Généralités
pour cela que le roi résidât habituellement à Tanis. Le psaume 78 fut composé longtemps après l'exode, à une époque où Pi-Ramessé, abandonnée par la XXI° dynastie, était tombée dans l'oubli. Tanis l’avait remplacée comme capitale. Tanis était alors sur toutes les lèvres. Le poète inspiré pouvait-il nommer une autre cité pour localiser les merveilles qu'il chante?
Au reste, les Hébreux étaient dans «les campagnes de Tanis » aussi nombreux et plus peut-être qu'à Pi-Ramessé. Nous avons vu (p. 105), que la région appelée « champs de Tanis » par les Egyptiens eux-mêmes se trouvait à l'Est de cette ville, le long de la branche pélusiaque du Nil. Et là vivaient les enfants d'Israël. Les plaies ne frappèrent pas seulement le palais de Pharaon et la ville où il habitait, mais tout le pays avoisinant, à une grande distance. Ces fléaux n'auraient en aucun résultat s'ils avaient été circonscrits à une petite zone. Le texte dit même « tout le pays d'Egypte » (Ex. 8, 17. 24. etc.). C'est une manière de parler en usage dans toutes les langues. Le contexte décide de la portée de l'expression. Qu'auraient importé à Pharaon les souffrances inconnues des habitants de Thèbes et de Syène? Ce roi endurci n'était frappé que par les maux qu'il voyait.
En outre, on l’a remarqué depuis longtemps (HUMMELAUER, /# Æ%x. p. 10), les fléaux étaient autant pour les Hébreux que pour les Égyptiens, non certes pour les châtier puisqu'ils n’en étaient pas atteints, mais pour achever de les convaincre de la mission divine de Moïse et de la puissance merveilleuse que Dieu lui avait mise entre les mains. Quand la majesté pharaonique s’inclinait elle-même devant ce prestigieux thaumaturge, qui donc parmi ses frères aurait osé lui résister et s'opposer à ses ordres? Châtiment pour un roi démesurément résistant, signe divin pour les Israélites, les fameuses merveilles s'’accomplirent dans le Delta oriental, sous les yeux de ceux à qui elles s'adressaient, et c'est à raison que le psalmiste les situe dans « les campagnes de Tanis ».
Les plaies d'Egypte furent des phénomènes d'ordre surnaturel. Prétendre que cet admirable récit se réduit à la description de faits qui se reproduisent chaque année, de l'été au printemps, admettant même qu'ils eurent, alors une spéciale intensité, c'est enlever tout son sens à cette page de la Bible et attribuer à l’auteur une monumentale naïveté. Qu'il veuille raconter des choses merveilleuses, dépassant les contingences ordinaires, des choses inouïes en Egypte, c'est ce qui ressort avec évidence du texte et du contexte. Et il le fallait. Quelle magie aurait mis Moïse à même de s'emparer de phénomènes qu'il ne pouvait ni prévoir ni diriger ? Quelle impression aurait produite sur Pharaon et sur les Hébreux la constatation de certains dégâts passagers qu'ils étaient habitués à voir chaque année avec plus ou moins de violence ? (!).
Armé d'un pouvoir qu'il tient de Dieu et dont il a pleine conscience, Moïse agit en maître, et tout lui obéit. Il déchaîne le fléau quand il veut,
(t) L'aspect théologique des plaies d'Egypte est fort bien exposé dans VIGOUROUX,
La Bible et les découvertes modernes, 11, livre IV, chap. VIT (1896). Nous n'’insistons donc pas sur ce point. |
140 | VIII. Les plaies
il l'arrête quand il veut. Il n'est pas débordé par lui, il le domine. Il dose sa mesure, il avance lentement et sûrement. Il sait qu'il sortira vainqueur de cette joute extraordinaire avec son royal adversaire. Celui qui l'a envoyé le lui a dit. il arrachera Îsraël à la servitude et le ramènera au pays des ancêtres. : |
Cela dit, rien n'empêche de rattacher les plaies d'Egypte, quelquesunes au moins, à ces phénomènes qui s y reproduisent régulièrement chaque année depuis la crue du Nil, en été, jusqu'aux #/amassins du printemps. Cette distribution est même exigée, dans une certaine mesure, par le récit biblique. L'exode ayant eu lieu au printemps, les ténèbres se placent peu de temps avant, donc précisément au moment des premiers vents chauds du désert. Les sauterelles et la grêle qui précèdent, supposent les moissons sur pied en janvier et février. On a dit que chaque plaie correspondait à un mois, de Juillet (crue du Nil, Nil rouge) à Avril. On peut assurément retenir l’idée générale, mais il serait puéril de s'attacher à une répartition mathématique. La première, l’eau changée en sang, à pu avoir lieu en Juillet, au moment où le Nil commence à monter et à envahir les canaux. Dés lors, les autres se distribuent sur les mois suivants, à des intervalles plus ou moins distants, jusqu'aux premiers jours d'Avril.
Une autre analogie naturelle à noter, est la manière dont Moïse accomplit les prodiges. C'est la manière des magiciens orientaux. Moïse emploie une baguette comme Dieu le lui avait enseigné (Ex. 4, 1-5). Cette baguette joue un rôle considérable dans sa carrière de libérateur. Elle se change en serpent devant les chefs d'Israël (4, 30) et devant Pharaon (7, 8-12), il l’étend sur les eaux, vers le ciel, pour déchaîner les fléaux, il
l'étend sur la mer pour la diviser (14, 16). La baguette accompagnée de
gestes calculés ét majestueux, est un merveilleux instrument pour captiver l'attention et frapper les esprits. À ce peuple enfant, il fallait cette mise en scène. Avant de gagner les esprits, il fallait fasciner les yeux
Moïse et Aaron manient la baguette des magiciens, et ils ne sont nullement magiciens. Le pouvoir qu'ils ont n'est pas fait d'expédients et de prestidigitation, ils le tiennent du Maître suprême de la nature. Ils l'exercent, non pour amuser et distraire, mais dans un but très noble et très beau, libérer leur peuple de l'esclavage.
Il n'entre pas dans notre but de reproduire ici les explications, d'ailleurs bien connues, qu'on a données de la célèbre scène du bâton changé
(1) On voit au musée du Caire plusieurs baguettes magiques de l’ancienne Egypte. « Ce sont des bâtons recourbés, le plus souvent en ivoire, se terminant parfois en tête d’animal
(chacal, lion), et portant sur les côtés plats des figures fantastiques de serpents et de génies.
fabuleux » (CAristus (1916) p. 646). Ces baguettes servaient aussi d’amulettes pour la magie de protection, cfr. LEGGE dans Proceedings of the Soc. of bibl. arch. (1905) p. 297-303 ; (1908; p. 292. F. Legge décrit plusieurs de ces baguettes qui appartenaient à des « maîtresses de maison ». Sur une face sont dessinés les monstres et animaux fabuleux, sur l’autre on lit ces paroles: « Disent ‘“ ceux des amulettes ,, nombreux, nous sommes venus, nous donnons protection de vie sur la maîtresse de maison we elle ».