé par lui, il le domine- Il dose sa mesure, il avance lentement et sûrement. Il sait qu'il sortira vainqueur de cette joute extraordinaire avec son roval adversaire. Celui qui l'a envoyé le lui a dit. il arrachera Israël à la servitude et le ramènera au pa^'s des ancêtres.
Cela dit. rien n'empêche de rattacher les plaies d"Eg\pte, (quelquesunes au moins, à ces phénomènes (jui s'y reproduisent régulièrement chaque année depuis la crue du Nil, en été, jusqu'aux khaiiiassins du printemps. Cette distribution est même exigée, dans une certaine mesure, par le récit bibli(]ue. L'exode a}"ant eu lieu au printemps, les ténèbres se placent peu de temps avant, donc précisément au moment des premiers vents chauds du désert. Les sauterelles et la grêle qui précèdent, supposent les moissons sur pied en janvier et février. On a dit que chaque plaie correspondait à un mois, de juillet (crue du Nil, Nil rouge) à Avril. On peut assurément retenir l'idée générale, mais il serait puéril de s'attacher à une répartition mathématique. La première, l'eau changée en sang, a pu avoir lieu en Juillet, au moment où le Nil commence à monter et à envahir les canaux. Dès lors, les autres se distribuent sur les mois suivants, à des intervalles plus ou moins distants, jusqu'aux premiers jours d'Avril.
Une autre analogie naturelle à noter, est la manière dont Moïse accomplit les prodiges. C'est la manière des magiciens orientaux. Moïse emploie une baguette comme Dieu le lui avait enseigné (Ex. 4, 1-5). Cette baguette joue un rôle considérable dans sa carrière de libérateur. Elle se change en serpent devant les chefs d'Israël (4, 30) et devant Pharaon (7,8-12), il l'étend sur les eaux, vers le ciel, pour déchaîner les fléaux, il l'étend sur la mer pour la diviser (14, 16). La baguette accompagnée de gestes calculés et majestueux, est un merveilleux instrument pour captiver l'attention et frapper les esprits. .A ce peuple enfant, il fallait cette niise en scène. Avant de gagner les esprits, il fallait fasciner les yeux y).
Moïse et Aaron manient la baguette des magiciens, et ils ne sont nullement magiciens. Le jjouvoir qu'ils ont n'est pas fait d'expédients et de prestidigitation, ils le tiennent du Maître suprême de la nature. Ils l'exercent, non pour amuser et distraire, mais dans un but très noble et très beau, libérer leur peuple de l'esclavage.
11 n'entre pas dans notre but de reproduire ici les explications, d'ailleurs bien connues, ([u'on a données de la célèbre scène du bâton changé
(') On voit au musée du Caire plusieurs baguettes magiques de l'ancienne Egj-pte. « Ce sont des bâtons recourbés, le plus souvent en ivoire, se terminant parfois en tête d'animal (chacal, lion), et portant sur les côtés plats des ligures fantastiques de serpents et de génies fabuleux » {Cliristus (1916) p. 646). Ces baguettes servaient aussi d'amulettes pour la magie de protection, cfr. Legge dans Proceedings of ilie Soc. of bibl. arch. (1905) p. 297-303 ; (1908, p. 292. F. Legge décrit plusieurs de ces baguettes qui appartenaient à des « maîtresses de maison ». Sur une face sont dessinés les monstres et animaux fabuleux, sur l'autre on lit ces paroles: « Disent "ceux des amulettes,, nombreux, nous sommes venus, nous donnons protection de vie sur la maîtresse de maison une telles.
