‹ Les Hébreux en EgyptChapitre 86 sur 150 · Ramsès biblique · texte numérisé non relu

Ramsès biblique

Apres cette dijjression nécessaire sur Pi-Ramessé jjharaonique, revenons à la Ramsès biblique. Les deux villes sont-elles identi(juesi' Pour avancer plus sûrement et sans brouiller les questions, je considère d'abord le territoire de Ramsès où se fixèrent les Hébreux à leur arrivée en Egypte (Gen. 47, 11). Nous envisagerons ensuite la ville de même nom qu'ils construisirent en même temps que Pithom (Ex. 1, 11) (').

Or, au point où nous sommes arrivés de la discussion, il faut admettre sans hésitation, je crois, que la Ra. rès biblique près de laquelle s'établit la famille de Jacob, n'est autre que r'i-Ramessé des textes égyptiens, à l'embouchure du Nil pélusiaque (*). En effet, les documents historiques ne connaissent pas d'autre cité de ce nom dans le Delta oriental ; et si notre information actuelle est incomplète, si, en réalité, quelque autre agglomération s'honora du grand pharaon, il est manifeste que la chose n'eut aucun retentissement et ne laissa pas de souvenir dans la mémoire des écrivains. Par ailleurs, l'auteur sacré, racontant l'histoire d'Israël l'iusieurs siècles après la descente en Eg\-pte. veut assurément donner à ses lecteurs une indication géographique de quelque relief et de c]uel(]ue notoriété. D'autant qu'il s'agit d'une campagne dans le territoire d'une ville, où les distances doivent donc être prises avec une certaine latitude.

Supf>osons que la propriété concédée fût dans le Ouadi Toumilat ou dans les plaines de Hubaste, le narrateur, qui connaît fort bien l'Egx pte et qui veut être compris du grand nombre, l'aurait située en fonction de noms connus et célèbres, il aurait indiqué Pithom, Thekou, Bubaste, Pi-Sopd, villes anciennes et glorieuses, prospères en son temps comme au temps de Jacob. Nous n'arrivons pas à comprendre pour(]uoi il aurait plutôt choisi une appellation — purement h^pothéticiue pour nous — qui n'existait pas

On a remarqué depuis longtemps qu'il y a analogie ou même identité de sens entre Sin et Péluse, riii/.ovoiov. D'après Strabon (XV^I, 1. 21, voir texte en appendice 111, 4K ce dernier mot vient de :it|/.6ç «boue», car, paraît-il, c'était le pays des marais et de la boue. Or, l'égyptien sin a le même sens « boue, fange ». et c'est aussi le sens de l'araméen styûn «boue>. En outre, il y a encore à l'endroit une colline que les indigènes appellent borg eilineh «la tour de la boue ». La persistance de ces mots de même sens tient évidemment à la nature fangeuse du sol de cette région. Quant à l'araméen seyân, ce n'est probablement autre chose que l'égyptien sin, tandis que Peli'siuni en serait la traduction.

(') 11 est manifeste que la Kamsès qui est le point de départ des Hébreu.x au nuinient de l'Exode (12, 37) s'identifie avec celle où ils habitaient.

(2) Voici un témoignage concordant de Saint Jérôme: A'amesses... quae in extremis Aegypli finibvs erat. {Lettre à Fabiola. édit. des Bénéd. Il, p. ,=i8t-). Ce détail convient à merveille au site de Péluse.

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à l'arrivée de Jacob, et si fuyante ([u'elle n"a laisse aucune trace dans l'histoire ('), avec danger inévitable de confondre cette petite Pi-Ramessé avec la grande Fi-Ramêssé du Nord.

Pour compléter sa pensée, il ajoute que cette propriété était dans la meilleure partie du pays J'I^tH 3?'03 . Sans doute, ce détail doit être entendu largement et cimi graiio salis, mais pour les sables et les basfonds du Ouadi Toumilat, cet éloge serait vraiment par trop déplacé et friserait le paradoxe- De fait, en considération des services rendus par Joseph, son brillant ministre. Pharaon veut certainement privilégier Jacob et sa famille, et la concession (]u'il leur octroie n'est pas un leurre. Le souvenir qu'en gardèrent les descendants est celui d'un beau et bon pa}-s où ils étaient heureux.

Or, les précédentes citations nous ont assez décrit la fertilité et les richesses de la campagne de Pi-Ramessé. Pour une petite tribu d'une soi.xantaine de personnes fuyant les montagnes affamées de Palestine, c'était un paradis terrestre- Pourquoi aller- chercher plus loin--" Pourquoi leur imposer encore des journées de marche vers les lagunes de Pithom } Le territoire de Pi-Ramessé n'avait-il pas une place libre, en bordure des jardins et des vignes, pour cette humble famille d'Orientaux?

La considération de l'époque nous fournit un indice concordant. Selon toute probabilité, c'était alors le règne des Hvksos, et la ville, restaurée, fortifiée par eux, s'appelait Avaris. Bien plus que Pi-Ramessé plus tard, Avaris était le rendez-vous des Asiatiques. N'y étaient-ils pas chez eux' Et la famille de Jacob pouvait-elle trouver ailleurs un milieu plus accueillant et plus svmpathi(]ue- C'était ijien là leur place, à eux, éleveurs de troupeaux, loin des centres purement égvptiens. « ]^ous habiterez dans le pays df Gessen. car tons les bergers sont en abomination aux Egyptiens » (Gen. 46, ,'j4). Autour d'-Kvaris, la ville des étrangers, ces paroles entrent dans une parfaite clarté.

