‹ Les Hébreux en EgyptChapitre 99 sur 150 · VII. La persécution · texte numérisé non relu

VII. La persécution

néral ni de longue durée. Si le décret ne fut pas rapporté, du moins, il resta bientôt sans effet, et, même dans les corvées, Israël continua à s'accroître et à se multiplier. Quatre-vingts ans au moins s'écoulèrent depuis la naissance de Moïse jusqu'à l'Exode. .Si. pendant ce temps, tous les enfants mâles avaient péri dans les eaux du Nil, il ne serait reste (jue des octogénaires et des femmes âgées. Le texte sacré ne fait aucune allusion à une diminution de la population. Au départ, la proportion entre hommes, femmes et enfants est normale. Il est donc manifeste rjue la mesure infanticide fut locale et transitoire. Episode insignifiant dans la vie des Hébreux en Eg\pte. elle n'est mentionnée, semble-t-il, (]ue pour amener l'histoire de Moïse-

Cette histoire si touchante, si i)leine des plus beaux sentiments du cœur humain, et qui a inspiré tant d'artistes, a été l'objet d'attaques multiples et diverses que n'a pas toujours guidées l'amour de la vérité. Elle est si belle qu'on a voulu y voir une légende. 11 faut pourtant remarquer qu'elle n'arrive pas comme un épisode isolé sans lien avec le contexte, ou comme un conte charmant destiné à amuser le lecteur. Elle est un anneau de la chaîne, elle tient aux faits passés et aux faits à venir. Elle est au point culminant d'une persécution qui allait toujours en s'aggravant, elle est un trait des mesures odieuses prises pour étouffer le peuple d'Israël. Elle annonce aussi et prépare le grand rôle de chef, conducteur, libérateur, que va jouer Moïse. A ce maître, il fallait une éducation royale; à cet envoyé de Dieu auprès de Pharaon, il fallait un certain usage, de la cour. Il y passe les quarante premières années de sa vie. Quand il y reviendra i)lus tard, après un changement de règne, il saura s'\- mouvoir avec assurance, il s'y retrouvera chez lui(').

Ajoutons (jue cet admirable récit ne donne nullement l'impression d'une création poétique. L'auteur a vu l'Egypte et ses canaux au cours si lent et aux bords garnis de roseaux. Il sait qu'une corbeille de joncs déposée parmi ces roseaux peut y flotter longtemps avant d'être emportée au loin. Il sait (|u"une jeune fille peut, sans aucun danger, prendre un bain dans ces eaux tranciuilles. Il est au courant des mœurs égyptiennes. .Sa narration est un chef-d'œuvre.

Où se passe la scène.? Dans le Delta oriental assurément, et sur un des canaux ou des bras du Nil qui arrosaient la terre de Gessen. Pour préciser davantage, après ce que nous avons établi plus haut, il est tout indiciué de nommer Pi-Rame.ssé vers l'embouchure du Nil bubastique {''). Il est vrai que la naissance de Moïse nous reporte à une date antérieure à la fondation de la nouvelle ville jjar Ramsès II — et cela dans toutes les hypothèses, puis(|ue ces deux grands hommes étaient à peu près du même

(*) Pour le détail des objections et la réponse à y faire, voir Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, 2, 1896, p. 281-287. éducation de Moïse.

(*) Un des poètes que nous avons cités plus haut parle des roseaux du Shihor (Nil péhisiaque).

Les enfants noyés. Moïse 133

àtje. Mais, nous l'avons vu. il y a des raisons de croire que déjà les prédécesseurs du Pharaon constructeur avaient entrepris des travaux au site de Pi-Ramessé et \ avaient fixé leur résidence. Ce fut donc une de leurs filles qui sauva le petit Moïse exposé dans sa corbeille de joncs sur les eaux du .Shihor {').

Le nom de Moïse nî?0 n'est probablement autre chose que l'égvptien mosoii « l'enfant », mot conservé dans des composés comme .\h-mosis (enfant d'Ah. dieu lunaire), Thout-mosis (enfant de Thot). 11 est, en effet, vraisemblable que la fille de Pharaon n'ait pas donné un nom s|)écial à ce petit inconnu, fils d'une race étrangère, et (ju'elle se soit contentée de l'aijpeler « l'enfant > (■).