J. Généralités
en serpent devant Pharaon (7, 8-loV Sceiniiiiie. incrédule, le roi fait venir ses magiciens (,' . < Eux aussi tirent la même chose par leurs enchantements, ils jetèrent chacun leur bâton, et ces bâtons devinrent des serpents. Mais le bâton d'Aaron engloutit leurs bâtons >. Il est clair que le narrateur ne regarde, comme de juste, que l'eftet obtenu et l'impression produite sur les esprits. Il ne recherche ni les causes ni les moyens emplo\-és. Entre tenir un bâton en main et faire voir un serpent à terre, il \- a place pour bien des mouvements qui échappent à un œil inattentif Un « charmeur » ordinaire, tel qu'il en existe toujours en Egypte, exécutera facilement le tour. Les magiciens de Pharaon apportèrent chacun leur serpent. Au moment voulu, détournant l'attention, ils le lancèrent à terre et firent disparaître la baguette. Mais, résultat imprévu et qui n'est pas du ressort de la prestidigitation, le serpent d'Aaron dévora ceux des magiciens (^). Ainsi, du moins, peut-on comprendre les choses, sans recourir à une intervention des mauvais esprits (^).
(') Sur les magiciens de l'ancienne Egypte, voir Christus, 1916. p. 646; Al. Gardiner dans les Proceedings of the Soc. of bibl. arch., 39 (1917) p. 31. L'auteur cite plusieurs personnages portant le titre de magicien de Pharaon, à l'Ancien Empire, au Moyen Empire et au Nouvel Empire. Le magicien de profession s'appelait kprep Selqil, « le puissant en Selqit >. Selqit semble ainsi être la déesse de la magie, c'est-à-dire celle dont la puissance protégeait contre les malheurs et les morsures des serpents. La magie était encore exercée par le « lecteur » hari-heb, et par le « médecin » iunu ou ur-sitnu <.< chef médecin, grand médecin ».
f^) On traduit parfois ici le mot tanmn par «crocodile» (H. Gressmann, Alose und seine Zeit (1913) p. 88). Mais ce sens n'est exigé ni par le mot lui-même ni par le contexte. Au contraire, l'analogie demande la signification de «serpent» ou « gros serpent ». Au Sinaï (Ex. 4, 1-41, le même prodige s'était opéré et c'était un serpent, naha's. Le changement du bâton en ce reptile est inspiré par la ressemblance des deux objets. Mais si l'on passe au crocodile, l'harmon'e est rompue.
(3) Je ne nie pas qu'il y ait dans certains pays d'Orient de vrais charmeurs de serpents. Mais ceux qu'on appelle de ce nom en Egypte, ne sont que des jongleurs. Us ont chez eux des serpents inoffensifs dont ils ont détruit les glandes vénénifiques et ébréché les dents- Quand on les appelle pour une séance, ils apportent avec eux, dans un sac en cuir, trois ou quatre de ces serpents. Avant de se présenter, ils les mettent chacun à part dans une poche de leur vêtement qu'ils pourront vider facilement. A la séance, tout leur art consiste à amuser par leurs grands gestes et leurs incantations afin de distraire l'attention. « Prenez garde, le reptile arrive, écartez-vous, il est méchant >. Un mouvement rapide, et le voilà à terre. Alors, la baguette qui jusque-là était restée en l'air commence à fonctionner. Elle ramène incessament au milieu du chemin, vers les spectateurs émerveillés, la pauvre bête indolente qui cherche une touffe d'herbe, un coin, pcMr se cacher. Quand on l'a assez vue se tortiller, le charmeur la prend avec précaution et la remet dans son sac en cuir, disant qu'elle pourrait faire du mal. Et tout le monde est ravi d'être débarras.sé d'une si vilaine bête ! On invite le prestidigitateur à prendre un autre serpent ailleurs. Et l'opération recommence tant qu'il y a de serpents en réserve. En réalité, ces hommes-là ne charment rien du tout, si ce n'est les spectateurs !
VlGOUROUX. La Bible et les déc. mod., II |1896), p. 593, décrit fort bien une de ces séances au Caire. Mais le charmeur dont il parle avait apporté avec lui ses serpents. Un peu de réflexion le devine. L'individu prend toujours ses reptiles dans un coin, sous des branches, là où le spectateur ne peut plus suivre les gestes; dès que la bête est dehors, elle n'obéit plus à la voix du charmeur, lelui-ci la dirige et la maintient en vue au moyen