Contrée de pâturages par excellence, régulièrement arrosée par les eaux du .Shihor, on n'\' vovait pas encore les splendeurs, les jardins et les vignes de l'âge ramesside. et les troupeaux s'y mouxaient à l'aise. Le désert lui-même leur fournissait, l'hiver et au printemps, \m excellent pacage. Là erraient déjà les troupeaux de Pharaon dont nous parle TLcriture (Gen. 47, (■>). .Aujord'hui encore y paissent des troupeaux de chameaux.

Et l'on entrevoit sans peine pour(|uoi l'auteur sacré ne nomme pas .Avaris. Deiiuis l'expulsion des Hyksos, ce nom sonnait mal en Orient, et. d'ailleurs, il avait été effacé par le rayonnement de Pi-Ramessé Grand-envictoires. .\près les merveilles de la métropole pharaonique, (jui donc avait encore souvenir de la petite Avaris?

Cette solution est claire et simple. Elle ne se heurte à aucun obstacle. Elle se base sur l'e.xistence historiquement certaine d'une ville de Ramsès

(') La remarque prend encore plus de valeur si le verset qui nomme Ramsès (Gen. 47, lU, attribué à P per les critiques, est, en effet, d'une source distincte. Ici on veut évidemment donner une indication plus connue que le Gosen indéterminé des autres.

118 VI. La terre de Gessen

en un endroit qui cadre à souhait avec le récit biblicjue. Les Ect\ jjtiens désignaient même parfois cette résidence de leurs rois par le nom de Ramsès. tout court, comme fait le texte hébreu. Nous en avons vu deux exemples plus haut. Le scribe ajoute, il est vrai, le mot ;//;«/ « ville», mais c'est une addition par écrit que le parler ordinaire ne connaissait pas.

Depuis longtemps la grande cité qui porta les noms de Sin, Avaris. Pi-Ramessé, a sombré, avec ses monuments et sa couronne de verdure, sous les sables du désert. Et c'est la raison pour laquelle les auteurs modernes n'ont pas pensé à cet endroit dans la (juestion de Ramsès biblique et de la terre de Gessen ('). Puisi|u'aucun document authentique, ni sacré, ni profane, ne nous invite à la placer ailleurs, il est naturel et logique de s'arrêter à cette solution.

La terre de Gessen se trouvait dans la zone d' Avaris, plus tard Pi- Ramessé et Péluse. Pour les géographes grecs, c'était encore l'Arabie. Strabon le dit expressément : « La région qui s'étend entre le Nil et le golfe arabique, c'est l'Arabie et, à son extrémité, est situé Péluse > (^). Le détail topographi(]ue des .Septante dans ta terre de CPesse// d' Arabie (Gen. 45, 10; 46. 34) reçoit donc pleine vérification (^).

Préciser davantage est impossible et serait, d'ailleurs, de peu d'intérêt, car nous savons que les Hébreux ne tardèrent pas à déborder de leur domaine et à se répandre le long du Nil vers les plaines de Tanis (■*).

Reste la (Question de la \ille de Ramsès const uite par les Hébreux en même temps (|ue Pithom Ex. 1, 11). A la rigueur, on pourrait admettre

(') Pourquoi le.s autres passages de la Bible emploient-ils toujours l'e.xpressiou si fuyante pour nous de terre de Gosen? 11 serait superflu de le chercher longuement. Peut-être étaitelle précise pour eux, et s'ils la maintiennent sans faire allusion ni à Avaris ni à Pi-Ramessé, c'est peut-être par respect pour la tradition qui ne leur livrait pas d'autre nom.

(•) XVII, I, 21, te.\te entier en appendice III, 4.

p) Est-il à propos de faire intervenir le Gosen dont il est question dans le livre de Josué ? Assurément ce n'est pas le même pays, mais le sens du terme pourrait projeter quelque lumière sur la question. Gosen est employé là deux fois (Jos. U, 16; H), 41) pour désigner un pays intermédiaire entre la montagne et la plaine, donc un pays de coteaux (cfr. Jos. 12, 8). Dans un troisième passage (Jos. 15, 51), Gosen est une ville de Juda mais toujours dans la région des coteaux. Le mot a une fois l'article (Jos. 11, 16). Avait-il une signification primitive de coteau, versant de montagne f 11 aurait alors été appliqué par les Sémites au.\ légères ondulations de terrain qui régnaient autour d'Avaris. .Simple hypothèse que l'identité des deux termes dans Gosen de Palestine et Gosen d'Egypte autorise à hasarder, surtout après avoir établi avec quelque probabilité que dans le second cas, gosen ne se rattache pas à un radical égyptien.

(•>) Une remarque faite depuis longtemps par \'igouroux (La Bible et les déc. mod., 2, p. 217-220, notes), trouve ici son application. C'est le souvenir des poissons que les Hébreux avaient à volonté dans leur terre de Gessen. Dans leurs murmures au désert il disaient : « 11 nous souvient des poissons que nous mangions pour rien en Egypte, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et de l'ail» (Num. U, 6). Or, le lac Menzaieh, sur les bords duquel vivaient les Hébreux, a toujours été célèbre par la variété, la i)ualité et l'abondance de ses poissons. Aujourd'hui, comme autrefois, c'est une des richesses de cette région.

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