.Moïse reste une quarantaine d'années au palais roval. Les Hébreux, ses frères, se trouvent dans la région avoisinante, continuant à peiner à la corvée. Ces détails nous ramènent toujours à Pi-Ramessé. C'était là qu'était la résidence pharaonique, et c'est assurément cette « ville de Ranisès » que construisaient les fils d'Israël sous la « courbache » d'impitoyables surveillants. .A. cette date, des changements s'étaient produits à la cour. Après quelques règnes de courte durée (Ramsès 1, 2 ans; Séti I, ') ans), un jeune prince, brillant et ambitieux, était monté sur le trône. C'était Ramsès 11, Miamon. Il venait de conclure à Pi-Ramessé même, après vingt-et-un ans de guerre, un traité avantageux avec le puissant roi des Hittites. L ne ère de paix s'ouvrait. .Actif, intelligent, autoritaire, aveuglément obéi, il avait les mains libres pour presser l'agrandissement et l'embellissement de « sa ville » et pour construire de splendides temples aux dieux sur toute la surface de son royaume; c'est alors que les Hébreux sentirent le poids de

{') Ce Ile fut certainement pas une tille ou une femme de Ramsès II, comme on l'a dit parfois, Vigouroux, /. /. II faut se garder de tout attribuer au même pharaon.

('^) Cette étymologie est donnée par Navillk, Store-cUy of Pithom, 1903, p. 7. Klle est approuvée par QAS.'DitiV.v., Journal of egyùtian archaeology, 5, 1918, p. 221; par H. Grbss- MA.NN, Mose und seine Zeii, p. 432. C'est la plus probable. Le passage du sin au sin est chose trop facile et trop fréquente pour faire difficulté. Au reste, dans mosou, le sin était une lettre dont la prononciation tendait plutôt à se rapprocher du sin (comparer sefeh « sept » avec l'hébreu nv ; sedem n enlendre ■» avec VBB'). L'interprétation donnée par l'auteur sacré se rattache au radical hébraïque ntPB «tirer» (Ex. 2, 10).

On a proposé d'autres étymologies qui sont toutes influencées par l'explication populaire que donne l'Exode. Voici celle de l'historien Jcsèphe (Ant. Jud. II. 9, 6; cfr. Ap. I, 31) t6 yùo vàiOQ nom Ai.Yi^'rTioi xa>,oiiaiv, éar\(; ôè Toùç [É| liôaxoç] oo)Og\Taç. Il est, vrai, en effet, qu'en égyptien «eau > se dit môou et mou dans les composés et c'est ce qui a fait le succès de cette interprétation parmi les exégètes. Mais comment se tirer d'afiaire à la seconde partie? Pour l'historien Josèphe, l'explication donnée est une pure supposition, sans aucune preuve, d'autant qu'il s'attache au grec et non à l'hébreu mose. On le voit, ce mot est trop court pour être un composé. On ne peut trouver un radical égyptien signifiant iirer. sauver, dont le participe passé se réduise à la syllabe se. Il est donc préférable de s'en tenir au mot simple mosou «enfant». L'arabe mûsâ en est la transcription.

Est-il besoin de faire remarquer que le nom égyptien de Moi.se est une preuve éclatante de l'authenticité de cette histoire? .Sa mère ou son père lui auraient-ils donné un nom qui n'était pas de leur langue?

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la corvée é^NT^i'^rine, alors, (que Moïse, sortant du palais de Pi-Ramessé et s'avançant jusqu'aux chantiers, au bord du désert, « fut témoin de leurs pénibles travaux » (Ex. 2, 11) (').

Après avoir tué rEg\ptien qui brutalisait un Hébreu, pour échapper aux poursuites de Pharaon, Moïse s'enfuit dans la terre de Madian, vers les régions sinaïtiques. Ce pavs était le refuge des fugitifs. Nous avons vu plus haut .Sinouhit, un homme de cour aussi, redoutant quelque vengeance d'un nouveau pharaon, prendre la même direction et se fixer parmi les tribus nomades de la Palestine méridionale ou peut-être du Sinaï. Les analogies ne manquent pas entre ces deux récits. Large et généreuse hospitalité du chef de la tribu, mariage avec une de ses filles, vie pastorale, ces belles mœurs que décrit le poète de la douzième dynastie revivent dans le texte bibli(jue. A plusieurs siècles de distance, c'est la même \ie patriarcale et errante.

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